Articles avec le tag ‘Web 2.0’

Démocratisation contre auto-organisation

Samedi 21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.

Le mot clé sponsorisé est-il un produit dopant ?

Jeudi 19 juin 2008

L’achat de mots clés compris comme le produit dopant d’un média: une jolie petite idée trouvé chez Eric Mainville qui reprend une citation de Louis Dreyfus.

Une idée d’ordre économique, mais qui pourrait être très largement prolongée…

L’équilibre du Web repose sur l’activité permanente de tissage de liens. Une activité libre, gratuite, décentralisée qui produit un Web à son image: libre, gratuit, décentralisé. Une activité que la vente de mots clés sur un site aussi central que Google contribue au fond à déséquilibrer.

Il est intéressant d’imaginer que la logique participative du Web finit par l’emporter sur sa logique commerciale, que les déformations induites par les mots clés sponsorisés de Google ne sont que temporaires. Ils changent le positionnement d’un site pour un temps, mais ne transforment pas l’écosystème de la toile.

C’est l’écosystème qui finit par l’emporter.

Le Web participatif et la logique de la discussion

Mardi 15 avril 2008

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du « participatif »? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: « Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier. »

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du « dire, c’est faire » de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations « factuelles », mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité « objective » qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.

Sur l’affaire Fuzz

Vendredi 28 mars 2008

Le jugement sur l’affaire Fuzz est tombé hier soir et la consternation gagne sourdement la blogosphère. Laurent exprime bien l’émotion que la décision provoque chez ceux qui pratiquent le Web au quotidien.

Il faut d’abord rappeler que ce jugement n’a pas valeur de jurisprudence et qu’il est encore susceptible d’appel. Il faut surtout dire que la question du droit numérique n’est plus seulement une question de juriste, qu’elle ne peut pas l’être. La question n’est plus seulement de connaitre la loi, c’est d’examiner la loi, de la jauger et de la transformer. C’est la question législative qui est maintenant posée.

Les nouveaux médias transforment les usages à un vitesse sans précédent. Ils ne doivent pas croire que ces transformations seront instantanément comprises et acceptées par tous les pans de la société. Ils ne doivent pas croire non plus qu’il leur sera possible de se replier sur eux même, d’ignorer le monde qui les entoure, ses habitudes, ses usages, parfois ses réticences légitimes, parfois ses craintes injustifiées. Il ne doit pas croire enfin que ces usages soient intangibles et qu’il ne lui appartienne pas de les transformer.

Quels changements législatifs? Dans quel but? Avec quels moyens? Le Web participatif ne peut laisser ces questions à d’autres, car les règles juridiques le façonnent au même titre que les contraintes techniques ou médiatiques. Il doit prendre sa propre législation à bras le corps.

Le web participatif doit faire de sa législation l’un de premiers sujets de sa discussion.

Défense des blogueurs: du buzz à la construction d’une communauté

Mercredi 19 mars 2008

Face aux attaques réelles ou supposées contre le web participatif, la blogosphère ne cesse de s’interroger. Quelles défenses? Quels recours? Comment protéger son blog? Comment soi-même se protéger?

Le buzz est le premier réflexe et la première réponse. Il s’agit de parler des attaques, de les faire connaitre, d’en démultiplier l’écho aussi loin que les blogs permettent de l’amener. Cette réponse est naturelle et salutaire. Elle est naturelle car c’est après tout la seule arme de l’internaute que de diffuser de l’information, de la répéter, de la démultiplier. Elle est salutaire car en révélant les actes de chacun, en y amenant le regard collectif, on pousse chacun à les assumer, à les justifier, à se civiliser.

Le buzz est loin néanmoins d’exploiter toute les forces du Web participatif. Buzzer, c’est simplement reproduire ce que d’autres on dit. C’est faire ce que font naturellement les anciens médias: démultiplier une information unique. C’est faire au fond ce que faisait déjà l’imprimerie. Buzzer, c’est donc se contenter d’utiliser les nouveaux médias comme on utilisait les anciens.

Le Web participatif, ce nouveau média qui se dessine sous nos yeux, a la capacité de combiner les connaissances individuelles pour produire des connaissances collectives, de les rendre plus complètes, plus profondes et mieux partagées. Il engendre une arme bien plus puissante que la répétition d’une idée: la construction d’une discussion.

Construire une discussion ne consiste pas simplement à rassembler des arguments, mais à les combiner selon les avis et les besoins de chacun. On ne charrie pas du matériau brut. On l’enrichi, on l’adapte, on le personnalise. Construire une discussion c’est produire des connaissances à la mesure des enjeux de chacun.

Pour revenir sur les attaques dont font l’objet les blogueurs, la construction de la discussion sur le sujet devra permettre d’examiner concrètement le sens et le poids de ses attaques. D’en comprendre progressivement les risques pour les individus. D’en mesurer aussi peu à peu la légitimité, qu’il ne faut pas toujours écarter. De concevoir enfin et surtout les réponses à apporter, non pas dans leur généralité, mais à la mesure de chaque individu.

La blogosphère regorge déjà de juristes de toutes natures. Leur avis et leurs apports devront être progressivement combinés pour que les blogueurs perçoivent concrètement les droits et les limites de leur activité, qu’ils connaissent mieux leur champ d’action, les risques à courir et les batailles à mener. En cas d’attaque illégitime, ils devront connaitre les moyens de se défendre, de prendre leur responsabilité, aussi de ne pas être intimidés.

Il ne s’agit pas simplement d’établir un manuel juridique, car bien d’autres points de vues doivent être pris en compte lors d’une attaque personnelle ou collective. Il peut s’agir d’avis politiques, d’avis médiatiques, de raison d’agir selon une voie ou l’autre, et qui ramènent insensiblement à la situation et à la personnalité de chacun. Il s’agit de donner à chacun les outils pour se situer et s’orienter. Cela ne peut-être l’effet d’un texte ou d’une collection de textes isolée. Cela peut-être l’effet d’une communauté. Cela peut-être l’effet d’une communauté de discussion centrée sur les droits et les devoirs juridiques du blogueur, sur la manière de les défendre et de les exercer.

Quelle forme pourrait prendre une telle communauté? Un site qui reprendrait ce projet? Une plateforme de sites? Un format totalement décentralisé? La réponse dépasse déjà de beaucoup l’ambition de ce billet. A moins que la réponse ne soit déjà en train d’être donnée…

La discussion sur les attaques anti-blogs ne cesse et ne va probablement pas cesser. N’est-ce pas cette discussion elle même, en établissant une communauté de débats et d’intérêts, qui décidera comment cette communauté… va se structurer?

Edit du 23mars: La discussion sur la défense des blogs est déjà en train de produire ses effets. En quelques jours, on a vu des gamineries confirmer que le buzz pouvait aussi être une maladie infantile, on a vu paraitre de jolies initiatives spontanées, on a vu enfin éclore un projet qui s’annonce dans la droite ligne des directions et des besoins qu’expriment ce billet.

Edit du 25 mars: à lire aussi le très bon billet d’Eolas qui donne un premier cadrage juridique, en attendant la suite annoncée sur son carnet.

Edit du 28 mars: jugement sur l’affaire Fuzz, qui appelle de plus amples développements à voir dans un nouveau billet 

Par delà le conflit de légitimité

Vendredi 14 mars 2008

Nouvel épisode d’un mouvement enregistré depuis quelques mois: l’intrusion de plus en plus pressente des avocats dans le Web 2.0.

C’est aujourd’hui Eric Dupin qui se voit attaqué sur le terrain juridique, attaqué d’ailleurs sur des bases bien ténues, et qui semblent relever d’autres objectifs que le simple respect désintéressé de la loi.

Comme lors de précédents épisodes, il est frappant de constater l’écart entre le langage des nouveaux médias et celui des anciens, qui est au fond celui que les avocats relaient.

L’incompréhension est réciproque.

Du coté des anciens médias et des célébrités qu’ils ont suscitées, on attaque au hasard, sans comprendre précisément ce que l’on reproche, sans surtout se rendre compte qu’employés à mauvais escient, les moyens juridiques ont toutes les chances de se retourner contre leurs auteurs. Sur le nouveaux médias, les débats suscités par un mauvais procès se déploieront bien au-delà de ce qu’imaginent ceux qui les ont provoqués, ils concentreront une attention et une publicité que leurs initiateurs n’ont certainement pas mesurées, et qui dépasseront de loin les enjeux du procès. Les attaquants comprendront -mais trop tard- que ce sont des discussions qu’ils auraient eu bien mieux fait d’éviter.

Du coté des nouveaux médias, en dépit de la blogosphère juridique et de ses éminents représentants, on semble ignorer bien largement le fonctionnement de la justice. Mon soutien aux blogueurs en difficulté étant acquis en totalité, je ne peux m’empêcher de remarquer que leur perception du droit tend parfois vers la caricature. Qu’un avocat menace -c’est parfois son métier- et comme dans Molière, ils se voient à moitié condamnés: « Eh! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C’est être damné dés ce monde que d’avoir à plaider ».

C’est qu’en croisant bien involontairement la route des anciens médias, les blogueurs se heurtent à une logique différente de celle à laquelle ils sont habitués. Pour les participants du Web 2.0, la discussion est naturellement démocratique, contradictoire et instantanée. C’est l’alpha et l’oméga de sa légitimité. Dans des institutions plus traditionnelles, dont les institutions juridiques sont un archétype, la discussion est inégale, hiérarchisée, étalée dans le temps et distanciée.

En prenant de l’ampleur et de l’influence, les discussions des nouveaux médias ont donc fini par s’étendre sur des terres à elles inconnues, où prospèrent d’autres sources de légitimité. A la frontière de mondes qui ne se comprennent pas encore, les conflits et anicroches sont en train tout naturellement de se développer. C’est la source des événement que nous observons aujourd’hui. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne sont pas prêts de cesser.

Quelle que soit leur faiblesse et leur vacuité, ces assauts juridiques sur le Web 2.0 ne sont doncpas le fait du hasard; ils résultent d’un conflit de légitimité. La croissance et le développement du Web ne peuvent que les multiplier.

Il est utile et nécessaire que les participants du Web se mobilisent sur le sujet. Non seulement qu’ils expliquent et défendent leurs principes, mais aussi qu’ils cherchent à mieux comprendre la logique qui leur est opposée.

C’est ainsi que l’on tirera le meilleur parti d’un conflit inévitable, que les nouveaux médias ne pourront pas ne pas emporter, mais qu’ils devront rendre utile et profitable à la collectivité.

Les trois ages médiatiques

Mardi 27 novembre 2007

Je crois que si l’on classe les médias selon leur finalité, c’est-à-dire selon la finalité de cette discussion égale ou inégale qui constitue le nœud de leur activité, on n’en trouve au fond que trois formes, qui correspondent à trois ages médiatiques 

1- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un projet. Ce sont les médias les plus anciens: les institutions -école, église, armée, corps juridiques et politiques,…

2- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un petit groupe identifié. Ce sont les médias hiérarchiques qui ont émergé depuis l’imprimerie, c’est-à-dire depuis la première révolution médiatique -livre, journal, cinéma, radio, télévision,…

3- Les médias pour lesquelles la discussion n’est subordonnée qu’à elle-même, c’est-à-dire aux seules conditions de son existence dans une communauté. Ce sont les médias collaboratifs qui émergent avec internet et avec la deuxième génération du web.

Les premiers ont toujours existé, les suivants furent à la fois causes et conséquence d’un tournant radical, et les derniers, dont on ne saurait encore mesurer la portée, sont en train sous nos yeux de se révéler.

Un rêve de l’internet, de la mémoire et de l’oubli

Jeudi 15 novembre 2007

La mémoire et l’oubli sont toutes deux vertus du créateur. Creuserait-on une nouvelle avenue, si l’on savait toute les raisons de l’ancienne, combien de rues et de ruelles, combien d’histoires sérieuse, drôles, minuscules se sont attachées à elle?

Ainsi des discussions qu’y n’avancent que parce que l’idée des derniers mots commence déjà à s’effacer, mais qui se noieraient, sans la mémoire encore vivace des multiples discussions qui les ont précédées.

Ainsi donc des discussions du web et des carnets: il faudrait trouver l’équilibre entre le dynamisme de l’oubli et la fermeté de la mémoire. Tracer des chemins en liant plus souvent les billets passés aux nouveaux billets? Rassembler les commentaires dans des histoires ou des enchainements renouvelés, au fil des nouveaux billets? Si la technique le permettait, il faudrait lier et délier les billets et les commentaires de tous les auteurs à l’intérieur et à l’extérieur d’un carnet. L’internet regorge de textes apparus et disparus, qui auraient trouvé leur place au sein d’un plus large ensemble de textes, qui auraient été emboités dans de plus larges histoires, réutilisés, recyclés, afin que les discussions ne soient pas seulement des empilements successifs, mais des architectures plus vastes, plus mobiles et plus colorées.

L’internet participatif est aujourd’hui un monde d’auteurs sans presque d’éditeur, ou les papiers s’égarent et s’envolent, où les chapitres sont entassés sans soin et sans pensée. En réfléchissant à l’un ou l’autre des commentaires d’un précédent billet, aux pistes techniques nouvelles, je rêve des formes que pourrait prendre une édition participative et généralisée dans un internet réunifié.

Wikis, blogs et créations collectives renouvelées

Jeudi 8 novembre 2007

Les wikis et les blogs engendrent deux formes radicalement opposées de création collective. Dans les wikis, le produit est d’emblé partagé et l’individualité des contributeurs marginalisée. Cette dernière se développe néanmoins au fil des contributions, où les auteurs acquièrent une expérience et une renommée qui leur permet peu à peu d’arbitrer les conflits et de tracer les orientations. Inversement, les blogs sont individuels au premier abord, et ce sont les ajouts successifs de liens, de commentaires, de citations, de réponses de billets à billets, de sujets de discussion croisés, qui génèrent un produit véritablement collectif.

Ces mouvements opposés dessinent les forces et limites des deux formes d’expression.

Les Wikis bâtissent le consensus et la pérennité. En alignant progressivement les points de vue, ils stabilisent une œuvre commune qui se perpétuera dans la durée. En alignant progressivement les points de vue, ils éliminent aussi l’originalité, le sens créateur, l’énergie et la nouveauté. A cet égard il est naturel qu’une encyclopédie en soit jusqu’à présent le produit principal: quoi de plus stable qu’une encyclopédie? Quoi de plus durable? Quoi de moins innovant?

Les blogs engendrent le mouvement et la variété. En confrontant les individualités, ils les poussent à la différence, au changement, à la variété. En confrontant les points de vue, ils éloignent aussi la perspective d’un accord durable, d’un approfondissement collectif, d’une pause dans la quête permanente d’originalité. Les bloggeurs sont immanquablement poussés vers l’actualité, vers la nouveauté pour elle-même, quelle que soit son sens et son objet. Comment mieux remplir son obligation permanente de production? Quel meilleur moyen de s’intégrer dans les discussions du moment, de développer des liens, de générer de nouvelles controverses? Quoi de plus dynamique et quoi de moins durable?

Je rêve parfois de nouvelles formes de création collective qui trouveraient de nouveaux points d’équilibres entre feu et solidité… entre création et consensus… entre variation et durée. La technique ne semble pas nous limiter mais bien plutôt l’imagination. Faut-il concevoir des hybrides? Des modes de discussion résolument distincts des deux premiers? Comment et pour quels usages les employer?

Vers un internet réunifié?

Mardi 6 novembre 2007

La deuxième génération d’internet a d’emblé présenté un ensemble de règles, d’usages et de techniques partagées, mais elle a produit des ensembles de réseaux bien distincts, qui constituent autant de continents séparés.

Si l’on brossait une cartographie rapide du web 2.0, on trouverait d’un coté les communautés propriétaires gérées par les sites de réseaux sociaux. Les MySpace et les Facebook organisent la mise en relation d’utilisateurs à l’intérieur de frontières bien gardées, selon des règles communes, avec des moyens partagés. Chaque réseau constitue une ile ou un continent jalousement gardé par son propriétaire, à la fois soucieux d’accroitre sa population et de l’inciter à produire et à consommer sur place.

De l’autre coté de la carte se développent les communautés libres de la blogosphère. Les liens sont établis librement entre petits propriétaires indépendants. Une foule de fournisseurs de services assure la cohérence relative de l’ensemble: outils d’édition et de mesure, annuaires, gadgets, sources de revenus divers.  Les fournisseurs le plus puissants -Google, Technorati,…- y disposent d’une influence certaine, mais aucun n’est à même d’imposer ses principes face cette myriade de micro-communautés et aux innombrables liens qui la traversent. Le développement n’y obéit à aucune règle ni hiérarchie, soutenu seulement par le foisonnement des initiatives individuelles et l’extraordinaire vitesse de transmission des idées nouvelles.

Je mettrais temporairement de coté l’étonnante contrée des Wikis où se trouve à la fois la foisonnante liberté de la blogosphère et une logique communautaire extrême, qui pousse les individus à s’effacer derrière les œuvres et les projets.

Le développement séparé de ces nouveaux continents de l’internet ne doit pas masquer leur origine commune. Tous partagent les traits fondamentaux du web 2.0: l’abolition des frontières entre producteurs et utilisateurs, la constitution systématique de communautés de participants, la distribution horizontale des contenus au sein de ces communautés, l’amélioration permanente des contenus au dépend de la notion de produit fini,… Selon le lieu d’où l’on parle, la blogosphère n’est qu’un réseau social ouvert, ou les sites sociaux ne sont que des blogosphères fermées. Comme il est classique en théorie des organisations, chaque mode de fonctionnement présente ses propres avantages concurrentiels: d’un coté la simplicité d’accès et la cohérence des fonctionnalités, de l’autre la puissance technologique et la liberté d’innover.

Après des années de dérives des continents, deux événements annoncent une nouvelle évolution. En investissant dans Facebook pour un montant sans commune mesure avec la valeur de l’entreprise, Microsoft à validé l’ambition de son fondateur: intégrer l’essentiel des réseaux sociaux du web au sein d’une unique plateforme -la sienne-. A cet impérialisme radical, Google vient de répondre par le développement d’un langage partagé entre réseaux sociaux fermés. Opensocial établit un pont entre tous les rivaux de Facebook; si le projet réussit, il abaissera de fait les frontières de chacune de ces communautés privées.

Si l’ambition de Facebook parait démesurée – je n’imagine ni les bloggeurs accepter un tel maître ni les réseaux spécialisés se fondre dans une plateforme unique -, si le projet de Google risque de se heurter aux propres intérêts de la firme, les deux stratégies mènent directement à l’ouverture des réseaux sociaux propriétaires. Pour des raisons offensives comme défensives, chacun des petits états du web 2.0 devra s’allier avec ses pairs, partager les standards, les règles, les ressources.

Exemple aujourd’hui minoritaire de micro-états confédérés, la blogosphère pourrait être le modèle d’un internet réunifié.