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Le Web : un projet de démocratisation inachevé?

Mercredi 11 février 2009

Le Web constitue au fond un projet de démocratisation des médias. Avec toute leur diversité, les outils, les plateformes et les pratiques qui se sont accumulées depuis sa naissance  tendent à faire de chaque utilisateur un média plein et entier.

De fait, la phase que l’on a nommé Web 2.0 a transformé la pratique de millions d’utilisateurs. Ceux qui étaient les spectateurs de contenus réalisés par une poignée de professionnels et de passionnés sont aujourd’hui les principaux créateurs du Web. Le nombre, la diversité et la qualité des contenus offerts à tous a connu une croissance sans précédent.

Pourtant, la démocratisation de la création n’a pas entrainé la démocratisation de l’accès aux contenus. Ce sont les moteurs de recherche et les grands portails, non les internautes, qui guident et orientent la navigation des internautes. Les systèmes de vote et les sites de partage de favoris ne remédient pas à cette situation. Agrégeant les points de vue individuels plutôt que d’en tirer la spécificité, ils produisent des résultats de même nature que ceux des moteurs de recherche.

Ce déséquilibre entre création démocratique et accès centralisé aux contenus constitue une entrave bien visible :

-        En tant que spectateurs, les internautes ne trouvent pas leur chemin dans la masse énorme des contenus susceptibles de les intéresser

-        En tant que créateurs, les internautes qui veulent développer leur audience doivent s’investir dans des activités de diffusion et de référencement bien éloignées de leurs véritables intérêts

C’est peut-être la source de cette étrange sentiment qui rassemble aujourd’hui les analystes du Web. D’un coté, la production massive de contenus par les utilisateurs constitue une évolution sans égale dans l’histoire des médias, d’un autre coté, cette production semble bien peu visible, bien peu accessible au regard des efforts qu’elle suscite.

Je crois qu’il manque un maillon déterminant dans le mouvement de démocratisation du Web, un maillon permettant à chacun de devenir l’organisateur, le cartographe, en un mot l’éditeur de son Web comme de celui des autres…

…que tant que cette activité d’édition ne sera pas démocratisée, l’un de mouvement majeurs du Web restera largement inachevé.

Vers la fin de l’actualité

Mardi 22 juillet 2008

La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même « d’actualité ».

Il n’existait pas « d’actualité » avant l’invention de l’imprimerie et le développement corolaire du journalisme. Chroniques princières et guerrières, gestes mythiques et héroïques, récits légendaires et religieux… une foules d’histoires et de mots mais rien qui se puisse comparer à ce concept selon lequel une partie des évènements du monde est à la fois essentielle à un moment donné et secondaire une fois qu’elle s’est déroulée.

Que l’on réfléchisse un tant soi peu au lien entre l’idée « d’actualité » et le média qui l’a rendu possible – l’exigence de fraicheur de l’information et la nécessité économique de vendre du papier; l’indépendance (toujours relative) de la presse et l’indépendance (partielle) d’un secteur d’activité financé par les lecteurs et par la publicité; les différentes règles de vérification de l’information et le rythme auquel les informations sont conçues et publiées – tout montre que l’actualité n’existerait pas sans la profession qui l’a inventée, produite, commercialisée.

Que l’on réfléchisse surtout à la nature profondément monopolistique d’un « choix d’actualité ». Dans la démocratisation médiatique en marche, qui ne porte un regard différent – son propre regard- sur ce que devrait-être l’actualité? S’il y a autant d’actualités que d’individus, qui peut se dire longtemps légitime pour parler d’actualité au singulier? S’il y a multitude d’actualités, infini pluralisme des actualités, qui peut prétendre synthétiser l’ensemble des choix possibles? Porter à lui tout seul cette masse immensément diverse et immensément changeante et se faire le porte-parole professionnel de la totalité des points de vues sur ce que sont les actualités?

En provoquant la crise du journalisme, les nouveaux médias ne remettent pas seulement en cause les pratiques d’une profession, ils démembrent et peut-être dissolvent sa matière première.

Les nouveaux médias annoncent la fin de l’actualité.

Le Web participatif et la logique de la discussion

Mardi 15 avril 2008

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du « participatif »? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: « Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier. »

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du « dire, c’est faire » de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations « factuelles », mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité « objective » qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.

Par delà le conflit de légitimité

Vendredi 14 mars 2008

Nouvel épisode d’un mouvement enregistré depuis quelques mois: l’intrusion de plus en plus pressente des avocats dans le Web 2.0.

C’est aujourd’hui Eric Dupin qui se voit attaqué sur le terrain juridique, attaqué d’ailleurs sur des bases bien ténues, et qui semblent relever d’autres objectifs que le simple respect désintéressé de la loi.

Comme lors de précédents épisodes, il est frappant de constater l’écart entre le langage des nouveaux médias et celui des anciens, qui est au fond celui que les avocats relaient.

L’incompréhension est réciproque.

Du coté des anciens médias et des célébrités qu’ils ont suscitées, on attaque au hasard, sans comprendre précisément ce que l’on reproche, sans surtout se rendre compte qu’employés à mauvais escient, les moyens juridiques ont toutes les chances de se retourner contre leurs auteurs. Sur le nouveaux médias, les débats suscités par un mauvais procès se déploieront bien au-delà de ce qu’imaginent ceux qui les ont provoqués, ils concentreront une attention et une publicité que leurs initiateurs n’ont certainement pas mesurées, et qui dépasseront de loin les enjeux du procès. Les attaquants comprendront -mais trop tard- que ce sont des discussions qu’ils auraient eu bien mieux fait d’éviter.

Du coté des nouveaux médias, en dépit de la blogosphère juridique et de ses éminents représentants, on semble ignorer bien largement le fonctionnement de la justice. Mon soutien aux blogueurs en difficulté étant acquis en totalité, je ne peux m’empêcher de remarquer que leur perception du droit tend parfois vers la caricature. Qu’un avocat menace -c’est parfois son métier- et comme dans Molière, ils se voient à moitié condamnés: « Eh! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C’est être damné dés ce monde que d’avoir à plaider ».

C’est qu’en croisant bien involontairement la route des anciens médias, les blogueurs se heurtent à une logique différente de celle à laquelle ils sont habitués. Pour les participants du Web 2.0, la discussion est naturellement démocratique, contradictoire et instantanée. C’est l’alpha et l’oméga de sa légitimité. Dans des institutions plus traditionnelles, dont les institutions juridiques sont un archétype, la discussion est inégale, hiérarchisée, étalée dans le temps et distanciée.

En prenant de l’ampleur et de l’influence, les discussions des nouveaux médias ont donc fini par s’étendre sur des terres à elles inconnues, où prospèrent d’autres sources de légitimité. A la frontière de mondes qui ne se comprennent pas encore, les conflits et anicroches sont en train tout naturellement de se développer. C’est la source des événement que nous observons aujourd’hui. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne sont pas prêts de cesser.

Quelle que soit leur faiblesse et leur vacuité, ces assauts juridiques sur le Web 2.0 ne sont doncpas le fait du hasard; ils résultent d’un conflit de légitimité. La croissance et le développement du Web ne peuvent que les multiplier.

Il est utile et nécessaire que les participants du Web se mobilisent sur le sujet. Non seulement qu’ils expliquent et défendent leurs principes, mais aussi qu’ils cherchent à mieux comprendre la logique qui leur est opposée.

C’est ainsi que l’on tirera le meilleur parti d’un conflit inévitable, que les nouveaux médias ne pourront pas ne pas emporter, mais qu’ils devront rendre utile et profitable à la collectivité.

La montée, la discussion et l’effacement des classements

Mardi 4 mars 2008

Longue discussion sur le classement Wikio que l’on trouvera sur de nombreux blogs, et plus encore dans les commentaires, et qui, par delà les émotions passagères et les réconciliations durables, me parait d’une extraordinaire richesse.

Riche non pas seulement des arguments échangés, qui pourraient à tort avoir l’air d’être battus et rebattus par les vents.

Riche plutôt de la lente évolution, de la lente maturation par laquelle internet -ici l’internet des blogs- finit par décortiquer et par épuiser le sens d’un classement.

Authueil a déjà noté qu’il n’y avait pas de classement durable sur le Web. Cela n’est pas un hasard. Cela n’est pas du à l’imperfection de tel ou tel classement. C’est l’effet de la nature profondément démocratique du Web.

Il n’y a pas de classement durable sur le Web car tout classement est le produit d’une subjectivité. Soit la subjectivité est directement exprimée comme un « ce sont mes préférés », soit elle est masquée par un algorithme. Je dis masqué, car le choix d’un algorithme est l’absolu produit d’une subjectivité. Ce choix dit simplement « ce sont les critères qui me semblent importants ». Que l’on laisse à l’ordinateur le soin de calculer d’après ces critères n’y change absolument rien.

Reprenons: il n’y a pas de classement durable sur le web, car tout classement est une subjectivité et car la nature du Web empêche qu’une subjectivité l’emporte durablement sur une autre. Média démocratique, le Web autorise toutes les expressions. Il leur permet de se poser, de se développer, d’exercer une influence, mais non strictement de prévaloir. Chacun peut hiérarchiser de son coté, voire au sein de sa communauté. Aucune hiérarchie ni communauté ne peut l’emporter jusqu’à imposer ses normes.

Un classement n’a donc ni plus ni moins de valeur qu’un autre point de vue exprimé sur le web, c’est-à-dire ni plus ni moins de sens que l’écho qu’il trouve dans sa communauté.

Pour qui les reliera sous cet angle, les billets que je citais plus haut et les discussions qui les ont suivies ont montré l’inexorable enchainement par lequel un classement trouve son utilité, les conditions de son succès et finalement… les conditions de son effacement.

Prétendant à tort mesurer l’influence, le classement Wikio a initialement permis aux blogosphères françaises de se reconnaitre en tant que telles. D’abord de se voir représentées -plus ou moins bien- dans un même lieu. Ensuite de partager certains critères de succès. Ensuite encore de jouer avec ces critères, de le faire de manière de plus en plus consciente, de plus en plus structurée. Finalement, de voir dans ce classement une subjectivité parmi d’autres, et bientôt d’en marginaliser l’effet.

Les classements participent à ce long processus de démocratisation que constitue le Web, ils y participent au même titre que d’autre voix, selon les mêmes règles que d’autres voix. Comme elles, ils catalysent la création de communautés. Comme elles, ils se limitent et s’effacent devant ces communautés.

En revanche, à la différence de ces voix, les classements ont une prétention à la hiérarchie et à l’objectivité qui leur empêche de prendre cette place tranquille que la discussion finit par leur suggérer. A la différence de ces voix, ils sont progressivement contraints de s’effacer.

La montée, la discussion et l’effacement d’un classement ne sont pas des scories du Web, ils sont l’expression de sa nature démocratique et donc un moment emblématique de son développement.

Qu’est-ce qu’un blogueur influent?

Mardi 19 février 2008

Galaxie mouvante de petits mondes en permanente création -voire en récréation- la blogosphère est traversée de débats récurrents, dont le moindre n’est pas la question de l’influence. Question délicate, question sournoise, questions sous cape, qui engendre les positions les plus subtiles comme les plus tranchées.

Trois discours affleurent au fil du temps. Ils se répondent de loin en loin et se suscitent l’un l’autre tout en faisant mine de s’éviter. Le premier se rit très nettement de l’idée d’influence et de la capacité d’un blog à orienter quoi que ce soit de sérieux ou de bien posé. Le second en sourit seulement, préfère l’évocation à la réflexion de fond. Le troisième enfin, sur l’air du grand dévoilement, se perd dans la description des mystérieux rouages qui permettent aux bloggeurs influents de se maintenir et de se distinguer.

Il suffit d’exposer les discours pour imaginer ceux qui les tiennent. La disqualification de l’influence est évidemment la position des blogueurs qui sont les plus influents. La disqualification de l’idée de pouvoir n’est-elle pas l’apanage de ceux qui le possèdent?

Pourtant, à l’encontre de ce que pensent les « dévoileurs » patentés, cette position parait souvent honnête et bien argumentée. Les blogueurs influents ressentent très bien les limites de ces étranges pouvoirs qu’on leur prête à tort. Ils notent à juste titre que l’internet est véritablement immense et décentralisé. Que leur voix porte peu, qu’ils ne peuvent faire changer d’avis leurs lecteurs immédiats, et que ces lecteurs mêmes ne constituent qu’un goutte d’eau dans l’océan des discussions bloguosphérisées.

La position est très bien résumée par Laurent Gloaguen dans le billet qui donne la matière de cette réflexion. Il explique en somme que le papier le mieux argumenté change marginalement les avis, que si c’est le cas, c’est bien plus le poids de l’idée que celui du blogueur qui aura finalement influencé, et qu’enfin, indépendamment de l’argumentation, le succès de la diffusion dépend presque uniquement du contenu que l’on s’apprête à diffuser. Logiquement, Laurent refuse pour lui-même l’appellation tant discutée : « relais d’information, initiateur de débat, oui, ‘blogueur influent’, non. Mes lecteurs ont tout leur libre arbitre ».

Il est étonnant de voir qu’un enchainement aussi rationnel emporte aussi peu la conviction. La masse des blogueurs sent bien qu’elle n’a pas l’influence d’un Embruns ou d’un Versac, et toutes les raisons du monde semblent bien impuissantes à la détromper. Ces dernières renforcent d’ailleurs le discours de dévoilement dont j’ai parlé plus haut, discours qui à son tour, pousse régulièrement les blogueurs influents à vouloir « tordre le cou » à ce soupçon d’influence qu’ils ne peuvent dissiper. La boucle semble bouclée et la question de l’influence toujours aussi peu avancée.

C’est que sur internet, l’influence prend un sens bien différent de celui qu’elle a sur les médias traditionnels. Les uns comparent leur influence à celle des vieux médias et voient qu’ils n’en ont peu ou pas. Les autres sentent pourtant qu’il y a bien quelque chose, qui pour reprendre une définition de l’influence qui en vaut d’autres -celle du Robert- les « amène à ce ranger à un avis »… qu’ils n’ont pas nécessairement au départ.

Sur les médias traditionnels, l’influence consiste à imprimer une opinion dans l’esprit d’un public, soit par la cohérence d’une démonstration, soit par la répétition, soit par un de ces mécanismes inconscients sur lesquels les hommes de métier savent jouer.

Rien de tel sur internet. La cohérence d’une démonstration – à moins qu’elle ne soit proprement mathématique, ce qui n’est pas le sujet – se heurtera toujours aux multiples failles que les commentateurs et les autres blogueurs sauront exposer. La répétition ne pourra être le fait d’un seul acteur -à fortiori d’un blogueur-. Les jeux sur l’inconscient se heurteront aux efforts inverses d’autres internautes et finiront bon an mal an par se compenser.

Sur les nouveaux médias, en revanche, où chacun influence chacun et finit -au lieu d’y assister- par participer à la discussion, l’influence est la capacité de générer une discussion sur un sujet donné. Elle ne permet certes pas d’imposer unilatéralement un avis, mais de catalyser la participation de chacun autour d’un thème.

Pour ceux qui croient à la force des nouveaux médias -et aux idées bien antérieures des quelques grands théoriciens de la discussion – la capacité de polariser la discussion confère une influence bien plus grande que celle d’imprimer un avis unilatéralement. En donnant ses arguments le participant d’une discussion expose véritablement sa pensée et sa compréhension, il l’ouvre bien plus qu’il ne le ferait en recevant les discours des médias traditionnels. Même si c’est avec mauvaise foi ou réticence, il s’astreint au fond à la compréhension.

Cette influence possède une contrepartie. Sur un média aussi peu hiérarchique que l’internet, on ne peut véritablement faire vivre une discussion sans y prendre part, c’est-à-dire sans s’exposer soi-même à la compréhension des arguments, des thèmes, des préoccupations des autres participants. L’influence suppose qu’on comprenne les discussions existantes, qu’on les reprenne, qu’on y trouve sa place. En un mot, on ne peut influencer sans s’exposer très largement à l’influence des autres participants.

C’est peut-être une loi de cette variété très particulière du pouvoir qu’est l’influence. Sur internet, l’influence que l’on est capable d’exercer tend vers l’influence que l’on est capable de recevoir.

Il y a d’ailleurs bien des manières d’exercer et de recevoir de l’influence. A un bord extrême du spectre, certains reprennent des contenus ou des informations sans presque les transformer. Faisant buzzer des éléments déjà populaires, ils accroissent la portée de leur voix mais ne disent au fond rien que ce que d’autres on dit avant eux. L’audience est une mesure de leur forme particulière d’influence. D’un autre coté du spectre, certains produisent des discours originaux, plus éloignés de l’état des discussions, et qui exerceront leur influence à mesure qu’ils intégreront d’autres points de vue. Le nombre et la profondeur des commentaires directs ou indirects qu’ils suscitent est une mesure de leur progrès. Ailleurs enfin, certains catalysent les efforts d’une communauté, de ses préoccupations ou de ses besoins à un moment donné. C’est alors la quantité de reprises et de relais qui accompagne le succès.

Par delà les différences d’approche, il y a donc bien des blogueurs influents. Ce sont ceux qui sont le plus largement intégrés aux discussions de la toile, qui font le mieux corps avec elle, et qui sont donc les plus largement capables d’orienter ses discussions et d’en susciter de nouvelles.

Le blogueur influent est celui qui est le mieux capable de faire vivre et participer une communauté.

Quand peut-on parler de krach financier ?

Mercredi 23 janvier 2008

Lorsque les journaux de gauche en font leur couverture ? Lorsque les journaux de droite titrent sur le rebond ? Lorsque les économistes expliquent qu’ils l’ont toujours anticipé ? Lorsque l’amplitude des variations -la volatilité- atteind des niveaux capables de  désorienter les banquiers les plus expérimentés ?

C’est que l’économie n’aide en rien à répondre à cette question, et cela non par défaut de théorie mais bien plutôt par trop plein d’explications. Une galaxie de modèles et d’interprétations concurrentes s’étend de ceux pour qui les marchés financiers ne peuvent pas kracher à proprement parler -ils sont sensés refléter la meilleure synthèse possible de l’information disponible et donc traduire toujours au mieux l’état du monde- à ceux pour qui toute variation de cours est par définition suspecte – le prix des actifs n’étant cette fois pas sensé refléter autre chose qu’une combinaison allétoire de spéculations-.

Si tant est que l’économie soit au moins partiellement une science, elle ne dit jamais véritablement ce que sont les choses, et doit se contenter de proposer des outils pour les lire et les interpréter. Ces outils – ce que les scientifiques appellent des modèles- ne sont jamais démontrables, car c’est à partir de leur jeu d’hypothèse que se font les démonstrations.

Quand peut-on donc parler à coups sur de krach financier ? Simplement lorsque la discussion des acteurs concernés s’arrète sur une opinion unanimement partagée… celle selon laquelle il y a un krach financier.

Du pouvoir sur internet

Lundi 10 décembre 2007

Puisque toute nouvelle forme d’organisation est une nouvelle manière de distribuer et d’exercer le pouvoir, il faudrait se demander comment le pouvoir de l’internet est distribué, qui l’exerce, quelles en sont les modalités. Il étonnant de voir combien peu la question des pouvoirs sur internet est abordée.

Du poids des arguments

Jeudi 6 décembre 2007

On a bien tord de s’étonner lorsque la force d’un argument, même que l’on croit de pure raison, n’emporte pas la conviction de notre interlocuteur. Que l’on considère la plasticité des mots et la mouvance des représentations et l’on verra que le mystère repose plutôt dans ce qu’un argument ait une seule fois su gagner une discussion.

Qu’est-ce qu’un média?

Lundi 3 décembre 2007

Il est certain qu’à vouloir catégoriser les médias, à proposer des lois d’influence médiatique, ou à rêver à leurs développements futurs, je rôde sans cesse autour de leur définition sans précisément la nommer. Peut-être sera-t-il finalement utile de suivre les dernières discussions et de proposer une définition des médias, même trop rapidement tracée?

Faute de temps pour décrire le bataillon hétéroclite des théories médiatiques existantes, je me concentrerai sur trois sujets: les exigences d’une définition, la proposition de définition elle-même, et quelques applications immédiates, dont l’articulation des trois grandes catégories de médias issues du précédent billet.

Pour être utile, une définition des médias doit éviter deux tentations opposées: d’une part la tentation d’un matérialisme restrictif, qui confond le média et la technique sur laquelle il s’appuie, ne voyant par exemple dans un livre que la technologie permettant de l’imprimer, et d’autre part la tentation d’une généralisation illimitée, ou tout devient média, car tout au fond médiatise un échange, une action ou une idée. On peut certes croire que « le média c’est le message », mais cela ne permet pas véritablement d’en isoler la nature.

Pour être pertinente, une définition des médias doit embrasser à la fois les faits proprement technologiques et les pratiques sociales. Elle doit s’adapter indifféremment aux formes de médias les plus anciennes et aux développements contemporains: le forum romain, la télévision, les moines copistes, les traditions orales, l’internet… etc.

Voici donc un premier essai de définition: est média tout assemblage de règles techniques et sociales qui assure l’existence d’une discussion.

Si l’on suit cette idée, une institution (une organisation) est toujours en soi un média, car elle établit les règles d’échange d’informations, les droits réciproques des interlocuteurs,… etc. Par exemple, un syndicat est par excellence un média : c’est une organisation qui assure la remontée des revendications, leur synthèse, la diffusion des mots d’ordres et des positions.

Corolaire immédiat, rien n’empêche un média de s’appuyer sur d’autres médias. Comme tout système de règles, les médias se superposent et s’entrecroisent sans nécessairement se substituer. Ainsi un syndicat utilisera la poste, le téléphone ou l’internet, s’appuie sur d’autres organisations pour diffuser ses messages et ses revendications.

La division de l’histoire médiatique en trois ages découle directement de cette définition. Pour voir apparaitre les trois âges et les trois catégories de médias qui leur correspondent, il suffit de les classer selon leur finalité.

Le premier âge est celui où les médias sont essentiellement des organisations. La parole et le message se diffusent au sein du groupe, au sein de l’église, au sein du théâtre. La fonction médiatique n’est pas la raison d’être de ces groupes, elle n’est qu’une conséquence de leur fonctionnement. Le premier âge médiatique est donc celui où la discussion est soumise à l’objectif de l’organisation qui l’abrite.

Le deuxième âge est celui où les médias se libèrent des objectifs de ceux qui leur ont donné naissance. Alors que les moines copistes existaient d’abord comme ordre monastique, la finalité première des imprimeurs a toujours été… d’imprimer.

Au fil du deuxième age, les médias se libèrent donc des éléments extérieurs à la discussion, mais ils restent soumis à de petites communautés de producteurs (littérateurs, journalistes, professionnels divers,…) qu’ils maintiennent et qui les maintiennent. Cette division entre producteurs et récepteurs hiérarchise profondément la discussion.

Le troisième âge médiatique -le notre- est celui où les médias se libèrent finalement de la division entre ceux qui produisent le message et ceux qui le reçoivent. La discussion n’y est plus limitée que par elle-même, par les règles qu’elle se donne et par les messages qu’elle construit. Elle se libère ainsi de la hiérarchie des producteurs, des distributeurs et des lecteurs.

Le Web participatif, les réseaux sociaux, les développement Open Source ne sont que les premiers indices d’un mouvement bien plus large: nous rentrons dans l’âge médiatique de la démocratisation.