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Discussions ouvertes et discussions fermées

Mardi 2 septembre 2008

La parole d’expert ne s’appuie pas sur moins d’opinions, de raccourcis ou de désaccords que la parole démocratique. Elle n’est pas moins désintéressée, pas moins hasardeuse, pas moins contestée par d’autres légitimités. Comme cette dernière, elle ne trouve sa valeur que dans l’agrégation des points de vues et la construction bien temporaire de synthèses toujours à recommencer.

La différence entre parole d’expert et parole démocratique est essentiellement une différence d’accès. L’expert réserve le hasard et la contestation de la discussion à ceux qu’il reconnait comme ses pairs. Il offre au reste du public une pédagogie, non une matière à discuter.

Le débatteur démocratique ouvre la discussion à tous : on y voit d’abord l’arrière cuisine et ses peu reluisants apprêts, mais aussi peu à peu les synthèses qui se construisent, les inventions, et par là même l’occasion de les rendre meilleures encore ou simplement d’y contribuer.

C’est l’une des lignes de fractures du Web actuel que cette opposition entre deux manières de contribuer: celle qui préfère se confiner dans un cénacle avant de diffuser ses conclusions, et celle qui ouvre le travail dans son ensemble. On suivra la lutte entre Wikipedia et Knol mais aussi une foultitude d’exemples -on n’en finirait pas de les citer- où le Web introduit la discussion démocratique dans un domaine de discussion fermée, et où en retour, la logique d’expert tente de reprendre pied, en se parant de sa cohérence ou de son unité.

Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets.

Ainsi, dans la quasi totalité des échos de l’université d’été du PS  – qu’il soient ou non au PS apparentés- l’ouverture des arrières-cuisines parait toujours scandaleuse, les ficelles ont toujours tort d’être affichés, les oppositions et les personnalités ne trouvent pas grâce sans avoir été lourdement fardées. Qu’on compare ces réactions à celles que suscitent des discussions bien autrement fermées, où aucune hésitation ne se montre, ou aucune discussion publique n’a véritablement lieu, où l’on ne parle qu’une fois le débat réel achevé…

Et si la nouveauté politique -celle que les nouveaux médias ne cessent de porter- était justement cette discussion ouverte au vent, cette discussion un peu plus démocratique parce qu’un peu plus transparente, à laquelle nos goûts d’ancien monde ne nous ont pas encore habitués?

Intimidation

Mercredi 27 février 2008

La discussion sur internet cherche ses règles et des politiciens peu scrupuleux essaient logiquement d’imposer leurs pauvres pratiques.

C’est ainsi qu’il faut lire les tentatives d’intimidation dont on fait l’objet Ragzag et Luc Mandret . Sylvie Noachovitch, la candidate UMP à la mairie de Vilier-Le-Bel, a usé de bien piètres moyens pour obtenir le retrait de vieux billets.

Peut-être cherchait-elle à éviter que ne soit reproduite la citation que lui attribue le Canard Enchainé dans son numéro du 13 juin 2007: « Moi, mon mari peu dormir tranquille. Dans ma circonscription, il n’y a que des Noirs et des Arabes. L’idée de coucher avec l’un d’entre eux me répugne« ? Peut-être espérait-elle qu’en s’attaquant à des blogueurs peu habitués aux pressions juridiques, elle obtiendrait de meilleurs résultats qu’avec les journalistes aguéris qui discutent le même sujet?

Dans tous les cas, les différentes communautés de blogueurs ont raison de se mobiliser. C’est précisément le sens et la valeur des blogs que de donner une égale voix à chaque citoyen, que les faibles et les puissants y aient les mêmes moyens de s’exprimer.

Faut-il taxer l’internet français pour financer TF1?

Vendredi 1 février 2008

Vous avez bien lu. C’est bien la question posée par le projet gouvernemental de suppression de la publicité sur France Television.

Tel qu’il se profile aujourd’hui, ce projet lancé par Nicolas Sarkozy et piloté par Christine Albanel aura deux effets

  • Un bouleversement du marché publicitaire hertzien grâce auquel TF1 se trouvera en quasi monopole vis-à-vis des annonceurs. Le groupe TF1 perçoit déjà plus de 50% des revenus publicitaires télévisuels en France. En éliminant de facto son principal concurrent -le service public- le projet mettra TF1 en situation d’imposer ses conditions à l’ensemble du marché. Il en tirera des profits sans précédent dans l’histoire de la chaine.
  • Un besoin de financement du service public à peu prés égal aux nouveau profits de TF1 – et dans une moindre mesure des autres chaines hertziennes. Selon les orientations actuelles, ce déficit sera comblé par le développement d’une nouvelle taxe affectant les médias, les fournisseurs d’accès mobile et internet, les fabriquant d’appareils électroniques, et maintenant peut-être… internet.

Selon Les Echos du 31 janvier, la ministre de la culture et ses conseillers souhaitent taxer la publicité sur internet pour financer les déficits que la réforme aura créé au sein du service public. Par cette implacable cavalerie, c’est simplement le financement du web dans son ensemble qui servira à gonfler les profits de TF1.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable.

Quel pays peut s’offrir le luxe de retarder son développement technologique de manière aussi évidente? Quel heureux dirigeant de quelle nation joufflue et bien portante peu ainsi brider le secteur dont la croissance est la plus forte, celui qui créera peut-être un jour le plus d’emplois, de postes à très forte valeur ajoutée, d’élan, de dynamisme, de nouveauté ? Quelle démocratie sure de l’excellence de ses institutions peut traiter comme rien le moyen d’intégrer chacun dans le débat politique, de développer le sens de la discussion et de la participation, d’élargir à tous l’accès à l’information ?

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable… mais elle est en train de devenir un projet.

Il ne s’agit pas ici d’une taxe d’inspiration économique, ni sociale, ni écologique, ni humanitaire. Cette taxe devra financer l’interdiction de la publicité sur le service public, c’est à dire la mise sur orbite de TF1 comme acteur ultra-dominant du marché publicitaire hertzien français.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet est en train de devenir un projet porté, défendu, mené à bien par de nombreux intérêts industriels et politiques. Ce qui parait invraisemblable pourrait bien arriver.

Il est temps que les acteurs de l’internet français pensent à son fonctionnement et à son rôle, bien au-delà de leurs intérêts particuliers.

Il est plus que temps de lancer la discussion sur le sujet.

De la nudité

Mercredi 16 janvier 2008

D’érotisme ou non mêlée, il semble que la nudité ne perde jamais cet étonnant pouvoir de surprendre, de provoquer, de déstabiliser. L’époque, le contexte ou le média ne font rien à l’affaire. Toutes et tous ont leur chance. Après Carla Bruni ou Laure Manaudou, c’est le grand retour de… Simone de Beauvoir nue.

Si la bien innocente photo a peu de chance de provoquer les tornades de buzz de ses illustres devancières, elle agite à nouveau la discussion blogo-médiatique. Quelle merveille que de voir les coalitions tartuffières s’armer pour attaquer une paire de fesses du siècle dernier! Quelle chose remarquable qu’une rédaction entière se mobilisant pour la défendre et l’illustrer!

Quelle chance après tout, que ni l’habitude ni la répétition n’ôtent jamais cet étonnant pouvoir qui est celui de la nudité.

Internet et l’avenir du modèle de gratuité

Mercredi 12 décembre 2007

Pour les médias de l’internet, le modèle économique de gratuité est-il le seul pérenne? Les alternatives sont-elles viables? Différents modèles pourront-ils coexister? Questions fort débattues, mais pour lesquelles l’analyse des modèles économiques des vieux médias me parait assez capable de produire quelques nouveaux éclairages. L’alternative entre offres payantes et gratuites est une constante de leur histoire, et les modèles économiques de gratuité y sont depuis longtemps stabilisés.

Télévision et radios se sont orientées vers des modèles de gratuité en raison de la nature bien particulière de leur structure de coûts. Pour ces médias, le coût de production et de diffusion d’un bien est indépendant du nombre d’utilisateurs -en jargon d’affaire, c’est un pur coût fixe-. En situation de concurrence, rien n’empêche l’un des protagonistes d’abaisser son prix de vente pour supplanter ses rivaux en audience. Cela affectera immédiatement son chiffre d’affaire, mais sera probablement compensé par un public étendu et donc par des revenus publicitaires accrus.

Indépendamment des revenus payants et de la publicité, l’audience est toujours la clé du succès d’un média. Elle lui permet de rassembler des équipes plus qualifiées, accroit sa notoriété, lui apporte prestige, reconnaissance et influence. La concurrence effrainée pour l’audience amenant naturellement à la gratuité, on comprend que radios et télévisions se soient le plus souvent engagées dans cette voie. Les services payants n’y ont pas complètement disparus, mais ils se sont concentrés sur des publics spécialisés.

Les entreprises internet possèdent la même structure de coût que les radios et les télévisions. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été jusqu’ici plongées dans un état de relative gratuité – celle-ci ne concerne d’ailleurs pas les marchands de biens physiques, pour lesquels internet n’est qu’un canal commercial, mais l’essentiel des activités proprement médiatiques du réseau: la réalisation, le partage, l’édition de contenus écrits, audios ou vidéos -.

Avec la nouvelle génération d’internet, deux facteurs sont pourtant susceptibles de remettre en cause ce modèle

  • La composante sociale du web 2.0. A la différence d’un simple contenu médiatique, un réseau social n’est pas replicable et ne peut donc faire l’objet d’une concurrence frontale (voir la loi des medias sociaux)
  • La composante participative du web 2.0. En produisant leurs contenus, les internautes deviennent plus exigeants et plus sélectifs vis-à-vis de leurs outils de production. Ils sont susceptibles de payer pour assurer la qualité de leurs propres création (voir la dynamique des contenus amateurs et professionels). Il suffit de penser aux offres payantes des plateformes de blogs et des différents services attachés.

Jusqu’à présent, la stratégie de Google à largement limité l’effet de ces tendances. Conscient que sa position centrale tient à la prééminence des revenus publicitaires – non sans paradoxe - et donc au modèle de gratuité, le géant d’internet a systématiquement développé des offres gratuites pour concurrencer tout nouveau produit internet susceptible d’échapper à la gratuité.

Les efforts quelque peu prédateurs du plus célèbre moteur de recherche du web – et surtout de sa première régie publicitaire – suffiront-ils à enrayer l’arrivée à maturité de la nouvelle génération d’internet? Il est permis d’en douter.

Le web perdra-t-il sa dynamique d’ouverture et de partage avec le développement de contenus payants? C’est presque inimaginable.

Le développement de l’internet social et participatif produit trop de richesses nouvelles et de manière trop décentralisée pour qu’un système de rémunération direct de ces richesses ne se puisse développer, et donc que le modèle actuel d’apparente gratuité y demeure hégémonique.

Les véritables questions portent donc sur le tempo et sur la nature des systèmes de rémunération qui s’ajouteront au modèle de gratuité. Nul doute qu’ils ne préservent l’ouverture du web, car c’est la condition même de leur succès. Nul doute qu’ils ne fassent eux-même l’objet d’une grande créativité.

Qu’est-ce qu’un média?

Lundi 3 décembre 2007

Il est certain qu’à vouloir catégoriser les médias, à proposer des lois d’influence médiatique, ou à rêver à leurs développements futurs, je rôde sans cesse autour de leur définition sans précisément la nommer. Peut-être sera-t-il finalement utile de suivre les dernières discussions et de proposer une définition des médias, même trop rapidement tracée?

Faute de temps pour décrire le bataillon hétéroclite des théories médiatiques existantes, je me concentrerai sur trois sujets: les exigences d’une définition, la proposition de définition elle-même, et quelques applications immédiates, dont l’articulation des trois grandes catégories de médias issues du précédent billet.

Pour être utile, une définition des médias doit éviter deux tentations opposées: d’une part la tentation d’un matérialisme restrictif, qui confond le média et la technique sur laquelle il s’appuie, ne voyant par exemple dans un livre que la technologie permettant de l’imprimer, et d’autre part la tentation d’une généralisation illimitée, ou tout devient média, car tout au fond médiatise un échange, une action ou une idée. On peut certes croire que « le média c’est le message », mais cela ne permet pas véritablement d’en isoler la nature.

Pour être pertinente, une définition des médias doit embrasser à la fois les faits proprement technologiques et les pratiques sociales. Elle doit s’adapter indifféremment aux formes de médias les plus anciennes et aux développements contemporains: le forum romain, la télévision, les moines copistes, les traditions orales, l’internet… etc.

Voici donc un premier essai de définition: est média tout assemblage de règles techniques et sociales qui assure l’existence d’une discussion.

Si l’on suit cette idée, une institution (une organisation) est toujours en soi un média, car elle établit les règles d’échange d’informations, les droits réciproques des interlocuteurs,… etc. Par exemple, un syndicat est par excellence un média : c’est une organisation qui assure la remontée des revendications, leur synthèse, la diffusion des mots d’ordres et des positions.

Corolaire immédiat, rien n’empêche un média de s’appuyer sur d’autres médias. Comme tout système de règles, les médias se superposent et s’entrecroisent sans nécessairement se substituer. Ainsi un syndicat utilisera la poste, le téléphone ou l’internet, s’appuie sur d’autres organisations pour diffuser ses messages et ses revendications.

La division de l’histoire médiatique en trois ages découle directement de cette définition. Pour voir apparaitre les trois âges et les trois catégories de médias qui leur correspondent, il suffit de les classer selon leur finalité.

Le premier âge est celui où les médias sont essentiellement des organisations. La parole et le message se diffusent au sein du groupe, au sein de l’église, au sein du théâtre. La fonction médiatique n’est pas la raison d’être de ces groupes, elle n’est qu’une conséquence de leur fonctionnement. Le premier âge médiatique est donc celui où la discussion est soumise à l’objectif de l’organisation qui l’abrite.

Le deuxième âge est celui où les médias se libèrent des objectifs de ceux qui leur ont donné naissance. Alors que les moines copistes existaient d’abord comme ordre monastique, la finalité première des imprimeurs a toujours été… d’imprimer.

Au fil du deuxième age, les médias se libèrent donc des éléments extérieurs à la discussion, mais ils restent soumis à de petites communautés de producteurs (littérateurs, journalistes, professionnels divers,…) qu’ils maintiennent et qui les maintiennent. Cette division entre producteurs et récepteurs hiérarchise profondément la discussion.

Le troisième âge médiatique -le notre- est celui où les médias se libèrent finalement de la division entre ceux qui produisent le message et ceux qui le reçoivent. La discussion n’y est plus limitée que par elle-même, par les règles qu’elle se donne et par les messages qu’elle construit. Elle se libère ainsi de la hiérarchie des producteurs, des distributeurs et des lecteurs.

Le Web participatif, les réseaux sociaux, les développement Open Source ne sont que les premiers indices d’un mouvement bien plus large: nous rentrons dans l’âge médiatique de la démocratisation.

Les trois ages médiatiques

Mardi 27 novembre 2007

Je crois que si l’on classe les médias selon leur finalité, c’est-à-dire selon la finalité de cette discussion égale ou inégale qui constitue le nœud de leur activité, on n’en trouve au fond que trois formes, qui correspondent à trois ages médiatiques 

1- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un projet. Ce sont les médias les plus anciens: les institutions -école, église, armée, corps juridiques et politiques,…

2- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un petit groupe identifié. Ce sont les médias hiérarchiques qui ont émergé depuis l’imprimerie, c’est-à-dire depuis la première révolution médiatique -livre, journal, cinéma, radio, télévision,…

3- Les médias pour lesquelles la discussion n’est subordonnée qu’à elle-même, c’est-à-dire aux seules conditions de son existence dans une communauté. Ce sont les médias collaboratifs qui émergent avec internet et avec la deuxième génération du web.

Les premiers ont toujours existé, les suivants furent à la fois causes et conséquence d’un tournant radical, et les derniers, dont on ne saurait encore mesurer la portée, sont en train sous nos yeux de se révéler.

Des constructions médiatiques, des interprétations et des faits

Mercredi 21 novembre 2007

Je viens de lire un récapitulatif de Libération sur le traitement des grèves, chronique intéressante et utile qui relate comment les télévisions aménagent leur récit des événements. Les aménagent? Bien plutôt les construisent. Car que dire sur cette partialité radicale avec laquelle on semble jouer avec les faits? Faut-il ne pas croire Libération et l’accuser à son tour de malhonnêteté? Cela a-t-il une importance, d’ailleurs, tant on sait combien les médias tendent à s’éloigner de ce qui devrait être leur principal soucis et intérêt?

Parlons d’abord de ces célèbres « faits ».

Les journalistes ont longtemps expliqué leur travail comme une quête de faits, suivie éventuellement par une interprétation et une mise en perspective de ces faits. Selon cette vision, il y aurait d’un coté des éléments objectifs bruts, que le journaliste aurait le pouvoir, et même le devoir de recueillir sans altération, et d’un autre coté les avis et opinions, du ressort de l’éditorialiste, et qu’il conviendrait de ne pas trop mélanger avec les être purs que l’on aura précédemment encapsulé. Les journaux anglo-saxons se sont longtemps donné le titre de gloire de séparer très formellement les « facts » des « opinions », prétendant ne jamais mélanger les articles sur l’un ou l’autre sujet, poussant parfois la quête de pureté jusqu’à ne jamais traiter des deux rubriques sur la même page.

Et pourtant… Il y a bien longtemps que les sciences les moins sensibles à la rhétorique ont renoncé de leur coté à la religion des faits. La physique sait depuis plus d’un siècle qu’elle ne détient que des modèles ou des interprétations successives, qui ont une validité temporaire, qui seront un jour remises en question et dépassées. Depuis bien plus longtemps encore, les sciences sociales pensent ne produire que des récits, dont l’intérêt peut être considérable, mais qui ne constituent jamais certainement des « faits », dont le sens aurait d’ailleurs bien du mal à être précisé. Les mathématiciens eux mêmes se sont toujours demandé si leur discipline si pure comportait une forme quelconque de matérialité. Les philosophes des sciences enfin, ceux qui se sont le moins éloignés de l’ancien positivisme, comme les tenants de cette « sociologie des sciences » dont l’essor menace de tout emporter, tous disent que le discours ou l’image ne se rapportent jamais immédiatement à la « réalité » et ne se confondent en aucun cas avec elle.

Que les physiciens aient depuis longtemps compris que le fruit de leurs efforts ne s’offrait jamais sans distance ni duplicité, qu’on le voyait toujours s’échapper au moment même ou on le pensait le mieux capturé, que le point de vue de l’observateur transformait l’événement, que le langage du récit en déplaçait le référent, tout cela devrait suffire à montrer combien il est ridicule et vain, pour de simples journalistes, que de croire relater des faits.

Si l’on pouvait se rapprocher ou s’éloigner d’un « fait », ce serait d’ailleurs probablement d’une manière opposée à celle que la religion naïve dont je parle ici aurait tendance à l’exprimer. Plus on se concentre sur l’élément, sur l’image brute, sur la parole d’un témoin, plus on écarte de phénomènes, de causes petites ou grandes, de considérations à prendre en compte, c’est-à-dire plus on élimine de points de vues et de part d’objectivité. Dans le récit de Libération, les télévisions ne sont bien sur jamais aussi manipulatrices que lorsqu’elles prétendent « donner la parole au simple usager », lorsqu’elles sélectionnent un plan « vécu » sur un quai de gare, lorsqu’elle offre une « statistique brute », chiffre présentant tous les attraits de la réalité sans apprêt.

La religion du fait possède la vertu de rappeler un certain nombre de principes éthiques tels que la clarté, le croisement des sources, l’interdit du mensonge explicite… Elle présente en revanche l’inconvénient de détourner l’attention du spectateur de la véritable activité d’un média: construire une histoire et une interprétation du monde. Il est de ce point de vue révélateur, dans le journalisme anglo-saxon, que le vocabulaire à usage externe « fact » laisse place dans le jargon interne au mot « story », plus exact, mais bien éloigné de l’image que l’on voudrait donner.

Quelle que soient leurs caractéristiques -écrits, parlés, visuels, quotidiens, instantanés, chauds, froids,…- les médias produisent des discours et n’accèdent jamais directement aux faits. La part « d’objectivité » de ce qu’ils rapportent ne dépend donc pas du respect des règles du journalisme, mais de la quantité de points de vue agrégés, c’est-à-dire de la profondeur de la discussion qui a engendré les récits présentés.

C’est peut-être l’une des lois les plus générales de l’activité médiatique: plus un média est hiérarchique, moins les récits qu’il diffuse recèlent d’objectivité.

En d’autres termes, plus le choix des messages, leur sélection, leur présentation sont concentrés entre un petit nombre d’individus, moins ces choix peuvent prétendre à l’universalité, moins ils sont protégés de l’arbitraire et des intérêts individuels. Les habitués d’Habermas verront que l’explication provient directement des règles et des principes de l’éthique de la discussion. Ceux de Mc Luhan, que la part d’objectivité d’un message est directement liée au nombre de points de vues qu’un média est capable d’agréger.

Par un étonnant paradoxe, les médias les plus authentiquement hiérarchiques – cinéma, télévision hertzienne, radio, dans une moindre mesure presse quotidienne – produisent l’effet d’objectivité le plus fort. C’est bien précisément l’unité originelle de point de vue qui donne l’illusion de la cohérence, et donc le sentiment que l’on se trouve devant un fait. On peut donc rajouter une deuxième loi médiatique, pendant de celle que je viens d’exposer: plus un média est hiérarchique, plus les récits qu’il diffuse contiennent d’illusion d’objectivité.

Dés lors, il ne faut pas s’étonner de ce que le contrôle des médias hiérarchique soit l’un des enjeux de pouvoirs prioritaire des dirigeants politiques. Ces médias sont à la fois les plus manipulables -c’est-à-dire les plus éloignés de la terrible contrainte du « fait »- et les plus rapidement crédibles, les plus capables d’imposer une opinion tout en évitant les méandres de la discussion. On pourra d’ailleurs remarquer -je développerai plus tard cette idée- que l’avènement des régimes politiques les plus strictement dictatoriaux correspond à celui de médias les plus hiérarchiques.

Ainsi le décryptage des constructions des médias classiques est-il un exercice salutaire, mais dont il faut bien comprendre le sens et l’intérêt.

Il ne s’agit pas de dévoiler une construction pour y substituer un fait. Un reportage est par nature une construction, c’est-à-dire un point de vue qui comporte à la fois sa part de légitimité et sa part d’omission, d’inexactitude, d’effets rhétoriques variés. L’analyser et le discuter n’en modifiera pas l’essence, mais permettra de le comprendre et de la situer. Mieux encore, cela permettra de saisir le jeu d’influence auxquels sont soumis les auteurs, et donc de donner des pistes d’actions démocratiques pour équilibrer les influences médiatiques et politiques en présence.

Pour cela, il faudra saisir non seulement comment les médias influencent, mais aussi comment ils sont influencés, sujets que je renvoie à de prochains billets…

Des mœurs médiatiques: tradition et nouveauté

Lundi 19 novembre 2007

L’intervention d’un président de la république dans la nomination du directeur d’un grand quotidien surprendra surtout ceux que de tels sujets n’ont jamais intéressé. Le très bon récit de Rue89 sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le choix de la direction des Echos ne présente donc pas tant d’intérêt par ce qui est révélé que par la manière dont la révélation est faite, par les canaux de diffusion qu’elle a trouvé et par les commentaires qu’elle suscite et va susciter.

Dans l’organisation médiatique traditionnelle, un petit nombre de personnes détient l’essentiel des leviers de commande sur l’administration, le monde économique et les organes de presse. Les interdépendances entre questions politiques, économiques et industrielles imposent à chacun de se préoccuper des changements survenus chez les autres. De nombreux canaux discrets permettent de se faire entendre, de pousser ses candidats, de s’adapter aux nouveaux rapports de forces. Dans un tel contexte, commun à l’ensemble des pays industrialisés, l’intervention d’un président dans l’univers médiatique peut prendre différentes formes et différente voies, mais son indifférence est tout moins qu’assurée.

Ainsi, dans l’organisation médiatique traditionnelle, le récit de Rue89, à la fois trop lointain du quotidien du public et trop proche de celui des journalistes, n’aurait pas été jugé digne d’investigation, de commentaire, de diffusion. Au plus, l’histoire aurait suscité quelques fines allusions d’éditorialistes madrés, quelques échos allusifs ou codés, quelques frissons connaisseurs entre initiés. Quand bien même un grand média l’aurait diffusé, l’article n’aurait pu susciter d’échos, de commentaires, d’approfondissement. Dans une organisation pyramidale, bien peu de gens ont à la fois l’envie et la capacité d’analyser les bouleversements du sommet.

Ce n’est donc pas l’intervention du président de la république dans une nomination bien éloignée de ses responsabilités officielles, ni même son implication personnelle dans ce qu’on aurait traditionnellement laissé faire à un conseiller, qui présentent en soi une nouveauté. C’est l’extension de la discussion publique vers ce sujet.

En prenant place aux cotés des médias traditionnels, les médias issus d’internet élargissent considérablement l’espace des débats. Ils portent la question au cœur des intérêts croisés entre information, politique et économie. Ils ouvrent un vaste champ d’investigation et de réflexion, qu’il faut, par delà l’anecdote du jour, ne pas se lasser de comprendre ni d’explorer.

S’il est poursuivi et mené à bien, nul doute alors que ce renouvellement des moeurs médiatiques n’engendre de formidables opportunités de démocratisation et de progrés.

Un rêve de l’internet, de la mémoire et de l’oubli

Jeudi 15 novembre 2007

La mémoire et l’oubli sont toutes deux vertus du créateur. Creuserait-on une nouvelle avenue, si l’on savait toute les raisons de l’ancienne, combien de rues et de ruelles, combien d’histoires sérieuse, drôles, minuscules se sont attachées à elle?

Ainsi des discussions qu’y n’avancent que parce que l’idée des derniers mots commence déjà à s’effacer, mais qui se noieraient, sans la mémoire encore vivace des multiples discussions qui les ont précédées.

Ainsi donc des discussions du web et des carnets: il faudrait trouver l’équilibre entre le dynamisme de l’oubli et la fermeté de la mémoire. Tracer des chemins en liant plus souvent les billets passés aux nouveaux billets? Rassembler les commentaires dans des histoires ou des enchainements renouvelés, au fil des nouveaux billets? Si la technique le permettait, il faudrait lier et délier les billets et les commentaires de tous les auteurs à l’intérieur et à l’extérieur d’un carnet. L’internet regorge de textes apparus et disparus, qui auraient trouvé leur place au sein d’un plus large ensemble de textes, qui auraient été emboités dans de plus larges histoires, réutilisés, recyclés, afin que les discussions ne soient pas seulement des empilements successifs, mais des architectures plus vastes, plus mobiles et plus colorées.

L’internet participatif est aujourd’hui un monde d’auteurs sans presque d’éditeur, ou les papiers s’égarent et s’envolent, où les chapitres sont entassés sans soin et sans pensée. En réfléchissant à l’un ou l’autre des commentaires d’un précédent billet, aux pistes techniques nouvelles, je rêve des formes que pourrait prendre une édition participative et généralisée dans un internet réunifié.