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La troisième frontière du Web

Jeudi 11 mars 2010

Chacun sent que le Web entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de son développement.

Les tentatives de synthèse fleurissent, mais ne semblent pas suffire à rendre compte des évolutions en cours. Peut-être sont-elles encore trop vagues? ou déjà trop précises? Le concept de « Web Squared » s’ajuste assez bien au « Web 2.0″ passé, mais il ne permet pas vraiment de saisir la nature des changements, moins encore d’en déduire les effets concrets. Le « Web en temps réel », l’une des principales expressions du moment, ne nous renseigne pas beaucoup plus sur la portée de ces changements.

Peut-être trouvera-t-on d’ailleurs inutile de vouloir décrire les évolutions d’ensemble du Web? Il y aurait de très bonnes raisons pour celà. Assemblage de ressources techniques, de fonctionnalités et d’usages, le Web ne se réduit à aucune de ces dimensions en particulier. Le succès des nouveautés techniques y dépend de l’écosystème de produits existants. L’évolution des produits y est liée à celle des usages. Les usages ne s’y développent qu’à partir des techniques et des produits. Ce réseau d’interaction semble totalement rétif aux synthèses, tout occupé qu’il est à surprendre et à réinventer.

Je crois pourtant que la nature décentralisée du Web offre un moyen de comprendre son orientation. Sans dirigeant, sans régulation externe, sans règlement interne ou plus exactement avec un nombre de règles tel qu’aucune n’est jamais uniformément appliquée, les principes fondateurs du Web sont les seuls capables de véritablement le coordonner. Ce sont eux qui tracent les orientations de l’ensemble, des orientations que l’on peut donc comprendre et prolonger.

C’est cette piste que je voudrais explorer ici. J’espère qu’elle permettra d’éclairer la très courte histoire que le Web a connu jusqu’ici, peut-être plus encore d’en déduire les évolutions à moyen terme. Il ne s’agira certes pas là de prédire un quelconque avenir – il y a une limite au plaisir de se tromper – mais d’essayer de rendre visible des évolutions déjà engagées, des évolutions peut-être suffisament profonde pour influence le Web pendant de nombreuses années.

Les principes fondateurs du Web

Ces principes sont simplement les objectifs initiaux que Tim Berners-Lee et Robert Caillau ont donnés à leur projet. En éliminant le jargon technique, il est possible de les réduire à trois propositions générales et universellement valables:

1- Permettre à chacun d’accéder à tout type de document

2- Permettre à chacun de diffuser ses propres documents

3- Permettre à chacun d’organiser l’ensemble des documents

Ils ont guidé le développement des technologies, des fonctionnalités et des usages du tout premier Web, limité d’abord aux scientifiques du CERN puis aux communautés de chercheurs qui lui étaient liées.

En raison du très petit nombre d’utilisateurs initiaux et de la population très particulière à laquelle ils appartenaient, ce tout premier Web était doté d’une propriété qui n’a jamais été reproduite depuis : chacun de ses utilisateurs avait suffisamment de compétences techniques pour accéder aux documents, pour en créer, et enfin, en programmant en HTML, pour participer à l’organisation de l’ensemble des documents. A la fois lecteur, créateur et organisateur, chaque utilisateur se conformait aux trois principes fondateurs.

Le Web initial, micro-démocratie où chacun disposait de tous les attributs d’un média, assura son propre développement et fixa durablement ses orientations. Son objectif en tant que projet était tracé : permettre à chaque utilisateur de devenir un média complet, c’est-à-dire de lire, de créer et d’organiser l’ensemble des documents qu’il souhaitait.

L’ambition était à la fois immense et claire. Immense car il ne s’agissait ni plus ni moins que de démocratiser l’ensemble de l’activité médiatique. Claire, car l’utopie proposée à tous était en fait déjà réalisée par le petit groupe des pionniers. Elle plaçait ainsi les principes fondateurs au centre de la régulation et du système de développement du Web

Le Web devint un projet Open Source universel et sans leader déclaré, comparable en cela, mais à une autre échelle, à ce qu’est en train de devenir Wikipédia. Ses principes fondateurs assuraient l’intégration des nouveautés dans l’écosystème. Ils renforçaient naturellement celles qui leur correspondaient, freinaient mécaniquement les autres, et orientaient ainsi durablement l’évolution d’ensemble.

Les deux premières phases d’expansion

Que l’on regarde maintenant les vingt années écoulées depuis le Web des pionniers, et l’on verra que les principes fondateurs ont non seulement assuré l’unité de d’ensemble du projet, mais encore structuré les étapes de son développement.

Le principe « permettre à chacun d’accéder à tous les documents » établit la première frontière du Web et guida sa première expansion. Pour l’essentiel, cette phase s’étendit de 1994-95 à 2003-2004. Elle correspondit au développement massif d’un Web pyramidal, dans lequel un petit nombre réalisait, organisait et distribuait les contenus que la majorité consommait. Le portail et le moteur de recherche en étaient les produits clés ; HTML et PHP les technologies principales ; l’accès à l’information l’usage privilégié. Il n’est pas inutile de rappeler que ce modèle recouvre encore la majorité du Web actuel, et continue à se développer au rythme de croissance d’internet.

La deuxième phase d’expansion du Web commença lors des années 2000-2002, sous l’impulsion de projets tels que Blogger, Myspace puis Wikipédia. Rapidement identifié comme un tournant majeur, le « Web 2.0 » correspondit simplement à la popularisation du deuxième principe fondateur : « permettre à chacun de diffuser ses propres documents ». Des technologies telles qu’AJAX ou RSS offrirent au plus grand nombre des fonctionnalités de création et de diffusion jusqu’alors réservées aux seuls développeurs. Une foule de produits permit à chacun de mettre en ligne des contenus de tous types. Le succès du premier Web et la force d’ensemble du projet permirent enfin aux usages correspondant de s’étendre massivement. Les blogs, les réseaux sociaux, les wikis devinrent les emblèmes de la démocratisation de la parole et de la discussion généralisée.

On peut aujourd’hui estimer que le Web participatif appartient au quotidien de 200 à 300 millions de personnes. Le deuxième principe du Web a franchi à son tour le petit cercle des pionniers pour transformer les usages du grand public. Les technologies, les produits et les modes de fonctionnements sont maintenant en place pour qu’il s’étende progressivement à l’ensemble de la population. Son développement, devenu prévisible, ne requiert plus d’innovation radicale. Il se prolongera naturellement au fil des années.

La troisième frontière

Même rapidement évoquées, les deux premières étapes font nettement apparaitre ce qui constitue aujourd’hui la nouvelle frontière du Web. Au-delà de la foule d’innovations et de nouveautés qui poursuivent des voies déjà tracées, l’une des trois composantes du projet Web, « permettre à chacun d’organiser l’ensemble des documents » est encore loin d’avoir trouvé la voie du grand public.

A-t-on remarqué que le maillon essentiel du tissu technologique du Web, la traduction technique du troisième principe, le langage HTML, est à la fois celui qui a le plus contribué à la diffusion du Web et celui qui s’est le moins éloigné de sa forme technique initiale ? Que la création des liens hypertexte, qui tisse la structure véritable du Web, l’architecture des sites, le point de repère des moteurs de recherches, reste une activité complexe, très éloignée du quotidien, très peu adaptée à la multitude d’usages qui pourraient en découler ?

Après avoir permis à chacun de tout lire et de tout diffuser, le Web doit permettre à chacun de faire ce que ses premiers utilisateurs ont toujours pu faire, ce qui est au cœur de sa radicale originalité : tout organiser. L’écosystème du Web doit progressivement bâtir les technologies, inventer les produits et façonner les usages qui permettront à chacun de manipuler les contenus créés par chacun, de les assembler, de les éditer, de les hiérarchiser, de leur donner du sens. Le Web doit permettre à chacun d’être un média complet.

S’agit-il là d’un souhait ? D’un pari ? D’une hypothèse prospective ? Il s’agit au fond de bien plus que cela. Si des orientations pratiques pour l’avenir d’un système aussi complexe que le Web peuvent être tracées, elles doivent s’appuyer sur les seuls points de coordination possibles entre des acteurs trop divers et trop nombreux pour eux-mêmes se coordonner. Elles doivent s’appuyer sur les seuls éléments partagés : les principes fondateurs du projet.

Dire que la prochaine étape du développement du Web est la démocratisation de la capacité de l’organiser, c’est simplement constater que des trois brins d’ADN initiaux du Web, celui-là seul n’a pas atteint le niveau de développement des autres. Qu’il constitue à proprement parler la nouvelle frontière du projet.

Vers le Web total

Mais s’il en est ainsi, dira-t-on peut-être, puisque les développements successifs du premier et du deuxième principe sont maintenant assurés, les techniques, les produits et les usages innovants ne devraient-ils pas aujourd’hui converger vers cette nouvelle frontière supposée ? C’est bien ce qui se dessine sous nos yeux : la troisième phase du Web est déjà lancée.

Les conditions, les besoins et les moyens sont réunis pour que le troisième principe du Web s’étende au-delà du petit groupe des professionnels et des pionniers.

Sur le plan des usages, les réseaux sociaux sont en train de populariser l’édition instantanée de contenus. Prés de 20% des twitts échangés contiennent des URLs. Facebook place l’échange de lien au sommet de sa hiérarchie de fonctionnalités. Chez nombre de passionnés du Web, la lecture des contenus proposés par une communauté remplace celle des aggrégateurs de flux automatisés.

Sur le plan des techniques, systèmes collaboratifs et « Web en temps réel » permettent à chacun de coordonner ses appréciations avec ses différentes communautés, d’organiser au fil de l’eau les éléments passant à sa portée. Le mouvement d’ouverture des données et les technologies sémantiques étendent à la fois la matière première d’organisation du Web et les moyens d’y accéder. Les interfaces riches offrent les moyens de simplifier à l’extrême les opérations d’édition et d’organisation, pour que chaque utilisateur puisse manipuler des données complexes de manière intuitive, ludique et naturelle.

Sur le plan des produits et des fonctionnalités, les géants du Web comme les start-ups les plus avancées se dirigent insensiblement vers le Web organisé par l’utilisateur. Les dernières innovations de Google ? Un système de collaboration généralisé – Wave – un système de discussion public de l’ensemble des contenus du Web – SideWiki – et l’ouverture de son moteur de recherche aux avis explicites et aux notations de ses utilisateurs.

C’est d’ailleurs le modèle hiérarchique et automatique du moteur de recherche que l’organisation du Web par ses utilisateurs s’apprête à remettre en cause. Wikia fut la première tentative notable de développement d’un moteur de recherche à algorithme collaboratif. Mahalo renforce maintenant la dimension humaine de la recherche en orchestrant les questions d’utilisateur à utilisateur. Pearltrees, précisément défini comme un réseau d’intérêt, permet aux membres de sa communauté d’organiser, de connecter et de retrouver naturellement l’ensemble des contenus qui les intéressent. Foursquare, à la différence des systèmes de géolocalisation qui l’ont précédé, ne s’applique pas aux personnes mais aux objets : les joueurs y organisent ensemble les lieux où ils ont l’habitude d’aller.

Les techniques, les produits et les usages issus des premières et deuxièmes phases ne vont pas pour autant s’effacer. La prochaine étape combinera au contraire les trois principes qui ont fait l’histoire et l’originalité du Web : elle fera de chacun à la fois un spectateur, un créateur et un organisateur.

Le Web sera alors pour tous ce qu’il fut pour un petit nombre : un média total, démocratique et démocratisé.

Le Web, l’imprimerie et le demi-lettré

Lundi 21 septembre 2009

Au premiers temps de l’imprimerie, les demi-clercs et les demi-lettrés pensaient « quel abaissement de l’esprit ! Et quel malheur ce serait, si le moindre manant pouvait lire ces livres que seule la longue étude permet de bien connaitre et d’interpréter ».

Un demi-millénaire après, le Web est ce nouveau malheur que les nouveaux demi-clercs et les nouveaux demi-lettrés ne peuvent plus feindre d’ignorer :

« Quel abaissement de l’esprit, et quel malheur ce serait, si le moindre employé pouvait sur tout donner son avis, l’écrire, le faire connaître et  à tous le diffuser »


Le Web : un projet de démocratisation inachevé?

Mercredi 11 février 2009

Le Web constitue au fond un projet de démocratisation des médias. Avec toute leur diversité, les outils, les plateformes et les pratiques qui se sont accumulées depuis sa naissance  tendent à faire de chaque utilisateur un média plein et entier.

De fait, la phase que l’on a nommé Web 2.0 a transformé la pratique de millions d’utilisateurs. Ceux qui étaient les spectateurs de contenus réalisés par une poignée de professionnels et de passionnés sont aujourd’hui les principaux créateurs du Web. Le nombre, la diversité et la qualité des contenus offerts à tous a connu une croissance sans précédent.

Pourtant, la démocratisation de la création n’a pas entrainé la démocratisation de l’accès aux contenus. Ce sont les moteurs de recherche et les grands portails, non les internautes, qui guident et orientent la navigation des internautes. Les systèmes de vote et les sites de partage de favoris ne remédient pas à cette situation. Agrégeant les points de vue individuels plutôt que d’en tirer la spécificité, ils produisent des résultats de même nature que ceux des moteurs de recherche.

Ce déséquilibre entre création démocratique et accès centralisé aux contenus constitue une entrave bien visible :

-        En tant que spectateurs, les internautes ne trouvent pas leur chemin dans la masse énorme des contenus susceptibles de les intéresser

-        En tant que créateurs, les internautes qui veulent développer leur audience doivent s’investir dans des activités de diffusion et de référencement bien éloignées de leurs véritables intérêts

C’est peut-être la source de cette étrange sentiment qui rassemble aujourd’hui les analystes du Web. D’un coté, la production massive de contenus par les utilisateurs constitue une évolution sans égale dans l’histoire des médias, d’un autre coté, cette production semble bien peu visible, bien peu accessible au regard des efforts qu’elle suscite.

Je crois qu’il manque un maillon déterminant dans le mouvement de démocratisation du Web, un maillon permettant à chacun de devenir l’organisateur, le cartographe, en un mot l’éditeur de son Web comme de celui des autres…

…que tant que cette activité d’édition ne sera pas démocratisée, l’un de mouvement majeurs du Web restera largement inachevé.

Discussions ouvertes et discussions fermées

Mardi 2 septembre 2008

La parole d’expert ne s’appuie pas sur moins d’opinions, de raccourcis ou de désaccords que la parole démocratique. Elle n’est pas moins désintéressée, pas moins hasardeuse, pas moins contestée par d’autres légitimités. Comme cette dernière, elle ne trouve sa valeur que dans l’agrégation des points de vues et la construction bien temporaire de synthèses toujours à recommencer.

La différence entre parole d’expert et parole démocratique est essentiellement une différence d’accès. L’expert réserve le hasard et la contestation de la discussion à ceux qu’il reconnait comme ses pairs. Il offre au reste du public une pédagogie, non une matière à discuter.

Le débatteur démocratique ouvre la discussion à tous : on y voit d’abord l’arrière cuisine et ses peu reluisants apprêts, mais aussi peu à peu les synthèses qui se construisent, les inventions, et par là même l’occasion de les rendre meilleures encore ou simplement d’y contribuer.

C’est l’une des lignes de fractures du Web actuel que cette opposition entre deux manières de contribuer: celle qui préfère se confiner dans un cénacle avant de diffuser ses conclusions, et celle qui ouvre le travail dans son ensemble. On suivra la lutte entre Wikipedia et Knol mais aussi une foultitude d’exemples -on n’en finirait pas de les citer- où le Web introduit la discussion démocratique dans un domaine de discussion fermée, et où en retour, la logique d’expert tente de reprendre pied, en se parant de sa cohérence ou de son unité.

Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets.

Ainsi, dans la quasi totalité des échos de l’université d’été du PS  – qu’il soient ou non au PS apparentés- l’ouverture des arrières-cuisines parait toujours scandaleuse, les ficelles ont toujours tort d’être affichés, les oppositions et les personnalités ne trouvent pas grâce sans avoir été lourdement fardées. Qu’on compare ces réactions à celles que suscitent des discussions bien autrement fermées, où aucune hésitation ne se montre, ou aucune discussion publique n’a véritablement lieu, où l’on ne parle qu’une fois le débat réel achevé…

Et si la nouveauté politique -celle que les nouveaux médias ne cessent de porter- était justement cette discussion ouverte au vent, cette discussion un peu plus démocratique parce qu’un peu plus transparente, à laquelle nos goûts d’ancien monde ne nous ont pas encore habitués?

Démocratisation contre auto-organisation

Samedi 21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.

Le Web participatif et la logique de la discussion

Mardi 15 avril 2008

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du « participatif »? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: « Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier. »

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du « dire, c’est faire » de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations « factuelles », mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité « objective » qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.

Par delà le conflit de légitimité

Vendredi 14 mars 2008

Nouvel épisode d’un mouvement enregistré depuis quelques mois: l’intrusion de plus en plus pressente des avocats dans le Web 2.0.

C’est aujourd’hui Eric Dupin qui se voit attaqué sur le terrain juridique, attaqué d’ailleurs sur des bases bien ténues, et qui semblent relever d’autres objectifs que le simple respect désintéressé de la loi.

Comme lors de précédents épisodes, il est frappant de constater l’écart entre le langage des nouveaux médias et celui des anciens, qui est au fond celui que les avocats relaient.

L’incompréhension est réciproque.

Du coté des anciens médias et des célébrités qu’ils ont suscitées, on attaque au hasard, sans comprendre précisément ce que l’on reproche, sans surtout se rendre compte qu’employés à mauvais escient, les moyens juridiques ont toutes les chances de se retourner contre leurs auteurs. Sur le nouveaux médias, les débats suscités par un mauvais procès se déploieront bien au-delà de ce qu’imaginent ceux qui les ont provoqués, ils concentreront une attention et une publicité que leurs initiateurs n’ont certainement pas mesurées, et qui dépasseront de loin les enjeux du procès. Les attaquants comprendront -mais trop tard- que ce sont des discussions qu’ils auraient eu bien mieux fait d’éviter.

Du coté des nouveaux médias, en dépit de la blogosphère juridique et de ses éminents représentants, on semble ignorer bien largement le fonctionnement de la justice. Mon soutien aux blogueurs en difficulté étant acquis en totalité, je ne peux m’empêcher de remarquer que leur perception du droit tend parfois vers la caricature. Qu’un avocat menace -c’est parfois son métier- et comme dans Molière, ils se voient à moitié condamnés: « Eh! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C’est être damné dés ce monde que d’avoir à plaider ».

C’est qu’en croisant bien involontairement la route des anciens médias, les blogueurs se heurtent à une logique différente de celle à laquelle ils sont habitués. Pour les participants du Web 2.0, la discussion est naturellement démocratique, contradictoire et instantanée. C’est l’alpha et l’oméga de sa légitimité. Dans des institutions plus traditionnelles, dont les institutions juridiques sont un archétype, la discussion est inégale, hiérarchisée, étalée dans le temps et distanciée.

En prenant de l’ampleur et de l’influence, les discussions des nouveaux médias ont donc fini par s’étendre sur des terres à elles inconnues, où prospèrent d’autres sources de légitimité. A la frontière de mondes qui ne se comprennent pas encore, les conflits et anicroches sont en train tout naturellement de se développer. C’est la source des événement que nous observons aujourd’hui. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne sont pas prêts de cesser.

Quelle que soit leur faiblesse et leur vacuité, ces assauts juridiques sur le Web 2.0 ne sont doncpas le fait du hasard; ils résultent d’un conflit de légitimité. La croissance et le développement du Web ne peuvent que les multiplier.

Il est utile et nécessaire que les participants du Web se mobilisent sur le sujet. Non seulement qu’ils expliquent et défendent leurs principes, mais aussi qu’ils cherchent à mieux comprendre la logique qui leur est opposée.

C’est ainsi que l’on tirera le meilleur parti d’un conflit inévitable, que les nouveaux médias ne pourront pas ne pas emporter, mais qu’ils devront rendre utile et profitable à la collectivité.

La montée, la discussion et l’effacement des classements

Mardi 4 mars 2008

Longue discussion sur le classement Wikio que l’on trouvera sur de nombreux blogs, et plus encore dans les commentaires, et qui, par delà les émotions passagères et les réconciliations durables, me parait d’une extraordinaire richesse.

Riche non pas seulement des arguments échangés, qui pourraient à tort avoir l’air d’être battus et rebattus par les vents.

Riche plutôt de la lente évolution, de la lente maturation par laquelle internet -ici l’internet des blogs- finit par décortiquer et par épuiser le sens d’un classement.

Authueil a déjà noté qu’il n’y avait pas de classement durable sur le Web. Cela n’est pas un hasard. Cela n’est pas du à l’imperfection de tel ou tel classement. C’est l’effet de la nature profondément démocratique du Web.

Il n’y a pas de classement durable sur le Web car tout classement est le produit d’une subjectivité. Soit la subjectivité est directement exprimée comme un « ce sont mes préférés », soit elle est masquée par un algorithme. Je dis masqué, car le choix d’un algorithme est l’absolu produit d’une subjectivité. Ce choix dit simplement « ce sont les critères qui me semblent importants ». Que l’on laisse à l’ordinateur le soin de calculer d’après ces critères n’y change absolument rien.

Reprenons: il n’y a pas de classement durable sur le web, car tout classement est une subjectivité et car la nature du Web empêche qu’une subjectivité l’emporte durablement sur une autre. Média démocratique, le Web autorise toutes les expressions. Il leur permet de se poser, de se développer, d’exercer une influence, mais non strictement de prévaloir. Chacun peut hiérarchiser de son coté, voire au sein de sa communauté. Aucune hiérarchie ni communauté ne peut l’emporter jusqu’à imposer ses normes.

Un classement n’a donc ni plus ni moins de valeur qu’un autre point de vue exprimé sur le web, c’est-à-dire ni plus ni moins de sens que l’écho qu’il trouve dans sa communauté.

Pour qui les reliera sous cet angle, les billets que je citais plus haut et les discussions qui les ont suivies ont montré l’inexorable enchainement par lequel un classement trouve son utilité, les conditions de son succès et finalement… les conditions de son effacement.

Prétendant à tort mesurer l’influence, le classement Wikio a initialement permis aux blogosphères françaises de se reconnaitre en tant que telles. D’abord de se voir représentées -plus ou moins bien- dans un même lieu. Ensuite de partager certains critères de succès. Ensuite encore de jouer avec ces critères, de le faire de manière de plus en plus consciente, de plus en plus structurée. Finalement, de voir dans ce classement une subjectivité parmi d’autres, et bientôt d’en marginaliser l’effet.

Les classements participent à ce long processus de démocratisation que constitue le Web, ils y participent au même titre que d’autre voix, selon les mêmes règles que d’autres voix. Comme elles, ils catalysent la création de communautés. Comme elles, ils se limitent et s’effacent devant ces communautés.

En revanche, à la différence de ces voix, les classements ont une prétention à la hiérarchie et à l’objectivité qui leur empêche de prendre cette place tranquille que la discussion finit par leur suggérer. A la différence de ces voix, ils sont progressivement contraints de s’effacer.

La montée, la discussion et l’effacement d’un classement ne sont pas des scories du Web, ils sont l’expression de sa nature démocratique et donc un moment emblématique de son développement.

Qu’est-ce qu’un blogueur influent?

Mardi 19 février 2008

Galaxie mouvante de petits mondes en permanente création -voire en récréation- la blogosphère est traversée de débats récurrents, dont le moindre n’est pas la question de l’influence. Question délicate, question sournoise, questions sous cape, qui engendre les positions les plus subtiles comme les plus tranchées.

Trois discours affleurent au fil du temps. Ils se répondent de loin en loin et se suscitent l’un l’autre tout en faisant mine de s’éviter. Le premier se rit très nettement de l’idée d’influence et de la capacité d’un blog à orienter quoi que ce soit de sérieux ou de bien posé. Le second en sourit seulement, préfère l’évocation à la réflexion de fond. Le troisième enfin, sur l’air du grand dévoilement, se perd dans la description des mystérieux rouages qui permettent aux bloggeurs influents de se maintenir et de se distinguer.

Il suffit d’exposer les discours pour imaginer ceux qui les tiennent. La disqualification de l’influence est évidemment la position des blogueurs qui sont les plus influents. La disqualification de l’idée de pouvoir n’est-elle pas l’apanage de ceux qui le possèdent?

Pourtant, à l’encontre de ce que pensent les « dévoileurs » patentés, cette position parait souvent honnête et bien argumentée. Les blogueurs influents ressentent très bien les limites de ces étranges pouvoirs qu’on leur prête à tort. Ils notent à juste titre que l’internet est véritablement immense et décentralisé. Que leur voix porte peu, qu’ils ne peuvent faire changer d’avis leurs lecteurs immédiats, et que ces lecteurs mêmes ne constituent qu’un goutte d’eau dans l’océan des discussions bloguosphérisées.

La position est très bien résumée par Laurent Gloaguen dans le billet qui donne la matière de cette réflexion. Il explique en somme que le papier le mieux argumenté change marginalement les avis, que si c’est le cas, c’est bien plus le poids de l’idée que celui du blogueur qui aura finalement influencé, et qu’enfin, indépendamment de l’argumentation, le succès de la diffusion dépend presque uniquement du contenu que l’on s’apprête à diffuser. Logiquement, Laurent refuse pour lui-même l’appellation tant discutée : « relais d’information, initiateur de débat, oui, ‘blogueur influent’, non. Mes lecteurs ont tout leur libre arbitre ».

Il est étonnant de voir qu’un enchainement aussi rationnel emporte aussi peu la conviction. La masse des blogueurs sent bien qu’elle n’a pas l’influence d’un Embruns ou d’un Versac, et toutes les raisons du monde semblent bien impuissantes à la détromper. Ces dernières renforcent d’ailleurs le discours de dévoilement dont j’ai parlé plus haut, discours qui à son tour, pousse régulièrement les blogueurs influents à vouloir « tordre le cou » à ce soupçon d’influence qu’ils ne peuvent dissiper. La boucle semble bouclée et la question de l’influence toujours aussi peu avancée.

C’est que sur internet, l’influence prend un sens bien différent de celui qu’elle a sur les médias traditionnels. Les uns comparent leur influence à celle des vieux médias et voient qu’ils n’en ont peu ou pas. Les autres sentent pourtant qu’il y a bien quelque chose, qui pour reprendre une définition de l’influence qui en vaut d’autres -celle du Robert- les « amène à ce ranger à un avis »… qu’ils n’ont pas nécessairement au départ.

Sur les médias traditionnels, l’influence consiste à imprimer une opinion dans l’esprit d’un public, soit par la cohérence d’une démonstration, soit par la répétition, soit par un de ces mécanismes inconscients sur lesquels les hommes de métier savent jouer.

Rien de tel sur internet. La cohérence d’une démonstration – à moins qu’elle ne soit proprement mathématique, ce qui n’est pas le sujet – se heurtera toujours aux multiples failles que les commentateurs et les autres blogueurs sauront exposer. La répétition ne pourra être le fait d’un seul acteur -à fortiori d’un blogueur-. Les jeux sur l’inconscient se heurteront aux efforts inverses d’autres internautes et finiront bon an mal an par se compenser.

Sur les nouveaux médias, en revanche, où chacun influence chacun et finit -au lieu d’y assister- par participer à la discussion, l’influence est la capacité de générer une discussion sur un sujet donné. Elle ne permet certes pas d’imposer unilatéralement un avis, mais de catalyser la participation de chacun autour d’un thème.

Pour ceux qui croient à la force des nouveaux médias -et aux idées bien antérieures des quelques grands théoriciens de la discussion – la capacité de polariser la discussion confère une influence bien plus grande que celle d’imprimer un avis unilatéralement. En donnant ses arguments le participant d’une discussion expose véritablement sa pensée et sa compréhension, il l’ouvre bien plus qu’il ne le ferait en recevant les discours des médias traditionnels. Même si c’est avec mauvaise foi ou réticence, il s’astreint au fond à la compréhension.

Cette influence possède une contrepartie. Sur un média aussi peu hiérarchique que l’internet, on ne peut véritablement faire vivre une discussion sans y prendre part, c’est-à-dire sans s’exposer soi-même à la compréhension des arguments, des thèmes, des préoccupations des autres participants. L’influence suppose qu’on comprenne les discussions existantes, qu’on les reprenne, qu’on y trouve sa place. En un mot, on ne peut influencer sans s’exposer très largement à l’influence des autres participants.

C’est peut-être une loi de cette variété très particulière du pouvoir qu’est l’influence. Sur internet, l’influence que l’on est capable d’exercer tend vers l’influence que l’on est capable de recevoir.

Il y a d’ailleurs bien des manières d’exercer et de recevoir de l’influence. A un bord extrême du spectre, certains reprennent des contenus ou des informations sans presque les transformer. Faisant buzzer des éléments déjà populaires, ils accroissent la portée de leur voix mais ne disent au fond rien que ce que d’autres on dit avant eux. L’audience est une mesure de leur forme particulière d’influence. D’un autre coté du spectre, certains produisent des discours originaux, plus éloignés de l’état des discussions, et qui exerceront leur influence à mesure qu’ils intégreront d’autres points de vue. Le nombre et la profondeur des commentaires directs ou indirects qu’ils suscitent est une mesure de leur progrès. Ailleurs enfin, certains catalysent les efforts d’une communauté, de ses préoccupations ou de ses besoins à un moment donné. C’est alors la quantité de reprises et de relais qui accompagne le succès.

Par delà les différences d’approche, il y a donc bien des blogueurs influents. Ce sont ceux qui sont le plus largement intégrés aux discussions de la toile, qui font le mieux corps avec elle, et qui sont donc les plus largement capables d’orienter ses discussions et d’en susciter de nouvelles.

Le blogueur influent est celui qui est le mieux capable de faire vivre et participer une communauté.

Le discours et l’image

Jeudi 7 février 2008

Depuis quelques décennies, la communication politique semblait irrémédiablement dominée par la force de l’image. Le grand discours, jadis art majeur de la politique en démocratie, semblait peu à peu relégué au rang des curiosités. On discourait toujours, il est vrai, mais c’était pour épater la galerie ou pour se soumettre à un exercice obligé.

Lors de la dernière campagne présidentielle française, Nicolas Sarkozy a certes fait valoir quelques discours pour essayer de convaincre de sa capacité à s’élever au niveau présidentiel. Ils n’étaient pourtant qu’interprétations des mots d’un autre, d’un auteur apporté au candidat comme un compositeur un peu renommé à un chanteur de variété, pour enluminer un nouvel album et créer un souffle de curiosité.

De son coté Ségolène Royal ne semble pas avoir trop souffert de son manque de talent oratoire. Admettant en privé son peu de goût pour la prise de parole militante, elle s’est largement contentée des images que ses positions de « femme à la tribune » ou de « candidate en pleine écoute » lui permettaient de diffuser.

Dans cet effacement progressif du discours, l’émergence de Barak Obama sur la scène américaine marque peut-être une véritable nouveauté. C’est au discours prononcé lors de convention démocrate de 2004 qu’il doit sa notoriété. C’est à lui qu’il doit probablement cette crédibilité que ces adversaires s’efforcent pourtant d’attaquer. C’est son sens du discours qui marque les commentateurs de tous pays. C’est le discours enfin, qui comme un spectaculaire retournement, fait la matière de cette vidéo de campagne dont la puissance d’évocation a provoqué une diffusion mondiale presque instantanée.

Alors, Barak Obama à l’avant-garde d’une nouvelle génération politique pour laquelle le discours reprendrait le pas sur l’image? Ou nouvelle ruse de l’image, cette fois-ci concentrée sur la posture d’orateur, non sur ses mots mais sur ce que la posture de l’orateur a de visible?

Dans le très ancien duel du discours et de l’image, je prends le parti de celui qui incarne la démocratie politique, et qui est je crois véritablement le premier.