Articles avec le tag ‘concept pearltrees’

Un rêve de l’internet, de la mémoire et de l’oubli

Jeudi 15 novembre 2007

La mémoire et l’oubli sont toutes deux vertus du créateur. Creuserait-on une nouvelle avenue, si l’on savait toute les raisons de l’ancienne, combien de rues et de ruelles, combien d’histoires sérieuse, drôles, minuscules se sont attachées à elle?

Ainsi des discussions qu’y n’avancent que parce que l’idée des derniers mots commence déjà à s’effacer, mais qui se noieraient, sans la mémoire encore vivace des multiples discussions qui les ont précédées.

Ainsi donc des discussions du web et des carnets: il faudrait trouver l’équilibre entre le dynamisme de l’oubli et la fermeté de la mémoire. Tracer des chemins en liant plus souvent les billets passés aux nouveaux billets? Rassembler les commentaires dans des histoires ou des enchainements renouvelés, au fil des nouveaux billets? Si la technique le permettait, il faudrait lier et délier les billets et les commentaires de tous les auteurs à l’intérieur et à l’extérieur d’un carnet. L’internet regorge de textes apparus et disparus, qui auraient trouvé leur place au sein d’un plus large ensemble de textes, qui auraient été emboités dans de plus larges histoires, réutilisés, recyclés, afin que les discussions ne soient pas seulement des empilements successifs, mais des architectures plus vastes, plus mobiles et plus colorées.

L’internet participatif est aujourd’hui un monde d’auteurs sans presque d’éditeur, ou les papiers s’égarent et s’envolent, où les chapitres sont entassés sans soin et sans pensée. En réfléchissant à l’un ou l’autre des commentaires d’un précédent billet, aux pistes techniques nouvelles, je rêve des formes que pourrait prendre une édition participative et généralisée dans un internet réunifié.

Wikis, blogs et créations collectives renouvelées

Jeudi 8 novembre 2007

Les wikis et les blogs engendrent deux formes radicalement opposées de création collective. Dans les wikis, le produit est d’emblé partagé et l’individualité des contributeurs marginalisée. Cette dernière se développe néanmoins au fil des contributions, où les auteurs acquièrent une expérience et une renommée qui leur permet peu à peu d’arbitrer les conflits et de tracer les orientations. Inversement, les blogs sont individuels au premier abord, et ce sont les ajouts successifs de liens, de commentaires, de citations, de réponses de billets à billets, de sujets de discussion croisés, qui génèrent un produit véritablement collectif.

Ces mouvements opposés dessinent les forces et limites des deux formes d’expression.

Les Wikis bâtissent le consensus et la pérennité. En alignant progressivement les points de vue, ils stabilisent une œuvre commune qui se perpétuera dans la durée. En alignant progressivement les points de vue, ils éliminent aussi l’originalité, le sens créateur, l’énergie et la nouveauté. A cet égard il est naturel qu’une encyclopédie en soit jusqu’à présent le produit principal: quoi de plus stable qu’une encyclopédie? Quoi de plus durable? Quoi de moins innovant?

Les blogs engendrent le mouvement et la variété. En confrontant les individualités, ils les poussent à la différence, au changement, à la variété. En confrontant les points de vue, ils éloignent aussi la perspective d’un accord durable, d’un approfondissement collectif, d’une pause dans la quête permanente d’originalité. Les bloggeurs sont immanquablement poussés vers l’actualité, vers la nouveauté pour elle-même, quelle que soit son sens et son objet. Comment mieux remplir son obligation permanente de production? Quel meilleur moyen de s’intégrer dans les discussions du moment, de développer des liens, de générer de nouvelles controverses? Quoi de plus dynamique et quoi de moins durable?

Je rêve parfois de nouvelles formes de création collective qui trouveraient de nouveaux points d’équilibres entre feu et solidité… entre création et consensus… entre variation et durée. La technique ne semble pas nous limiter mais bien plutôt l’imagination. Faut-il concevoir des hybrides? Des modes de discussion résolument distincts des deux premiers? Comment et pour quels usages les employer?

Web 2.0: le mythe des contenus générés par… les professionnels

Mardi 30 octobre 2007

Trait caractéristique des temps de révolution mentale: les opinions les moins fondées y prennent parfois l’apparence et la force de la lucidité.

C’est en tout cas de lucidité que se parent les thèses anti web 2.0 qui fleurissent en ce moment sur l’internet, et pour lesquelles la participation des utilisateurs à la création de contenu est un « mythe » ou une « illusion ». Voir Scott Karp pour l’argument détaillé, Nicolas Kayser-Brill pour une réponse partielle, Philippe Gammaire pour un débat acharné, Julien Jacob et Benoit Raphael pour plus de contexte sur le sujet.

Nos « anti-amateurs » partent d’un constat simple: des kilomètres de pages Myspace ne supportent pas la comparaison avec les lignes d’un bon écrivain ou les portées d’un bon musicien. Ils en déduisent que le contenu généré par l’utilisateur est un mythe, que les sites collaboratifs sont essentiellement des filtres de sélection, que le web 2.0 est au mieux un processus de recrutement, au pire un moyen de subversion contre les règles établies. S’ils ne parlent pas de « nivellement par le bas », c’est peut-être que l’expression leur parait trop peu « professionnelle », mais l’idée s’est déjà certainement nichée dans leur pensée.

La simplicité de l’argument masque sa totale déficience: si les travaux professionnels sont supérieurs à ceux des amateurs ce n’est pas parce que la nature des uns diffère de celle des autres, pas même parce que les uns y consacrent plus de temps que les autres, c’est tout simplement que les meilleurs créateurs sont devenus des professionnels. Nos chers Trissontins ont-ils déjà vu des diplômes d’écrivain célèbre? Une école de rocker déjanté? Croient-il qu’il existe un gène de la créativité? Croient-ils enfin qu’il existe une différence de nature, c’est-à-dire que la supériorité des personnes se traduise dans leur œuvre?

C’est le contenu généré par les professionnels qui est un mythe. La qualité d’un œuvre dépend de l’originalité de l’auteur, de la qualité de son travail, parfois de son expérience, parfois au contraire de sa fraicheur, en aucun cas de son diplôme ou de son statut. Si l’auteur parvient à faire reconnaitre ses qualités, il deviendra peut-être professionnel, et ne perdra vraisemblablement pas son talent au passage. Voila pourquoi le contenu professionnel est généralement meilleur, et pourquoi nos amusants Trissotins, prenant l’effet pour une cause, peuvent soutenir leurs arguments primesautiers.

Plus pratiquement, l’argument du professionnalisme ne peut germer que dans l’esprit d’un professionnel oublieux de ses jeunes années… Les écrivains, musiciens, plasticiens savent bien que leurs qualités ne sont pas nées le jour de leur reconnaissance; elles se sont bien souvent formées au temps de leur amateurisme; elles ont même parfois décliné au moment de leur succès. Sans parler des œuvres qui amènent à une professionnalisation, il est une infinité de domaines, de la vie quotidienne aux loisirs, dans lesquels se nichent les opportunités de produire et de créer. Retournons encore l’argument: connaissez-vous beaucoup de gens qui ne soient pas capables de produire des choses utiles ou belles? Pas nécessairement des nouveautés considérables, simplement des contenus ou des informations utiles à leurs communautés?

Ceux qui rependent le mythe du professionnalisme voient une aristocratie de créateurs offrant un bien rare et unique à des peuples de spectateurs égarés. La où ils croient dire la norme, ils se contentent de décrire les faits, c’est-à-dire le fonctionnement de ces vieux médias, nécessairement hiérarchiques, naturellement pyramidaux, où la division entre producteur et spectateur solidifie artificiellement les fonctions et les postures.

C’est ce vieux pli de sociétés industrielles que la révolution médiatique est en train d’abolir. Elle étend la légitimité de la création. Les résistances et les hésitations de toutes sortes de « professionnels » ne font que commencer.