Archive pour la catégorie ‘Société’

La discussion sur Hadopi ne fait que commencer

Vendredi 13 mars 2009

La discussion sur Hadopi a mis longtemps à se construire, à quitter les voies trop techniques ou trop spécialisées.

Elle est maintenant en place.

Elle ne cesse de s’étendre, de s’enrichir, de se préciser. Elle couvre de plus en plus précisément les terrains techniques, juridiques, économiques,… Elle rassemble la quasi-totalité des points de vue au travers desquels le projet de loi peut s’appréhender.

Cette mobilisation doit s’étendre.  Il faudra que la discussion surmonte le barrage naturel des anciens médias pour toucher en profondeur les citoyens et avoir de véritables effets politiques.

Certains pourront croire que le calendrier du vote emportera la décision, que d’ici au 31 mars, la majorité législative aura tranché : ce serait une erreur.

En dépit des apparences, le vote formel d’une loi ne tranche jamais de lui-même le sort d’une collectivité. Après les votes viennent les décrets d’application, après les décrets viennent les jugements sur des cas concrets, après ces jugements peuvent venir de nouvelles lois, de nouveaux gouvernements, de nouvelles majorités. A chacune de ces étapes, les forces en présence gagnent ou perdent du terrain.

A moyen terme, ce sont les arguments les plus puissants et les mieux diffusés, ceux qui sont capables de cristalliser l’opinion, qui finissent par l’emporter.

A condition de faire ce qu’ils savent le mieux faire, à condition d’étendre, d’expliquer, de débattre, de préciser, à condition donc de mener la discussion, les internautes ont aujourd’hui le temps et les moyens de transformer l’équilibre politique actuel et d’arrêter Hadopi. Qui sait ? Ils ont peut-être même les moyens de faire évoluer la législation dans la direction que le bon sens et les soucis de l’avenir devraient naturellement imposer?

La discussion sur Hadopi ne fait que commencer.

Équipe Hadopi

Edit juin 2009 : quelques mois après, force est de constater que la discussion est allée bien au delà de ce que ce papier anticipait… Pour en revivre les grandes étapes, on peut suivre la carte que j’ai construite au fil de l’eau sur le sujet.

De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées

Mardi 13 novembre 2007

Ces temps de mobilisation sociale voient naturellement refleurir les discussions sur la légitimité des votes, des grèves et des mobilisations forcées.

De nombreuses voix se mêlent pour les opposer. Les séides du gouvernement, mais ils ne sont pas les seuls, soufflent partout que l’élection du président légitime définitivement son programme, qu’il serait antidémocratique de s’y opposer. C’est au fond l’idée même de grève qui est contestée. Dans nos sociétés, l’essentiel des pouvoirs formels procède directement ou indirectement de la démocratie. Comme une grève s’oppose par nature à l’une au moins des formes du pouvoir, cette logique la condamne à toujours se trouver en opposition avec la démocratie.

Des voix moins caricaturales portent une autre idée qui n’est pourtant pas très éloignée. Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé.

Ce deuxième raisonnement a l’inconvénient de nous ramener au premier. Dans la pratique, un étudiant ou un employé n’a presque jamais d’intérêt individuel à participer à une grève. Comme il ne représente jamais qu’une part infime de la masse de grévistes, ses actions personnelles n’ont pas d’effet sur le déroulement d’ensemble. Les étudiants et les employés se trouvent confrontés à ce que les économistes appellent le problème du passager clandestin: tout le monde a intérêt à continuer à travailler tout en bénéficiant de l’éventuel succès de la grève… des autres. Ce phénomène n’est pas un aspect mineur des mobilisations sociales, c’est son principal enjeu. Les syndicalistes le savent: si l’on n’exerce aucun forme de contrainte, ni morale, ni physique -je ne parle bien sur pas des violences, qui sont un autres sujet- on ne parvient jamais à mobiliser ceux-là même qui sont favorables aux revendications. Dire que l’on accepte les grèves mais que l’on refuse leurs débordements, c’est s’assurer qu’on aura toujours une bonne raison de les condamner.

Ainsi donc la question de la légitimité des grèves doit se poser dans toute sa brutalité: face au suffrage universel, quel est la légitimité de la grève et de son cortège de mobilisations forcées?

Les réponses juridiques manquent évidemment le point principal: on ne demande pas ici ce que dit la loi, qui peut bien sur être modifiée, on demande si à coté du vote, d’autres formes de légitimité démocratique peuvent coexister.

Posant ainsi la question, on ne peut pas manquer de répondre par l’affirmative. Non seulement le vote n’est pas la seule légitimité démocratique mais sa propre légitimité a toujours été incertaine aux yeux de ceux qui ce sont penchés sur le sujet. Le tirage au sort et l’unanimité sont des processus de décision bien plus équilibrés, dont les principales limites sont d’ordre pratique, ce qui n’entache en rien leur légitimité.

Pour établir un cadre dans lequel le vote majoritaire s’impose fermement à toute autre forme de légitimité, il faut une unanimité préalable, par laquelle chacun s’accorde à abandonner toute discussion devant le résultat voté. Rousseau a très précisément décrit le fonctionnement d’un tel contrat. Implicitement, il en a aussi laissé apparaitre les conditions préalables: l’égalité d’information, de communication, d’accès à la discussion. Pour que le contrat social fonctionne, il requiert ce qui sera plus tard nommé des « conditions idéales de parole » par les théoriciens de l’éthique de la discussion.

Dans nos sociétés, rien n’est moins également partagé que l’accès à l’information, que la capacité d’y participer, que le pouvoir de l’influencer. Quel est la légitimité du vote quand le sens même du vote est perpétuellement obscurci par cette inégalité? Qu’est ce qu’une grève nationale si ce n’est la tentative de rééquilibrer l’inégalité médiatique fondamentale de nos sociétés?

Le vote est le garant nécessaire de la démocratie: il préserve les droits essentiels, corrige les déséquilibres trop marquants, impose des discussions approfondies sur les politiques menées par les élus. Le vote n’est cependant qu’une des formes de la démocratie, qu’un des éléments de la discussion. En renouvelant les conditions du débat, en modifiant les rapports de forces médiatiques et politiques, les mobilisations sociales, les grèves et les discussions syndicales contibuent elles aussi à la démocratie.

Cécilia, Ségolène, Diana,…

Vendredi 19 octobre 2007

Quel étonnant parallèle que celui de leurs histoires, de leurs postures, de leurs images,… 

La couverture de Paris Match, avec son “entretien exclusif” dans un grand hôtel “des Champs-Elysée”, son regard lointain, le mystère de ce sourire qui “garde sa dignité”, les souffrances non dites que le lecteur est invité à deviner, que l’héroïne “sereine” à fini par dépasser… Tout cela ne vous rappelle-t-il pas Ségolène drapée dans sa dignité? Tout cela ne vous rappelle-t-il pas le rôle tenu il y a quelques années par la “princesse du peuple”, celle qui souhaitait seulement “soulager les souffrances” et fut si injustement bafouée… 

Il y a quelques mois, peu après son arrivée à l’Elysée, Cecilia Sarkozy déclarait vouloir “définir un nouveau rôle”. Ses porte-parole avaient même annoncé que ce rôle serait “fixé” à la rentrée. Gardons nous à la fois de l’angélisme et de la méchanceté: elle a peut-être effectivement trouvé le rôle qu’elle désirait.

Un dernier (?) mot sur le sujet… Je viens d’entendre son appel au secret et au droit “à rester cacher”; appel lancé le jour ou le lendemain même de l’entretien dans Paris Match… peut-être à l’issue de l’entretien. Cecilia n’est pas plus schizophrène que ses illustres devancières, comme elles, elle souhaite la lumière de ces médias monarchiques qui l’ont portée hier et la soutiendront demain; comme elles, elle souhaite la discrétion des médias politiques, leur effacement et leur secret. Internet n’appartenant ni à un camp ni à l’autre, il est juste qu’il se garde à la fois de reprendre l’histoire et de l’ignorer…

Collisions médiatiques: la grande réforme et le départ de la reine

Vendredi 19 octobre 2007

Avez-vous ressenti comme moi l’étrangeté de notre actualité politique? L’improbable collision de deux mondes que rien ne paraissait devoir rassembler? D’un coté le rituel des « grandes réformes », de son cortège d’annonces gouvernementales, d’éditoriaux pondérés, de grèves, de grands défilés, de syndicalistes et de ministres enflammés. De l’autre, la chronique monarchique de la famille présidentielle, des états d’âme de la reine, des gènes discrète de l’entourage, du silence du prince, des grands et des petits secrets. 

Je crois que ce sentiment d’étrangeté provient d’une transformation profonde: la re-légitimation d’un très ancien canal médiatique. Les médias familiaux, ceux des potins et des cancans étaient encore, il y a quelques années, les succédanés honteux des almanachs monarchistes. Leur actualité -les familles et les lignées, les amours et les plaisirs, le vrai mondain et le faux intime- leur actualité donc était unanimement disqualifiée. Non que l’on ne s’y intéressât pas, mais l’on considérait cet intérêt même comme anecdotique ou privé. Il était de l’avis commun que cette actualité ne méritait pas d’être « politique », c’est-à-dire qu’au sein de la république, elle ne pouvait être considérée comme « affaire de la cité ». Dévalorisée, cette actualité a longtemps fait fuir les professionnels de la politique, peu soucieux de lier trop ouvertement leur image à ces remugles d’ancien régime. 

Insensiblement, insidieusement, comme un vieux courtisan retrouve la faveur d’un maître revenu de tout, le canal « monarchique » a retrouvé sa légitimité. Contents de trouver de nouvelles scènes et de nouveaux spectateurs, les politiques ont systématiquement investi cette scène.

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal en furent les promoteurs emblématiques. Le premier considère naturellement ses « people » comme des agents politiques: il les recrute et les utilise comme n’importe quel baron de l’UMP, n’établissant pas de démarcation entre les uns et les autres, les substituant au besoin: ministres, conseillers, amis, présidents de commission… A défaut d’être plus efficace, le lien entre les médias monarchiques et Ségolène Royal à longtemps été plus exclusif. Sa figure est née, s’est développée, a remporté ses victoire à partir de questions personnelles, intimes, de questions qu’eux seuls savent traiter. Son succès lors de la primaire peut se comprendre comme la revanche de ces médias monarchiques sur les médias classiquement « politiques » et « républicains », soutiens de ses adversaires éternellement « gris » et « ennuyeux ». Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy semblent s’être enfin rejoints: quelle formidable symétrie que celle du duo d’aujourd’hui « grève des cheminots / départ de Cécilia » et de son précurseur de juin: « résultat des législatives / séparation de Ségolène »! 

La collision entre la grève des cheminots et le départ de la reine provient de la fusion annoncée de deux univers médiatiques. Nous avions l’habitude de superpositions de nouvelles, mais dans chaque domaine, la hiérarchie ou la distinction des informations semblaient clairement assurées. Nous voyons aujourd’hui l’union difficile et tourmentée de deux histoires, de deux légitimités, de deux groupes humains -Epiphénomène: comment ne pas sourire à la fusion des services « people » et « politique » des rédactions des télévisions, des radios, peut-être des journaux…-  Nous voyons l’alliance chaque jour renforcée entre les médias familiaux et monarchistes et les médias « classiquement politiques », c’est-à-dire porteur de la vision républicaine de la politique. 

Ne nous y trompons pas, les médias « classiquement politique » sont les derniers à souhaiter une évolution qui sous les dehors rassurants du commérage et du second degré, met profondément en cause les règles du débat démocratique. Ils y perdent leur prestige, leur pouvoir, plus peut-être, leur raison d’être. Ils écriront donc beaucoup contre la confusion des genres, tenteront de digérer l’affront, feront semblant de l’oublier.

Il est peu vraisemblable que cela suffise à endiguer le mouvement. Le poids toujours croissant des actionnaires des groupes médiatiques, la poussée continue des idées libérales, le critère toujours plus légitime de rentabilité, toutes ces forces débordent largement les maigres troupes des « véritables » journalistes politiques.  

Notre étrange collision médiatique marque ainsi l’affaiblissement du débat démocratique, et à travers lui de la démocratie elle-même. Rouages essentiels de cette évolution, les médias traditionnels sont impuissants à l’enrayer. Il appartient aux nouveaux médias de reprendre, d’élargir et d’approfondir le débat. C’est à dire non seulement de le maintenir mais aussi de le régénérer.

Le sens d’une grève

Jeudi 18 octobre 2007

Quels sens donner à cette journée? La lutte des vielles corporations contre l’inévitable modernisation de la société ? Les derniers feux d’une caste de privilégiés? Si c’est bien le cas, encore faut-il savoir qui des cheminots ou des experts en réformologie sont les plus vieillis ou les mieux privilégiés…. 

Contre les évidences un peu trop rapides, je crois que le gouvernement et ses experts sont les véritables représentants du passé. Lequel des deux camps prétend détenir une vérité indiscutable? Lequel disqualifie l’adversaire plutôt que de discuter ses arguments? Lequel refuse l’échange? En un mot, lequel représente le mieux la société du siècle dernier? 

Contre les évidences à nouveau, je crois que le mouvement syndical est bien plus moderne qu’il n’y parait. Les syndicats sont des organisations collaboratives, où la « base » impose son rythme et ses souhaits, où les confédérations encadrent et canalisent des « revendications » -c’est-à-dire des idées- construites au plus prés du terrain. A de rares exceptions prés, les syndicalistes professionnels suivent les mouvements collectifs bien plus qu’ils ne les précèdent.  

Alors, quel sens donner à cette journée? Et si la modernité n’était pas du coté du gouvernement mais du coté du peuple? Je crois voir un sourire            

- La modernité des cheminots… de leur statut… de leur corporatisme… de leurs voies ferrées… vous plaisantez?           

 - Mais ne s’agit-il précisément pas là d’images diffusées par le vieil ordre médiatique, de caricatures imposées?           

- Voyons, tous les experts sont d’accord, tous les journaux sérieux vous le diront… 

Reprenons. Et si la modernité était du coté du grand nombre des engagés? Et si les corporatismes étaient ceux des technocrates paresseux et des vieux médias de masse? Et si les feux syndicaux de ce 18 octobre portaient de nouveaux souffles de démocratisation?  

Premières bordées…

Vendredi 12 octobre 2007

Dans les sociétés modernes, les pouvoirs se sont jusqu’à présent concentrés au sommet d’une hiérarchie de fait. Un petit nombre produisait de la connaissance et des idées; un petit nombre les sélectionnait et les diffusait. Par delà les apparences et les symboles, l’information circulait pyramidalement, relayée par les médias de masses et par les grandes institutions politiques ou sociales.

La démocratisation des médias remet partout en cause ce vieil agencement. Les nouvelles technologies médiatiques multiplient les moyens de création. Partout, les canaux de diffusion et de discussion se developpent au rythme de la pensée. D’innombrables barrières s’affaissent entre producteurs et consommateurs d’idées, entre propagateurs et inventeurs de règles, entre hiérarchies de normes et choix de valeurs.

Par delà les réactions et les reflux qu’enregistre l’actualité, les vielles sociétés pyramidales laissent irrémédiablement la place. Nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs d’une transformation radicale: l’avénement d’un nouvel âge médiatique, politique et social.

Ces pages veulent saisir cette transformation au jour le jour: la comprendre et y participer. Elles veulent se nourrir d’actualité brulante et de pensée à froid, de prises de position et de prises de recul, de mastication et de nouveauté… Dans l’ensemble, être un pot-pourri ouvert aux esprits libres et aux bonnes volontés