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La troisième frontière du Web

Jeudi 11 mars 2010

Chacun sent que le Web entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de son développement.

Les tentatives de synthèse fleurissent, mais ne semblent pas suffire à rendre compte des évolutions en cours. Peut-être sont-elles encore trop vagues? ou déjà trop précises? Le concept de « Web Squared » s’ajuste assez bien au « Web 2.0″ passé, mais il ne permet pas vraiment de saisir la nature des changements, moins encore d’en déduire les effets concrets. Le « Web en temps réel », l’une des principales expressions du moment, ne nous renseigne pas beaucoup plus sur la portée de ces changements.

Peut-être trouvera-t-on d’ailleurs inutile de vouloir décrire les évolutions d’ensemble du Web? Il y aurait de très bonnes raisons pour celà. Assemblage de ressources techniques, de fonctionnalités et d’usages, le Web ne se réduit à aucune de ces dimensions en particulier. Le succès des nouveautés techniques y dépend de l’écosystème de produits existants. L’évolution des produits y est liée à celle des usages. Les usages ne s’y développent qu’à partir des techniques et des produits. Ce réseau d’interaction semble totalement rétif aux synthèses, tout occupé qu’il est à surprendre et à réinventer.

Je crois pourtant que la nature décentralisée du Web offre un moyen de comprendre son orientation. Sans dirigeant, sans régulation externe, sans règlement interne ou plus exactement avec un nombre de règles tel qu’aucune n’est jamais uniformément appliquée, les principes fondateurs du Web sont les seuls capables de véritablement le coordonner. Ce sont eux qui tracent les orientations de l’ensemble, des orientations que l’on peut donc comprendre et prolonger.

C’est cette piste que je voudrais explorer ici. J’espère qu’elle permettra d’éclairer la très courte histoire que le Web a connu jusqu’ici, peut-être plus encore d’en déduire les évolutions à moyen terme. Il ne s’agira certes pas là de prédire un quelconque avenir – il y a une limite au plaisir de se tromper – mais d’essayer de rendre visible des évolutions déjà engagées, des évolutions peut-être suffisament profonde pour influence le Web pendant de nombreuses années.

Les principes fondateurs du Web

Ces principes sont simplement les objectifs initiaux que Tim Berners-Lee et Robert Caillau ont donnés à leur projet. En éliminant le jargon technique, il est possible de les réduire à trois propositions générales et universellement valables:

1- Permettre à chacun d’accéder à tout type de document

2- Permettre à chacun de diffuser ses propres documents

3- Permettre à chacun d’organiser l’ensemble des documents

Ils ont guidé le développement des technologies, des fonctionnalités et des usages du tout premier Web, limité d’abord aux scientifiques du CERN puis aux communautés de chercheurs qui lui étaient liées.

En raison du très petit nombre d’utilisateurs initiaux et de la population très particulière à laquelle ils appartenaient, ce tout premier Web était doté d’une propriété qui n’a jamais été reproduite depuis : chacun de ses utilisateurs avait suffisamment de compétences techniques pour accéder aux documents, pour en créer, et enfin, en programmant en HTML, pour participer à l’organisation de l’ensemble des documents. A la fois lecteur, créateur et organisateur, chaque utilisateur se conformait aux trois principes fondateurs.

Le Web initial, micro-démocratie où chacun disposait de tous les attributs d’un média, assura son propre développement et fixa durablement ses orientations. Son objectif en tant que projet était tracé : permettre à chaque utilisateur de devenir un média complet, c’est-à-dire de lire, de créer et d’organiser l’ensemble des documents qu’il souhaitait.

L’ambition était à la fois immense et claire. Immense car il ne s’agissait ni plus ni moins que de démocratiser l’ensemble de l’activité médiatique. Claire, car l’utopie proposée à tous était en fait déjà réalisée par le petit groupe des pionniers. Elle plaçait ainsi les principes fondateurs au centre de la régulation et du système de développement du Web

Le Web devint un projet Open Source universel et sans leader déclaré, comparable en cela, mais à une autre échelle, à ce qu’est en train de devenir Wikipédia. Ses principes fondateurs assuraient l’intégration des nouveautés dans l’écosystème. Ils renforçaient naturellement celles qui leur correspondaient, freinaient mécaniquement les autres, et orientaient ainsi durablement l’évolution d’ensemble.

Les deux premières phases d’expansion

Que l’on regarde maintenant les vingt années écoulées depuis le Web des pionniers, et l’on verra que les principes fondateurs ont non seulement assuré l’unité de d’ensemble du projet, mais encore structuré les étapes de son développement.

Le principe « permettre à chacun d’accéder à tous les documents » établit la première frontière du Web et guida sa première expansion. Pour l’essentiel, cette phase s’étendit de 1994-95 à 2003-2004. Elle correspondit au développement massif d’un Web pyramidal, dans lequel un petit nombre réalisait, organisait et distribuait les contenus que la majorité consommait. Le portail et le moteur de recherche en étaient les produits clés ; HTML et PHP les technologies principales ; l’accès à l’information l’usage privilégié. Il n’est pas inutile de rappeler que ce modèle recouvre encore la majorité du Web actuel, et continue à se développer au rythme de croissance d’internet.

La deuxième phase d’expansion du Web commença lors des années 2000-2002, sous l’impulsion de projets tels que Blogger, Myspace puis Wikipédia. Rapidement identifié comme un tournant majeur, le « Web 2.0 » correspondit simplement à la popularisation du deuxième principe fondateur : « permettre à chacun de diffuser ses propres documents ». Des technologies telles qu’AJAX ou RSS offrirent au plus grand nombre des fonctionnalités de création et de diffusion jusqu’alors réservées aux seuls développeurs. Une foule de produits permit à chacun de mettre en ligne des contenus de tous types. Le succès du premier Web et la force d’ensemble du projet permirent enfin aux usages correspondant de s’étendre massivement. Les blogs, les réseaux sociaux, les wikis devinrent les emblèmes de la démocratisation de la parole et de la discussion généralisée.

On peut aujourd’hui estimer que le Web participatif appartient au quotidien de 200 à 300 millions de personnes. Le deuxième principe du Web a franchi à son tour le petit cercle des pionniers pour transformer les usages du grand public. Les technologies, les produits et les modes de fonctionnements sont maintenant en place pour qu’il s’étende progressivement à l’ensemble de la population. Son développement, devenu prévisible, ne requiert plus d’innovation radicale. Il se prolongera naturellement au fil des années.

La troisième frontière

Même rapidement évoquées, les deux premières étapes font nettement apparaitre ce qui constitue aujourd’hui la nouvelle frontière du Web. Au-delà de la foule d’innovations et de nouveautés qui poursuivent des voies déjà tracées, l’une des trois composantes du projet Web, « permettre à chacun d’organiser l’ensemble des documents » est encore loin d’avoir trouvé la voie du grand public.

A-t-on remarqué que le maillon essentiel du tissu technologique du Web, la traduction technique du troisième principe, le langage HTML, est à la fois celui qui a le plus contribué à la diffusion du Web et celui qui s’est le moins éloigné de sa forme technique initiale ? Que la création des liens hypertexte, qui tisse la structure véritable du Web, l’architecture des sites, le point de repère des moteurs de recherches, reste une activité complexe, très éloignée du quotidien, très peu adaptée à la multitude d’usages qui pourraient en découler ?

Après avoir permis à chacun de tout lire et de tout diffuser, le Web doit permettre à chacun de faire ce que ses premiers utilisateurs ont toujours pu faire, ce qui est au cœur de sa radicale originalité : tout organiser. L’écosystème du Web doit progressivement bâtir les technologies, inventer les produits et façonner les usages qui permettront à chacun de manipuler les contenus créés par chacun, de les assembler, de les éditer, de les hiérarchiser, de leur donner du sens. Le Web doit permettre à chacun d’être un média complet.

S’agit-il là d’un souhait ? D’un pari ? D’une hypothèse prospective ? Il s’agit au fond de bien plus que cela. Si des orientations pratiques pour l’avenir d’un système aussi complexe que le Web peuvent être tracées, elles doivent s’appuyer sur les seuls points de coordination possibles entre des acteurs trop divers et trop nombreux pour eux-mêmes se coordonner. Elles doivent s’appuyer sur les seuls éléments partagés : les principes fondateurs du projet.

Dire que la prochaine étape du développement du Web est la démocratisation de la capacité de l’organiser, c’est simplement constater que des trois brins d’ADN initiaux du Web, celui-là seul n’a pas atteint le niveau de développement des autres. Qu’il constitue à proprement parler la nouvelle frontière du projet.

Vers le Web total

Mais s’il en est ainsi, dira-t-on peut-être, puisque les développements successifs du premier et du deuxième principe sont maintenant assurés, les techniques, les produits et les usages innovants ne devraient-ils pas aujourd’hui converger vers cette nouvelle frontière supposée ? C’est bien ce qui se dessine sous nos yeux : la troisième phase du Web est déjà lancée.

Les conditions, les besoins et les moyens sont réunis pour que le troisième principe du Web s’étende au-delà du petit groupe des professionnels et des pionniers.

Sur le plan des usages, les réseaux sociaux sont en train de populariser l’édition instantanée de contenus. Prés de 20% des twitts échangés contiennent des URLs. Facebook place l’échange de lien au sommet de sa hiérarchie de fonctionnalités. Chez nombre de passionnés du Web, la lecture des contenus proposés par une communauté remplace celle des aggrégateurs de flux automatisés.

Sur le plan des techniques, systèmes collaboratifs et « Web en temps réel » permettent à chacun de coordonner ses appréciations avec ses différentes communautés, d’organiser au fil de l’eau les éléments passant à sa portée. Le mouvement d’ouverture des données et les technologies sémantiques étendent à la fois la matière première d’organisation du Web et les moyens d’y accéder. Les interfaces riches offrent les moyens de simplifier à l’extrême les opérations d’édition et d’organisation, pour que chaque utilisateur puisse manipuler des données complexes de manière intuitive, ludique et naturelle.

Sur le plan des produits et des fonctionnalités, les géants du Web comme les start-ups les plus avancées se dirigent insensiblement vers le Web organisé par l’utilisateur. Les dernières innovations de Google ? Un système de collaboration généralisé – Wave – un système de discussion public de l’ensemble des contenus du Web – SideWiki – et l’ouverture de son moteur de recherche aux avis explicites et aux notations de ses utilisateurs.

C’est d’ailleurs le modèle hiérarchique et automatique du moteur de recherche que l’organisation du Web par ses utilisateurs s’apprête à remettre en cause. Wikia fut la première tentative notable de développement d’un moteur de recherche à algorithme collaboratif. Mahalo renforce maintenant la dimension humaine de la recherche en orchestrant les questions d’utilisateur à utilisateur. Pearltrees, précisément défini comme un réseau d’intérêt, permet aux membres de sa communauté d’organiser, de connecter et de retrouver naturellement l’ensemble des contenus qui les intéressent. Foursquare, à la différence des systèmes de géolocalisation qui l’ont précédé, ne s’applique pas aux personnes mais aux objets : les joueurs y organisent ensemble les lieux où ils ont l’habitude d’aller.

Les techniques, les produits et les usages issus des premières et deuxièmes phases ne vont pas pour autant s’effacer. La prochaine étape combinera au contraire les trois principes qui ont fait l’histoire et l’originalité du Web : elle fera de chacun à la fois un spectateur, un créateur et un organisateur.

Le Web sera alors pour tous ce qu’il fut pour un petit nombre : un média total, démocratique et démocratisé.

La discussion sur Hadopi ne fait que commencer

Vendredi 13 mars 2009

La discussion sur Hadopi a mis longtemps à se construire, à quitter les voies trop techniques ou trop spécialisées.

Elle est maintenant en place.

Elle ne cesse de s’étendre, de s’enrichir, de se préciser. Elle couvre de plus en plus précisément les terrains techniques, juridiques, économiques,… Elle rassemble la quasi-totalité des points de vue au travers desquels le projet de loi peut s’appréhender.

Cette mobilisation doit s’étendre.  Il faudra que la discussion surmonte le barrage naturel des anciens médias pour toucher en profondeur les citoyens et avoir de véritables effets politiques.

Certains pourront croire que le calendrier du vote emportera la décision, que d’ici au 31 mars, la majorité législative aura tranché : ce serait une erreur.

En dépit des apparences, le vote formel d’une loi ne tranche jamais de lui-même le sort d’une collectivité. Après les votes viennent les décrets d’application, après les décrets viennent les jugements sur des cas concrets, après ces jugements peuvent venir de nouvelles lois, de nouveaux gouvernements, de nouvelles majorités. A chacune de ces étapes, les forces en présence gagnent ou perdent du terrain.

A moyen terme, ce sont les arguments les plus puissants et les mieux diffusés, ceux qui sont capables de cristalliser l’opinion, qui finissent par l’emporter.

A condition de faire ce qu’ils savent le mieux faire, à condition d’étendre, d’expliquer, de débattre, de préciser, à condition donc de mener la discussion, les internautes ont aujourd’hui le temps et les moyens de transformer l’équilibre politique actuel et d’arrêter Hadopi. Qui sait ? Ils ont peut-être même les moyens de faire évoluer la législation dans la direction que le bon sens et les soucis de l’avenir devraient naturellement imposer?

La discussion sur Hadopi ne fait que commencer.

Équipe Hadopi

Edit juin 2009 : quelques mois après, force est de constater que la discussion est allée bien au delà de ce que ce papier anticipait… Pour en revivre les grandes étapes, on peut suivre la carte que j’ai construite au fil de l’eau sur le sujet.

Qu’est ce que la démocratisation médiatique?

Vendredi 19 décembre 2008

Joli billet de Narvic sur la mort annoncée des vieux médias, l’avènement des nouveaux et les conséquences que l’on peut en tirer. La démocratisation de la production d’actualité entraine bien la transformation du débat public, des conditions du vote, et de ce fait, de la pratique du pouvoir dans nos sociétés.

Puisque l’ébranlement du vieux monde est déjà visible et documenté, il faut maintenant dire quelles directions, quelles couleurs, quels caractères prendront ces nouveau âges médiatiques que l’on voit se dessiner. Il faut dire les nouvelles formes de la démocratie et les mouvements qui vont les porter.

Je crois que les principes démocratiques que nous connaissons ne sont pas eux-même évoluer, mais que de manière radicale, leur application va s’étendre et se généraliser.

En dépit de leurs nombreuses qualités, nos régimes démocratiques concernent paradoxalement peu de gens. Les lois sont discutées par quelques centaines d’élus, qui certes « représentent », mais qui ont fort peu de chance d’incarner l’avis d’une population dans toute sa variété. Les informations qui engendrent les lois sont elle-même construites, hiérarchisées, triées par un petit nombre de professionnels des médias, qui pensent chaque jour à leur lectorat, mais qui ont bien peu de désir de lui ressembler.

Le débat public ne mérite ce nom que par anti-phrase, tant il est clair que seules les personnalités ont les moyens de s’y faire entendre et d’y décider.

L’arrivée des nouveaux médias permet au public de participer à ce « débat public » que l’on tient en son nom. Ils ne se contentent donc pas de transformer la démocratie, ils tiennent l’une des plus vieilles et des moins crédibles des promesses de la démocratie : faire des citoyens les acteurs et non les spectateurs de leur politique.

La démocratisation médiatique n’est pas une mutation de la démocratie : elle en est la réalisation.

La loi de la majorité

Lundi 24 novembre 2008

Il y a peu de lois aussi nécessaires et qui aient l’air aussi peu légitimes que la loi de la majorité.

Peu de loi aussi nécessaires car c’est simplement la seule qui permettent de trancher démocratiquement une situation aussi difficile que celle dans laquelle se trouve aujourd’hui le PS.

Peu de loi qui aient l’air aussi peu légitimes car nous sentons tous confusément que dans un monde idéal, ce n’est pas la simple arithmétique qui devrait trancher un choix important.

Le résultat d’une élection n’est jamais d’ailleurs présenté pour ce qu’il est: une addition hétéroclite de points de vues qui ont chacun un sens très distinct et presque impossible à agréger. On croit voir une vague soulever l’électorat. On croit voir une déroute chez l’adversaire. On image que « les français » ou « les niçois » ont voulu envoyer un message – et tout cela pour quelques pour-cent de plus ou de moins. On met de l’émotion et du sens là ou précisément, c’est l’arithmétique seule qui a parlé.

Oui, tout porte à croire, lorsque on a perdu, que le résultat est injuste, qu’il ne traduit pas la réalité, qu’il est bien difficile de s’y soumettre, et qu’à tout prendre, il vaudrait bien mieux revoter. Oui,  tout porte à oublier qu’un nouveau vote n’en deviendrait ni plus exact, ni plus juste, et qu’en le forçant, on aurait abaissé par avance la légitimité de son résultat.

Il n’en reste pas moins que précisément dans la difficulté, c’est la loi de la majorité qui doit très strictement s’appliquer – et qu’en démocratie, c’est précisément le devoir et l’honneur des perdants de s’y soumettre les premiers.

Les vieux médias et le mépris de la démocratie

Jeudi 20 novembre 2008

Le rapprochement devrait sembler sans intérêt. Le développement des journaux, de la radio et de la télévision ont historiquement coïncidé avec celui du vote. La liberté de la presse est aujourd’hui encore l’un des meilleurs indices de l’autoritarisme d’une dictature comme de la vitalité d’une démocratie.

Et pourtant… pour prendre un exemple d’actualité brulante, le traitement du Parti Socialiste par le cœur unanime des journaux, des radios et des télévisions ne lasse pas d’étonner.

-        D’actualité brulante ? Mais vous vous égarez. On voit bien que vous n’avez pas suivi grand chose depuis longtemps, mon cher Cratyle. Au parti socialiste ? Mais enfin, vous n’êtes au courant de rien. Ce sont des luttes d’ambition, des manœuvres sans aucune portée, une vieille garde conservatrice qui ne veut pas s’effacer, un spectacle pitoyable. C’est à peine de l’actualité, à l’extrême rigueur une bien triste actualité, mais « brulante », comme vous y allez ?

-        Bon, d’abord, on se tutoie sur ce blog, ensuite, mon cher commentateur, il s’agit de savoir qui dirige, comment sera dirigé et quel sera la ligne politique du principal parti d’opposition français.

-        Mais, enfin, mon vieux Cratyle, le PS est un vieux parti  croulant, sclérosé, incapable de se trouver un chef -Enfin, la preuve, ils n’ont pas pu s’entendre entre eux au congrès !

-        Comment ça, incapable de se trouver un chef, mais c’est l’objet même de l’élection qui a lieu aujourd’hui, n’est ce pas précisément ce qui est en train de se passer ?

-        Mais pas un pour s’entendre !

-        C’est quand même le principe d’une élection

-        Ils ne sont d’accord sur rien

-        C’est-à-dire qu’il n’est pas très utile de répéter ce sur quoi on est d’accord quand l’objectif est de vous départager

-        Mais, c’est qu’au fond, ils sont d’accord sur tout !

-        Ton propos devient un peu contradictoire… et je commence à me dire que tu n’aurais jamais du rentrer dans ce billet (d’ailleurs depuis quand les commentateurs des blogs rentrent-ils dans les billets ?)

-        Ce sont des querelles de personnes – et d’ailleurs, entre nous, on fait tout pour arrêter Ségolène Royale, qui est pourtant la seule à avoir un peu de personnalité !

-        C’est que dans une démocratie représentative, et à fortiori dans un parti, le choix des personnes n’est quand même pas la question la plus accessoire, et puis d’ailleurs n’étais-ce pas toi qui te plaignais le manque de chef? Et lorsqu’on cherche soi-même à devenir le chef, ne tente-t-on pas précisément d’arrêter ceux qui ont la même idée derrière la tête ?

-        Enfin il n’y a aucune ligne, aucun projet clair, rien de neuf

-        Tu as lu les motions ?

-        Non mais…

-        Ecouté les discours ?

-        Non mais…

-        Tu as remarqué que des trois candidats, chacun représentait in-fine une aile un bord du parti, qu’il y avait sa gauche, son centre, et bon an mal an son aile droite plus ou moins assumée ?

-        Oui mais…

-        « Mais » quoi, à la fin ?

-        Mais tout le monde est d’accord pour dire que c’est un spectacle pitoyable !

Spectacle pitoyable ? Si tout le monde semble d’accord pour dire ou penser que le PS donne un spectacle pitoyable, c’est que l’expression a été répétée, ressassée, assénée sans fin sur toutes les radios et dans toutes les télés, qu’à force de la faire tourner en boucle, chacun a oublié  quel était exactement le spectacle et pourquoi on le jugeait digne de pitié.

Or qu’est-ce-que le PS ? Un parti destiné à rester dans l’opposition pour encore quatre bonnes années, dont la mission première est de définir sa ligne et de choisir ses dirigeants pour proposer une alternative au pouvoir en place. Que fait-il ? Il choisit ses dirigeants. Comment le fait-il ? Par le débat, par l’opposition des personnalités et des lignes politiques, par le vote… En un mot par la démocratie. Qu’en résultera-il ? Et bien ce sont précisément ses membres qui le choisiront démocratiquement. Il existe aujourd’hui trois voies qui se distinguent aussi bien sur le fond que sur la forme, trois choix cohérents, exactement ce qu’il faut pour trancher.

-        Mais tu raconte n’importe quoi, c’est de l’angélisme, et ce parti a vraiment besoin d’air frais !

-        Je peux finir mon billet, oui ?

Cher commentateur et squatteur de billet un peu prolixe mais néanmoins très apprécié, sache d’abord que l’argument de « l’air frais » est le plus vieil argument de la politique, le plus contradictoire donc et peut-être de ce fait le plus souvent mensonger.

Sache surtout que ces arguments contre « l’opposition des personnes », « l’absence de ligne », « le manque de leadership », « les congrès ou l’on parle beaucoup et qui ne servent à rien », que tous ces arguments que tu répètes en cœur avec nos vieux médias sont précisément les arguments que ceux qui méprisent la démocratie ont toujours employé.

Que oui, la démocratie, c’est bien le conflit des personnes et des personnalités, les grandes assemblées d’où rien n’a l’air d’émerger, les alliances, les rapprochements, les « il y en a toujours un qui n’est pas d’accord », les discussions sans fin – et jusqu’à ce jour la manière dont les peuples qui ont eu le choix ont préféré gouverner.

Si ces évidences attirent encore longtemps le mépris des vieux médias, ce sera peut-être sur leurs valeurs à eux qu’il faudra s’interroger.

Discussions ouvertes et discussions fermées

Mardi 2 septembre 2008

La parole d’expert ne s’appuie pas sur moins d’opinions, de raccourcis ou de désaccords que la parole démocratique. Elle n’est pas moins désintéressée, pas moins hasardeuse, pas moins contestée par d’autres légitimités. Comme cette dernière, elle ne trouve sa valeur que dans l’agrégation des points de vues et la construction bien temporaire de synthèses toujours à recommencer.

La différence entre parole d’expert et parole démocratique est essentiellement une différence d’accès. L’expert réserve le hasard et la contestation de la discussion à ceux qu’il reconnait comme ses pairs. Il offre au reste du public une pédagogie, non une matière à discuter.

Le débatteur démocratique ouvre la discussion à tous : on y voit d’abord l’arrière cuisine et ses peu reluisants apprêts, mais aussi peu à peu les synthèses qui se construisent, les inventions, et par là même l’occasion de les rendre meilleures encore ou simplement d’y contribuer.

C’est l’une des lignes de fractures du Web actuel que cette opposition entre deux manières de contribuer: celle qui préfère se confiner dans un cénacle avant de diffuser ses conclusions, et celle qui ouvre le travail dans son ensemble. On suivra la lutte entre Wikipedia et Knol mais aussi une foultitude d’exemples -on n’en finirait pas de les citer- où le Web introduit la discussion démocratique dans un domaine de discussion fermée, et où en retour, la logique d’expert tente de reprendre pied, en se parant de sa cohérence ou de son unité.

Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets.

Ainsi, dans la quasi totalité des échos de l’université d’été du PS  – qu’il soient ou non au PS apparentés- l’ouverture des arrières-cuisines parait toujours scandaleuse, les ficelles ont toujours tort d’être affichés, les oppositions et les personnalités ne trouvent pas grâce sans avoir été lourdement fardées. Qu’on compare ces réactions à celles que suscitent des discussions bien autrement fermées, où aucune hésitation ne se montre, ou aucune discussion publique n’a véritablement lieu, où l’on ne parle qu’une fois le débat réel achevé…

Et si la nouveauté politique -celle que les nouveaux médias ne cessent de porter- était justement cette discussion ouverte au vent, cette discussion un peu plus démocratique parce qu’un peu plus transparente, à laquelle nos goûts d’ancien monde ne nous ont pas encore habitués?

Retour assez léger sur la fin de l’actualité

Mercredi 6 août 2008

Retour léger, trés léger, retour de milieu d’été. En lançant l’idée de fin de l’actualité, j’avais provoqué quelques débats un peu amortis par les creux du mois de juillet. Ce n’est bien certainement pas le mois d’août qui viendra les réveiller, quand bien même les langueurs de ce mois d’août semblent si bien montrer… que l’actualité ne survient pas lorsque personne n’est disposé à la fabriquer.

Vers la fin de l’actualité

Mardi 22 juillet 2008

La crise du journalisme est l’ébranlement d’un monopole. Le mouvement est déjà largement discuté, mais ses causes et ses effets n’ont pas fini d’ébranler notre manière de voir le monde.

C’est que le monopole était bien plus profond qu’on ne l’a souvent écrit. Ce n’était pas le seul monopole du choix, de l’ordonnancement et de l’interprétation d’information; car l’information n’existe simplement pas sans être choisie, ordonnancée et interprétée. C’était le monopole de la construction de l’information, c’est-à-dire de la construction du fait d’actualité, c’est à dire finalement la construction du concept même « d’actualité ».

Il n’existait pas « d’actualité » avant l’invention de l’imprimerie et le développement corolaire du journalisme. Chroniques princières et guerrières, gestes mythiques et héroïques, récits légendaires et religieux… une foules d’histoires et de mots mais rien qui se puisse comparer à ce concept selon lequel une partie des évènements du monde est à la fois essentielle à un moment donné et secondaire une fois qu’elle s’est déroulée.

Que l’on réfléchisse un tant soi peu au lien entre l’idée « d’actualité » et le média qui l’a rendu possible – l’exigence de fraicheur de l’information et la nécessité économique de vendre du papier; l’indépendance (toujours relative) de la presse et l’indépendance (partielle) d’un secteur d’activité financé par les lecteurs et par la publicité; les différentes règles de vérification de l’information et le rythme auquel les informations sont conçues et publiées – tout montre que l’actualité n’existerait pas sans la profession qui l’a inventée, produite, commercialisée.

Que l’on réfléchisse surtout à la nature profondément monopolistique d’un « choix d’actualité ». Dans la démocratisation médiatique en marche, qui ne porte un regard différent – son propre regard- sur ce que devrait-être l’actualité? S’il y a autant d’actualités que d’individus, qui peut se dire longtemps légitime pour parler d’actualité au singulier? S’il y a multitude d’actualités, infini pluralisme des actualités, qui peut prétendre synthétiser l’ensemble des choix possibles? Porter à lui tout seul cette masse immensément diverse et immensément changeante et se faire le porte-parole professionnel de la totalité des points de vues sur ce que sont les actualités?

En provoquant la crise du journalisme, les nouveaux médias ne remettent pas seulement en cause les pratiques d’une profession, ils démembrent et peut-être dissolvent sa matière première.

Les nouveaux médias annoncent la fin de l’actualité.

Sur l’affaire Fuzz

Vendredi 28 mars 2008

Le jugement sur l’affaire Fuzz est tombé hier soir et la consternation gagne sourdement la blogosphère. Laurent exprime bien l’émotion que la décision provoque chez ceux qui pratiquent le Web au quotidien.

Il faut d’abord rappeler que ce jugement n’a pas valeur de jurisprudence et qu’il est encore susceptible d’appel. Il faut surtout dire que la question du droit numérique n’est plus seulement une question de juriste, qu’elle ne peut pas l’être. La question n’est plus seulement de connaitre la loi, c’est d’examiner la loi, de la jauger et de la transformer. C’est la question législative qui est maintenant posée.

Les nouveaux médias transforment les usages à un vitesse sans précédent. Ils ne doivent pas croire que ces transformations seront instantanément comprises et acceptées par tous les pans de la société. Ils ne doivent pas croire non plus qu’il leur sera possible de se replier sur eux même, d’ignorer le monde qui les entoure, ses habitudes, ses usages, parfois ses réticences légitimes, parfois ses craintes injustifiées. Il ne doit pas croire enfin que ces usages soient intangibles et qu’il ne lui appartienne pas de les transformer.

Quels changements législatifs? Dans quel but? Avec quels moyens? Le Web participatif ne peut laisser ces questions à d’autres, car les règles juridiques le façonnent au même titre que les contraintes techniques ou médiatiques. Il doit prendre sa propre législation à bras le corps.

Le web participatif doit faire de sa législation l’un de premiers sujets de sa discussion.

Défense des blogueurs: du buzz à la construction d’une communauté

Mercredi 19 mars 2008

Face aux attaques réelles ou supposées contre le web participatif, la blogosphère ne cesse de s’interroger. Quelles défenses? Quels recours? Comment protéger son blog? Comment soi-même se protéger?

Le buzz est le premier réflexe et la première réponse. Il s’agit de parler des attaques, de les faire connaitre, d’en démultiplier l’écho aussi loin que les blogs permettent de l’amener. Cette réponse est naturelle et salutaire. Elle est naturelle car c’est après tout la seule arme de l’internaute que de diffuser de l’information, de la répéter, de la démultiplier. Elle est salutaire car en révélant les actes de chacun, en y amenant le regard collectif, on pousse chacun à les assumer, à les justifier, à se civiliser.

Le buzz est loin néanmoins d’exploiter toute les forces du Web participatif. Buzzer, c’est simplement reproduire ce que d’autres on dit. C’est faire ce que font naturellement les anciens médias: démultiplier une information unique. C’est faire au fond ce que faisait déjà l’imprimerie. Buzzer, c’est donc se contenter d’utiliser les nouveaux médias comme on utilisait les anciens.

Le Web participatif, ce nouveau média qui se dessine sous nos yeux, a la capacité de combiner les connaissances individuelles pour produire des connaissances collectives, de les rendre plus complètes, plus profondes et mieux partagées. Il engendre une arme bien plus puissante que la répétition d’une idée: la construction d’une discussion.

Construire une discussion ne consiste pas simplement à rassembler des arguments, mais à les combiner selon les avis et les besoins de chacun. On ne charrie pas du matériau brut. On l’enrichi, on l’adapte, on le personnalise. Construire une discussion c’est produire des connaissances à la mesure des enjeux de chacun.

Pour revenir sur les attaques dont font l’objet les blogueurs, la construction de la discussion sur le sujet devra permettre d’examiner concrètement le sens et le poids de ses attaques. D’en comprendre progressivement les risques pour les individus. D’en mesurer aussi peu à peu la légitimité, qu’il ne faut pas toujours écarter. De concevoir enfin et surtout les réponses à apporter, non pas dans leur généralité, mais à la mesure de chaque individu.

La blogosphère regorge déjà de juristes de toutes natures. Leur avis et leurs apports devront être progressivement combinés pour que les blogueurs perçoivent concrètement les droits et les limites de leur activité, qu’ils connaissent mieux leur champ d’action, les risques à courir et les batailles à mener. En cas d’attaque illégitime, ils devront connaitre les moyens de se défendre, de prendre leur responsabilité, aussi de ne pas être intimidés.

Il ne s’agit pas simplement d’établir un manuel juridique, car bien d’autres points de vues doivent être pris en compte lors d’une attaque personnelle ou collective. Il peut s’agir d’avis politiques, d’avis médiatiques, de raison d’agir selon une voie ou l’autre, et qui ramènent insensiblement à la situation et à la personnalité de chacun. Il s’agit de donner à chacun les outils pour se situer et s’orienter. Cela ne peut-être l’effet d’un texte ou d’une collection de textes isolée. Cela peut-être l’effet d’une communauté. Cela peut-être l’effet d’une communauté de discussion centrée sur les droits et les devoirs juridiques du blogueur, sur la manière de les défendre et de les exercer.

Quelle forme pourrait prendre une telle communauté? Un site qui reprendrait ce projet? Une plateforme de sites? Un format totalement décentralisé? La réponse dépasse déjà de beaucoup l’ambition de ce billet. A moins que la réponse ne soit déjà en train d’être donnée…

La discussion sur les attaques anti-blogs ne cesse et ne va probablement pas cesser. N’est-ce pas cette discussion elle même, en établissant une communauté de débats et d’intérêts, qui décidera comment cette communauté… va se structurer?

Edit du 23mars: La discussion sur la défense des blogs est déjà en train de produire ses effets. En quelques jours, on a vu des gamineries confirmer que le buzz pouvait aussi être une maladie infantile, on a vu paraitre de jolies initiatives spontanées, on a vu enfin éclore un projet qui s’annonce dans la droite ligne des directions et des besoins qu’expriment ce billet.

Edit du 25 mars: à lire aussi le très bon billet d’Eolas qui donne un premier cadrage juridique, en attendant la suite annoncée sur son carnet.

Edit du 28 mars: jugement sur l’affaire Fuzz, qui appelle de plus amples développements à voir dans un nouveau billet