Archive pour la catégorie ‘Democratisation’

La montée, la discussion et l’effacement des classements

Mardi 4 mars 2008

Longue discussion sur le classement Wikio que l’on trouvera sur de nombreux blogs, et plus encore dans les commentaires, et qui, par delà les émotions passagères et les réconciliations durables, me parait d’une extraordinaire richesse.

Riche non pas seulement des arguments échangés, qui pourraient à tort avoir l’air d’être battus et rebattus par les vents.

Riche plutôt de la lente évolution, de la lente maturation par laquelle internet -ici l’internet des blogs- finit par décortiquer et par épuiser le sens d’un classement.

Authueil a déjà noté qu’il n’y avait pas de classement durable sur le Web. Cela n’est pas un hasard. Cela n’est pas du à l’imperfection de tel ou tel classement. C’est l’effet de la nature profondément démocratique du Web.

Il n’y a pas de classement durable sur le Web car tout classement est le produit d’une subjectivité. Soit la subjectivité est directement exprimée comme un « ce sont mes préférés », soit elle est masquée par un algorithme. Je dis masqué, car le choix d’un algorithme est l’absolu produit d’une subjectivité. Ce choix dit simplement « ce sont les critères qui me semblent importants ». Que l’on laisse à l’ordinateur le soin de calculer d’après ces critères n’y change absolument rien.

Reprenons: il n’y a pas de classement durable sur le web, car tout classement est une subjectivité et car la nature du Web empêche qu’une subjectivité l’emporte durablement sur une autre. Média démocratique, le Web autorise toutes les expressions. Il leur permet de se poser, de se développer, d’exercer une influence, mais non strictement de prévaloir. Chacun peut hiérarchiser de son coté, voire au sein de sa communauté. Aucune hiérarchie ni communauté ne peut l’emporter jusqu’à imposer ses normes.

Un classement n’a donc ni plus ni moins de valeur qu’un autre point de vue exprimé sur le web, c’est-à-dire ni plus ni moins de sens que l’écho qu’il trouve dans sa communauté.

Pour qui les reliera sous cet angle, les billets que je citais plus haut et les discussions qui les ont suivies ont montré l’inexorable enchainement par lequel un classement trouve son utilité, les conditions de son succès et finalement… les conditions de son effacement.

Prétendant à tort mesurer l’influence, le classement Wikio a initialement permis aux blogosphères françaises de se reconnaitre en tant que telles. D’abord de se voir représentées -plus ou moins bien- dans un même lieu. Ensuite de partager certains critères de succès. Ensuite encore de jouer avec ces critères, de le faire de manière de plus en plus consciente, de plus en plus structurée. Finalement, de voir dans ce classement une subjectivité parmi d’autres, et bientôt d’en marginaliser l’effet.

Les classements participent à ce long processus de démocratisation que constitue le Web, ils y participent au même titre que d’autre voix, selon les mêmes règles que d’autres voix. Comme elles, ils catalysent la création de communautés. Comme elles, ils se limitent et s’effacent devant ces communautés.

En revanche, à la différence de ces voix, les classements ont une prétention à la hiérarchie et à l’objectivité qui leur empêche de prendre cette place tranquille que la discussion finit par leur suggérer. A la différence de ces voix, ils sont progressivement contraints de s’effacer.

La montée, la discussion et l’effacement d’un classement ne sont pas des scories du Web, ils sont l’expression de sa nature démocratique et donc un moment emblématique de son développement.

Qu’est-ce qu’un blogueur influent?

Mardi 19 février 2008

Galaxie mouvante de petits mondes en permanente création -voire en récréation- la blogosphère est traversée de débats récurrents, dont le moindre n’est pas la question de l’influence. Question délicate, question sournoise, questions sous cape, qui engendre les positions les plus subtiles comme les plus tranchées.

Trois discours affleurent au fil du temps. Ils se répondent de loin en loin et se suscitent l’un l’autre tout en faisant mine de s’éviter. Le premier se rit très nettement de l’idée d’influence et de la capacité d’un blog à orienter quoi que ce soit de sérieux ou de bien posé. Le second en sourit seulement, préfère l’évocation à la réflexion de fond. Le troisième enfin, sur l’air du grand dévoilement, se perd dans la description des mystérieux rouages qui permettent aux bloggeurs influents de se maintenir et de se distinguer.

Il suffit d’exposer les discours pour imaginer ceux qui les tiennent. La disqualification de l’influence est évidemment la position des blogueurs qui sont les plus influents. La disqualification de l’idée de pouvoir n’est-elle pas l’apanage de ceux qui le possèdent?

Pourtant, à l’encontre de ce que pensent les « dévoileurs » patentés, cette position parait souvent honnête et bien argumentée. Les blogueurs influents ressentent très bien les limites de ces étranges pouvoirs qu’on leur prête à tort. Ils notent à juste titre que l’internet est véritablement immense et décentralisé. Que leur voix porte peu, qu’ils ne peuvent faire changer d’avis leurs lecteurs immédiats, et que ces lecteurs mêmes ne constituent qu’un goutte d’eau dans l’océan des discussions bloguosphérisées.

La position est très bien résumée par Laurent Gloaguen dans le billet qui donne la matière de cette réflexion. Il explique en somme que le papier le mieux argumenté change marginalement les avis, que si c’est le cas, c’est bien plus le poids de l’idée que celui du blogueur qui aura finalement influencé, et qu’enfin, indépendamment de l’argumentation, le succès de la diffusion dépend presque uniquement du contenu que l’on s’apprête à diffuser. Logiquement, Laurent refuse pour lui-même l’appellation tant discutée : « relais d’information, initiateur de débat, oui, ‘blogueur influent’, non. Mes lecteurs ont tout leur libre arbitre ».

Il est étonnant de voir qu’un enchainement aussi rationnel emporte aussi peu la conviction. La masse des blogueurs sent bien qu’elle n’a pas l’influence d’un Embruns ou d’un Versac, et toutes les raisons du monde semblent bien impuissantes à la détromper. Ces dernières renforcent d’ailleurs le discours de dévoilement dont j’ai parlé plus haut, discours qui à son tour, pousse régulièrement les blogueurs influents à vouloir « tordre le cou » à ce soupçon d’influence qu’ils ne peuvent dissiper. La boucle semble bouclée et la question de l’influence toujours aussi peu avancée.

C’est que sur internet, l’influence prend un sens bien différent de celui qu’elle a sur les médias traditionnels. Les uns comparent leur influence à celle des vieux médias et voient qu’ils n’en ont peu ou pas. Les autres sentent pourtant qu’il y a bien quelque chose, qui pour reprendre une définition de l’influence qui en vaut d’autres -celle du Robert- les « amène à ce ranger à un avis »… qu’ils n’ont pas nécessairement au départ.

Sur les médias traditionnels, l’influence consiste à imprimer une opinion dans l’esprit d’un public, soit par la cohérence d’une démonstration, soit par la répétition, soit par un de ces mécanismes inconscients sur lesquels les hommes de métier savent jouer.

Rien de tel sur internet. La cohérence d’une démonstration – à moins qu’elle ne soit proprement mathématique, ce qui n’est pas le sujet – se heurtera toujours aux multiples failles que les commentateurs et les autres blogueurs sauront exposer. La répétition ne pourra être le fait d’un seul acteur -à fortiori d’un blogueur-. Les jeux sur l’inconscient se heurteront aux efforts inverses d’autres internautes et finiront bon an mal an par se compenser.

Sur les nouveaux médias, en revanche, où chacun influence chacun et finit -au lieu d’y assister- par participer à la discussion, l’influence est la capacité de générer une discussion sur un sujet donné. Elle ne permet certes pas d’imposer unilatéralement un avis, mais de catalyser la participation de chacun autour d’un thème.

Pour ceux qui croient à la force des nouveaux médias -et aux idées bien antérieures des quelques grands théoriciens de la discussion – la capacité de polariser la discussion confère une influence bien plus grande que celle d’imprimer un avis unilatéralement. En donnant ses arguments le participant d’une discussion expose véritablement sa pensée et sa compréhension, il l’ouvre bien plus qu’il ne le ferait en recevant les discours des médias traditionnels. Même si c’est avec mauvaise foi ou réticence, il s’astreint au fond à la compréhension.

Cette influence possède une contrepartie. Sur un média aussi peu hiérarchique que l’internet, on ne peut véritablement faire vivre une discussion sans y prendre part, c’est-à-dire sans s’exposer soi-même à la compréhension des arguments, des thèmes, des préoccupations des autres participants. L’influence suppose qu’on comprenne les discussions existantes, qu’on les reprenne, qu’on y trouve sa place. En un mot, on ne peut influencer sans s’exposer très largement à l’influence des autres participants.

C’est peut-être une loi de cette variété très particulière du pouvoir qu’est l’influence. Sur internet, l’influence que l’on est capable d’exercer tend vers l’influence que l’on est capable de recevoir.

Il y a d’ailleurs bien des manières d’exercer et de recevoir de l’influence. A un bord extrême du spectre, certains reprennent des contenus ou des informations sans presque les transformer. Faisant buzzer des éléments déjà populaires, ils accroissent la portée de leur voix mais ne disent au fond rien que ce que d’autres on dit avant eux. L’audience est une mesure de leur forme particulière d’influence. D’un autre coté du spectre, certains produisent des discours originaux, plus éloignés de l’état des discussions, et qui exerceront leur influence à mesure qu’ils intégreront d’autres points de vue. Le nombre et la profondeur des commentaires directs ou indirects qu’ils suscitent est une mesure de leur progrès. Ailleurs enfin, certains catalysent les efforts d’une communauté, de ses préoccupations ou de ses besoins à un moment donné. C’est alors la quantité de reprises et de relais qui accompagne le succès.

Par delà les différences d’approche, il y a donc bien des blogueurs influents. Ce sont ceux qui sont le plus largement intégrés aux discussions de la toile, qui font le mieux corps avec elle, et qui sont donc les plus largement capables d’orienter ses discussions et d’en susciter de nouvelles.

Le blogueur influent est celui qui est le mieux capable de faire vivre et participer une communauté.

Le discours et l’image

Jeudi 7 février 2008

Depuis quelques décennies, la communication politique semblait irrémédiablement dominée par la force de l’image. Le grand discours, jadis art majeur de la politique en démocratie, semblait peu à peu relégué au rang des curiosités. On discourait toujours, il est vrai, mais c’était pour épater la galerie ou pour se soumettre à un exercice obligé.

Lors de la dernière campagne présidentielle française, Nicolas Sarkozy a certes fait valoir quelques discours pour essayer de convaincre de sa capacité à s’élever au niveau présidentiel. Ils n’étaient pourtant qu’interprétations des mots d’un autre, d’un auteur apporté au candidat comme un compositeur un peu renommé à un chanteur de variété, pour enluminer un nouvel album et créer un souffle de curiosité.

De son coté Ségolène Royal ne semble pas avoir trop souffert de son manque de talent oratoire. Admettant en privé son peu de goût pour la prise de parole militante, elle s’est largement contentée des images que ses positions de « femme à la tribune » ou de « candidate en pleine écoute » lui permettaient de diffuser.

Dans cet effacement progressif du discours, l’émergence de Barak Obama sur la scène américaine marque peut-être une véritable nouveauté. C’est au discours prononcé lors de convention démocrate de 2004 qu’il doit sa notoriété. C’est à lui qu’il doit probablement cette crédibilité que ces adversaires s’efforcent pourtant d’attaquer. C’est son sens du discours qui marque les commentateurs de tous pays. C’est le discours enfin, qui comme un spectaculaire retournement, fait la matière de cette vidéo de campagne dont la puissance d’évocation a provoqué une diffusion mondiale presque instantanée.

Alors, Barak Obama à l’avant-garde d’une nouvelle génération politique pour laquelle le discours reprendrait le pas sur l’image? Ou nouvelle ruse de l’image, cette fois-ci concentrée sur la posture d’orateur, non sur ses mots mais sur ce que la posture de l’orateur a de visible?

Dans le très ancien duel du discours et de l’image, je prends le parti de celui qui incarne la démocratie politique, et qui est je crois véritablement le premier.

2008, année de la nouveauté!

Vendredi 11 janvier 2008

Une excellente année à tous, lecteurs occasionnels ou participants réguliers de ce carnet.

Que vous souhaiter? Une seule chose en ces temps emmitouflés, vous souhaiter à tous la fraicheur sans apprêt de la nouveauté.

Pourquoi la nouveauté? C’est qu’après de longues vacances hivernales, des vacances rêveuses, paresseuses, enneigées, après de longues vacances de carnet, je crois retrouver le tintamarre politiquo-médiatique au point précis où l’avait laissé un dernier billet, comme un éternel retour en accéléré. Le bal des grands et petits médias à l’air perpétuellement figé, il parait s’assoupir des mêmes comptines, des mêmes secrets déliés et reliés, il donne l’impression de se jouer des mots et des controverses, pour toujours se replier sur lui-même, tourbillon frénétique, immobile de sa propre mobilité.

Alors pourquoi la nouveauté? Parce qu’au cœur du tourbillon médiatique se trouvent les indices d’une transformation profonde, inéducable, vivifiante. Parce que cette transformation, ce que j’appelle avec d’autres la démocratisation, est source de couleurs, d’invention, de partage, d’optimisme renouvelé. Parce que les grands mouvements technologiques et sociaux révèlent jour après jour des horizons nouveaux, des aventures inédites, des occasions pour tous d’y participer.

2008 année de la démocratisation? Elle serait plutôt affaire de décennies et ne se laisserait pas enfermer dans le temps court d’une année. 2008 plus modeste donc, mais peut-être pas moins inventive.

2008, année de la nouveauté!

Qu’est-ce qu’un média?

Lundi 3 décembre 2007

Il est certain qu’à vouloir catégoriser les médias, à proposer des lois d’influence médiatique, ou à rêver à leurs développements futurs, je rôde sans cesse autour de leur définition sans précisément la nommer. Peut-être sera-t-il finalement utile de suivre les dernières discussions et de proposer une définition des médias, même trop rapidement tracée?

Faute de temps pour décrire le bataillon hétéroclite des théories médiatiques existantes, je me concentrerai sur trois sujets: les exigences d’une définition, la proposition de définition elle-même, et quelques applications immédiates, dont l’articulation des trois grandes catégories de médias issues du précédent billet.

Pour être utile, une définition des médias doit éviter deux tentations opposées: d’une part la tentation d’un matérialisme restrictif, qui confond le média et la technique sur laquelle il s’appuie, ne voyant par exemple dans un livre que la technologie permettant de l’imprimer, et d’autre part la tentation d’une généralisation illimitée, ou tout devient média, car tout au fond médiatise un échange, une action ou une idée. On peut certes croire que « le média c’est le message », mais cela ne permet pas véritablement d’en isoler la nature.

Pour être pertinente, une définition des médias doit embrasser à la fois les faits proprement technologiques et les pratiques sociales. Elle doit s’adapter indifféremment aux formes de médias les plus anciennes et aux développements contemporains: le forum romain, la télévision, les moines copistes, les traditions orales, l’internet… etc.

Voici donc un premier essai de définition: est média tout assemblage de règles techniques et sociales qui assure l’existence d’une discussion.

Si l’on suit cette idée, une institution (une organisation) est toujours en soi un média, car elle établit les règles d’échange d’informations, les droits réciproques des interlocuteurs,… etc. Par exemple, un syndicat est par excellence un média : c’est une organisation qui assure la remontée des revendications, leur synthèse, la diffusion des mots d’ordres et des positions.

Corolaire immédiat, rien n’empêche un média de s’appuyer sur d’autres médias. Comme tout système de règles, les médias se superposent et s’entrecroisent sans nécessairement se substituer. Ainsi un syndicat utilisera la poste, le téléphone ou l’internet, s’appuie sur d’autres organisations pour diffuser ses messages et ses revendications.

La division de l’histoire médiatique en trois ages découle directement de cette définition. Pour voir apparaitre les trois âges et les trois catégories de médias qui leur correspondent, il suffit de les classer selon leur finalité.

Le premier âge est celui où les médias sont essentiellement des organisations. La parole et le message se diffusent au sein du groupe, au sein de l’église, au sein du théâtre. La fonction médiatique n’est pas la raison d’être de ces groupes, elle n’est qu’une conséquence de leur fonctionnement. Le premier âge médiatique est donc celui où la discussion est soumise à l’objectif de l’organisation qui l’abrite.

Le deuxième âge est celui où les médias se libèrent des objectifs de ceux qui leur ont donné naissance. Alors que les moines copistes existaient d’abord comme ordre monastique, la finalité première des imprimeurs a toujours été… d’imprimer.

Au fil du deuxième age, les médias se libèrent donc des éléments extérieurs à la discussion, mais ils restent soumis à de petites communautés de producteurs (littérateurs, journalistes, professionnels divers,…) qu’ils maintiennent et qui les maintiennent. Cette division entre producteurs et récepteurs hiérarchise profondément la discussion.

Le troisième âge médiatique -le notre- est celui où les médias se libèrent finalement de la division entre ceux qui produisent le message et ceux qui le reçoivent. La discussion n’y est plus limitée que par elle-même, par les règles qu’elle se donne et par les messages qu’elle construit. Elle se libère ainsi de la hiérarchie des producteurs, des distributeurs et des lecteurs.

Le Web participatif, les réseaux sociaux, les développement Open Source ne sont que les premiers indices d’un mouvement bien plus large: nous rentrons dans l’âge médiatique de la démocratisation.

Des constructions médiatiques, des interprétations et des faits

Mercredi 21 novembre 2007

Je viens de lire un récapitulatif de Libération sur le traitement des grèves, chronique intéressante et utile qui relate comment les télévisions aménagent leur récit des événements. Les aménagent? Bien plutôt les construisent. Car que dire sur cette partialité radicale avec laquelle on semble jouer avec les faits? Faut-il ne pas croire Libération et l’accuser à son tour de malhonnêteté? Cela a-t-il une importance, d’ailleurs, tant on sait combien les médias tendent à s’éloigner de ce qui devrait être leur principal soucis et intérêt?

Parlons d’abord de ces célèbres « faits ».

Les journalistes ont longtemps expliqué leur travail comme une quête de faits, suivie éventuellement par une interprétation et une mise en perspective de ces faits. Selon cette vision, il y aurait d’un coté des éléments objectifs bruts, que le journaliste aurait le pouvoir, et même le devoir de recueillir sans altération, et d’un autre coté les avis et opinions, du ressort de l’éditorialiste, et qu’il conviendrait de ne pas trop mélanger avec les être purs que l’on aura précédemment encapsulé. Les journaux anglo-saxons se sont longtemps donné le titre de gloire de séparer très formellement les « facts » des « opinions », prétendant ne jamais mélanger les articles sur l’un ou l’autre sujet, poussant parfois la quête de pureté jusqu’à ne jamais traiter des deux rubriques sur la même page.

Et pourtant… Il y a bien longtemps que les sciences les moins sensibles à la rhétorique ont renoncé de leur coté à la religion des faits. La physique sait depuis plus d’un siècle qu’elle ne détient que des modèles ou des interprétations successives, qui ont une validité temporaire, qui seront un jour remises en question et dépassées. Depuis bien plus longtemps encore, les sciences sociales pensent ne produire que des récits, dont l’intérêt peut être considérable, mais qui ne constituent jamais certainement des « faits », dont le sens aurait d’ailleurs bien du mal à être précisé. Les mathématiciens eux mêmes se sont toujours demandé si leur discipline si pure comportait une forme quelconque de matérialité. Les philosophes des sciences enfin, ceux qui se sont le moins éloignés de l’ancien positivisme, comme les tenants de cette « sociologie des sciences » dont l’essor menace de tout emporter, tous disent que le discours ou l’image ne se rapportent jamais immédiatement à la « réalité » et ne se confondent en aucun cas avec elle.

Que les physiciens aient depuis longtemps compris que le fruit de leurs efforts ne s’offrait jamais sans distance ni duplicité, qu’on le voyait toujours s’échapper au moment même ou on le pensait le mieux capturé, que le point de vue de l’observateur transformait l’événement, que le langage du récit en déplaçait le référent, tout cela devrait suffire à montrer combien il est ridicule et vain, pour de simples journalistes, que de croire relater des faits.

Si l’on pouvait se rapprocher ou s’éloigner d’un « fait », ce serait d’ailleurs probablement d’une manière opposée à celle que la religion naïve dont je parle ici aurait tendance à l’exprimer. Plus on se concentre sur l’élément, sur l’image brute, sur la parole d’un témoin, plus on écarte de phénomènes, de causes petites ou grandes, de considérations à prendre en compte, c’est-à-dire plus on élimine de points de vues et de part d’objectivité. Dans le récit de Libération, les télévisions ne sont bien sur jamais aussi manipulatrices que lorsqu’elles prétendent « donner la parole au simple usager », lorsqu’elles sélectionnent un plan « vécu » sur un quai de gare, lorsqu’elle offre une « statistique brute », chiffre présentant tous les attraits de la réalité sans apprêt.

La religion du fait possède la vertu de rappeler un certain nombre de principes éthiques tels que la clarté, le croisement des sources, l’interdit du mensonge explicite… Elle présente en revanche l’inconvénient de détourner l’attention du spectateur de la véritable activité d’un média: construire une histoire et une interprétation du monde. Il est de ce point de vue révélateur, dans le journalisme anglo-saxon, que le vocabulaire à usage externe « fact » laisse place dans le jargon interne au mot « story », plus exact, mais bien éloigné de l’image que l’on voudrait donner.

Quelle que soient leurs caractéristiques -écrits, parlés, visuels, quotidiens, instantanés, chauds, froids,…- les médias produisent des discours et n’accèdent jamais directement aux faits. La part « d’objectivité » de ce qu’ils rapportent ne dépend donc pas du respect des règles du journalisme, mais de la quantité de points de vue agrégés, c’est-à-dire de la profondeur de la discussion qui a engendré les récits présentés.

C’est peut-être l’une des lois les plus générales de l’activité médiatique: plus un média est hiérarchique, moins les récits qu’il diffuse recèlent d’objectivité.

En d’autres termes, plus le choix des messages, leur sélection, leur présentation sont concentrés entre un petit nombre d’individus, moins ces choix peuvent prétendre à l’universalité, moins ils sont protégés de l’arbitraire et des intérêts individuels. Les habitués d’Habermas verront que l’explication provient directement des règles et des principes de l’éthique de la discussion. Ceux de Mc Luhan, que la part d’objectivité d’un message est directement liée au nombre de points de vues qu’un média est capable d’agréger.

Par un étonnant paradoxe, les médias les plus authentiquement hiérarchiques – cinéma, télévision hertzienne, radio, dans une moindre mesure presse quotidienne – produisent l’effet d’objectivité le plus fort. C’est bien précisément l’unité originelle de point de vue qui donne l’illusion de la cohérence, et donc le sentiment que l’on se trouve devant un fait. On peut donc rajouter une deuxième loi médiatique, pendant de celle que je viens d’exposer: plus un média est hiérarchique, plus les récits qu’il diffuse contiennent d’illusion d’objectivité.

Dés lors, il ne faut pas s’étonner de ce que le contrôle des médias hiérarchique soit l’un des enjeux de pouvoirs prioritaire des dirigeants politiques. Ces médias sont à la fois les plus manipulables -c’est-à-dire les plus éloignés de la terrible contrainte du « fait »- et les plus rapidement crédibles, les plus capables d’imposer une opinion tout en évitant les méandres de la discussion. On pourra d’ailleurs remarquer -je développerai plus tard cette idée- que l’avènement des régimes politiques les plus strictement dictatoriaux correspond à celui de médias les plus hiérarchiques.

Ainsi le décryptage des constructions des médias classiques est-il un exercice salutaire, mais dont il faut bien comprendre le sens et l’intérêt.

Il ne s’agit pas de dévoiler une construction pour y substituer un fait. Un reportage est par nature une construction, c’est-à-dire un point de vue qui comporte à la fois sa part de légitimité et sa part d’omission, d’inexactitude, d’effets rhétoriques variés. L’analyser et le discuter n’en modifiera pas l’essence, mais permettra de le comprendre et de la situer. Mieux encore, cela permettra de saisir le jeu d’influence auxquels sont soumis les auteurs, et donc de donner des pistes d’actions démocratiques pour équilibrer les influences médiatiques et politiques en présence.

Pour cela, il faudra saisir non seulement comment les médias influencent, mais aussi comment ils sont influencés, sujets que je renvoie à de prochains billets…

Des mœurs médiatiques: tradition et nouveauté

Lundi 19 novembre 2007

L’intervention d’un président de la république dans la nomination du directeur d’un grand quotidien surprendra surtout ceux que de tels sujets n’ont jamais intéressé. Le très bon récit de Rue89 sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le choix de la direction des Echos ne présente donc pas tant d’intérêt par ce qui est révélé que par la manière dont la révélation est faite, par les canaux de diffusion qu’elle a trouvé et par les commentaires qu’elle suscite et va susciter.

Dans l’organisation médiatique traditionnelle, un petit nombre de personnes détient l’essentiel des leviers de commande sur l’administration, le monde économique et les organes de presse. Les interdépendances entre questions politiques, économiques et industrielles imposent à chacun de se préoccuper des changements survenus chez les autres. De nombreux canaux discrets permettent de se faire entendre, de pousser ses candidats, de s’adapter aux nouveaux rapports de forces. Dans un tel contexte, commun à l’ensemble des pays industrialisés, l’intervention d’un président dans l’univers médiatique peut prendre différentes formes et différente voies, mais son indifférence est tout moins qu’assurée.

Ainsi, dans l’organisation médiatique traditionnelle, le récit de Rue89, à la fois trop lointain du quotidien du public et trop proche de celui des journalistes, n’aurait pas été jugé digne d’investigation, de commentaire, de diffusion. Au plus, l’histoire aurait suscité quelques fines allusions d’éditorialistes madrés, quelques échos allusifs ou codés, quelques frissons connaisseurs entre initiés. Quand bien même un grand média l’aurait diffusé, l’article n’aurait pu susciter d’échos, de commentaires, d’approfondissement. Dans une organisation pyramidale, bien peu de gens ont à la fois l’envie et la capacité d’analyser les bouleversements du sommet.

Ce n’est donc pas l’intervention du président de la république dans une nomination bien éloignée de ses responsabilités officielles, ni même son implication personnelle dans ce qu’on aurait traditionnellement laissé faire à un conseiller, qui présentent en soi une nouveauté. C’est l’extension de la discussion publique vers ce sujet.

En prenant place aux cotés des médias traditionnels, les médias issus d’internet élargissent considérablement l’espace des débats. Ils portent la question au cœur des intérêts croisés entre information, politique et économie. Ils ouvrent un vaste champ d’investigation et de réflexion, qu’il faut, par delà l’anecdote du jour, ne pas se lasser de comprendre ni d’explorer.

S’il est poursuivi et mené à bien, nul doute alors que ce renouvellement des moeurs médiatiques n’engendre de formidables opportunités de démocratisation et de progrés.

De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées

Mardi 13 novembre 2007

Ces temps de mobilisation sociale voient naturellement refleurir les discussions sur la légitimité des votes, des grèves et des mobilisations forcées.

De nombreuses voix se mêlent pour les opposer. Les séides du gouvernement, mais ils ne sont pas les seuls, soufflent partout que l’élection du président légitime définitivement son programme, qu’il serait antidémocratique de s’y opposer. C’est au fond l’idée même de grève qui est contestée. Dans nos sociétés, l’essentiel des pouvoirs formels procède directement ou indirectement de la démocratie. Comme une grève s’oppose par nature à l’une au moins des formes du pouvoir, cette logique la condamne à toujours se trouver en opposition avec la démocratie.

Des voix moins caricaturales portent une autre idée qui n’est pourtant pas très éloignée. Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé.

Ce deuxième raisonnement a l’inconvénient de nous ramener au premier. Dans la pratique, un étudiant ou un employé n’a presque jamais d’intérêt individuel à participer à une grève. Comme il ne représente jamais qu’une part infime de la masse de grévistes, ses actions personnelles n’ont pas d’effet sur le déroulement d’ensemble. Les étudiants et les employés se trouvent confrontés à ce que les économistes appellent le problème du passager clandestin: tout le monde a intérêt à continuer à travailler tout en bénéficiant de l’éventuel succès de la grève… des autres. Ce phénomène n’est pas un aspect mineur des mobilisations sociales, c’est son principal enjeu. Les syndicalistes le savent: si l’on n’exerce aucun forme de contrainte, ni morale, ni physique -je ne parle bien sur pas des violences, qui sont un autres sujet- on ne parvient jamais à mobiliser ceux-là même qui sont favorables aux revendications. Dire que l’on accepte les grèves mais que l’on refuse leurs débordements, c’est s’assurer qu’on aura toujours une bonne raison de les condamner.

Ainsi donc la question de la légitimité des grèves doit se poser dans toute sa brutalité: face au suffrage universel, quel est la légitimité de la grève et de son cortège de mobilisations forcées?

Les réponses juridiques manquent évidemment le point principal: on ne demande pas ici ce que dit la loi, qui peut bien sur être modifiée, on demande si à coté du vote, d’autres formes de légitimité démocratique peuvent coexister.

Posant ainsi la question, on ne peut pas manquer de répondre par l’affirmative. Non seulement le vote n’est pas la seule légitimité démocratique mais sa propre légitimité a toujours été incertaine aux yeux de ceux qui ce sont penchés sur le sujet. Le tirage au sort et l’unanimité sont des processus de décision bien plus équilibrés, dont les principales limites sont d’ordre pratique, ce qui n’entache en rien leur légitimité.

Pour établir un cadre dans lequel le vote majoritaire s’impose fermement à toute autre forme de légitimité, il faut une unanimité préalable, par laquelle chacun s’accorde à abandonner toute discussion devant le résultat voté. Rousseau a très précisément décrit le fonctionnement d’un tel contrat. Implicitement, il en a aussi laissé apparaitre les conditions préalables: l’égalité d’information, de communication, d’accès à la discussion. Pour que le contrat social fonctionne, il requiert ce qui sera plus tard nommé des « conditions idéales de parole » par les théoriciens de l’éthique de la discussion.

Dans nos sociétés, rien n’est moins également partagé que l’accès à l’information, que la capacité d’y participer, que le pouvoir de l’influencer. Quel est la légitimité du vote quand le sens même du vote est perpétuellement obscurci par cette inégalité? Qu’est ce qu’une grève nationale si ce n’est la tentative de rééquilibrer l’inégalité médiatique fondamentale de nos sociétés?

Le vote est le garant nécessaire de la démocratie: il préserve les droits essentiels, corrige les déséquilibres trop marquants, impose des discussions approfondies sur les politiques menées par les élus. Le vote n’est cependant qu’une des formes de la démocratie, qu’un des éléments de la discussion. En renouvelant les conditions du débat, en modifiant les rapports de forces médiatiques et politiques, les mobilisations sociales, les grèves et les discussions syndicales contibuent elles aussi à la démocratie.

Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée

Vendredi 9 novembre 2007

Comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Les murmures des étudiants longtemps étouffés, les échos d’assemblées générales, les foyers de grève disparates, les rancœurs longtemps retenues, les colères, les couleurs syndicales, le développement souterrain des ententes et des coordinations. Ailleurs, loin, la faible agitation des ministères, les lois déjà votées, les décrets déjà bouclés, les budgets déjà annoncés, le besoin déjà de ne pas céder. Ailleurs encore, très loin des deux foyers, l’incompréhension des uns et des autres, les vieux médias qui nettoient leurs vieux récits de protestataires déchainés, les nouveaux qui lancent par réflexe des arguments déjà conditionnés, des voix soutenant la montée de la clameur, d’autres conspuant les inflexibles et les réformes bloquées.

La réforme des universités n’est pas une invention de ce gouvernement: tous les acteurs portent depuis des années le besoin d’autonomie, de décentralisation, d’initiative, de nouveauté. Comme nos sociétés, comme les institutions qu’elles abritent, les universités sont partout à l’âge de la démocratisation. Elle réclame l’assouplissement des règles générales, la responsabilisation, la personnalisation. Les projets qui sont sortis des bureaux des ministres sans qu’eux même l’aient nécessairement ni voulu ni compris participent à un mouvement utile, nécessaire, inévitable. Un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer. Qu’ils ne pourraient que revendiquer?

La réforme des universités est un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer s’ils approfondissaient ses causes et ses conséquences, s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés.

La décentralisation des universités est un mouvement que le gouvernement ne peut pas expliquer car c’est un mouvement dont la réalité le dépasse. Il s’agit de déconcentrer les pouvoirs quand le président veut tout décider. Il s’agit de responsabiliser les institutions quand le président les attaque partout au nom de son égotisme débridé. Il s’agit de définir un destin collectif quand le président ne vante que sa très chère individualité. Il s’agit enfin que les ministres écoutent et discutent alors que leur chef a depuis longtemps cessé de discuter et d’écouter.

Voila la catastrophe qui veut maintenant s’annoncer: la réforme des universités est une décentralisation nécessaire, imposée par un gouvernement qui ne peut ni la comprendre ni l’expliquer à des étudiants qui ne peuvent ni l’entendre ni y participer.

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

D’un coté, l’on vante et l’on va bientôt crier la nécessité de faire le bonheur des étudiants et des professeurs contre les étudiants et les professeurs. On attaquera leur cécité, leur ignorance, leur cynisme. On montrera du doigt leurs arguments caricaturaux, leur incompréhension des faits. On sera sincèrement triste que l’intérêt général soit à nouveau bafoué. On fera les matamores. On oubliera le peu que l’on savait de l’indispensable réforme que l’on voulait promouvoir. On cédera. Soit en plein jour soit dans l’opacité.

De l’autre coté, l’on se laisse et l’on se laissera porter par le romantisme de la révolte. Les couleurs, les fumées, les cris, les amis rencontrés, les amours de manifs, l’action pure et belle, le plaisir de l’instant tous les jours retrouvé. On se moquera des arguments et des bonnes volontés. On voudra tout obtenir. On ne cédera pas. Pourquoi le ferait-on? Pour qui le ferait-on? On a l’avenir et la jeunesse, les cours n’apportent pas d’argent, on a rien à perdre ni à abandonner. On obtiendra gain de cause. Gain de cause sur quoi? Gain de quoi?

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Il est plus que temps que chacun reprenne ce fardeau que le gouvernement n’a jamais était capable de porter: celui d’écouter, de discuter, de comprendre. Celui de révéler ces étonnants paradoxes: le gouvernement ne comprend pas la réforme qu’il impose, elle est utile et nécessaire aux universités, elle doit être appliquée au plus vite, les étudiants sont capables de le reconnaitre et de l’accepter, une apparence de succès n’empêchera pas ce gouvernement de s’écrouler.

Le pouvoir et l’influence

Vendredi 2 novembre 2007

L’influence est la variété démocratique du pouvoir: elle parvient à ses fins sans diriger, elle oriente sans contraindre, elle organise sans nécessairement abaisser. Dans la démocratisation médiatique et politique que nous vivons, l’influence est l’avenir du pouvoir.