Archive pour la catégorie ‘Actualité’

Faut-il taxer l’internet français pour financer TF1?

Vendredi 1 février 2008

Vous avez bien lu. C’est bien la question posée par le projet gouvernemental de suppression de la publicité sur France Television.

Tel qu’il se profile aujourd’hui, ce projet lancé par Nicolas Sarkozy et piloté par Christine Albanel aura deux effets

  • Un bouleversement du marché publicitaire hertzien grâce auquel TF1 se trouvera en quasi monopole vis-à-vis des annonceurs. Le groupe TF1 perçoit déjà plus de 50% des revenus publicitaires télévisuels en France. En éliminant de facto son principal concurrent -le service public- le projet mettra TF1 en situation d’imposer ses conditions à l’ensemble du marché. Il en tirera des profits sans précédent dans l’histoire de la chaine.
  • Un besoin de financement du service public à peu prés égal aux nouveau profits de TF1 – et dans une moindre mesure des autres chaines hertziennes. Selon les orientations actuelles, ce déficit sera comblé par le développement d’une nouvelle taxe affectant les médias, les fournisseurs d’accès mobile et internet, les fabriquant d’appareils électroniques, et maintenant peut-être… internet.

Selon Les Echos du 31 janvier, la ministre de la culture et ses conseillers souhaitent taxer la publicité sur internet pour financer les déficits que la réforme aura créé au sein du service public. Par cette implacable cavalerie, c’est simplement le financement du web dans son ensemble qui servira à gonfler les profits de TF1.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable.

Quel pays peut s’offrir le luxe de retarder son développement technologique de manière aussi évidente? Quel heureux dirigeant de quelle nation joufflue et bien portante peu ainsi brider le secteur dont la croissance est la plus forte, celui qui créera peut-être un jour le plus d’emplois, de postes à très forte valeur ajoutée, d’élan, de dynamisme, de nouveauté ? Quelle démocratie sure de l’excellence de ses institutions peut traiter comme rien le moyen d’intégrer chacun dans le débat politique, de développer le sens de la discussion et de la participation, d’élargir à tous l’accès à l’information ?

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable… mais elle est en train de devenir un projet.

Il ne s’agit pas ici d’une taxe d’inspiration économique, ni sociale, ni écologique, ni humanitaire. Cette taxe devra financer l’interdiction de la publicité sur le service public, c’est à dire la mise sur orbite de TF1 comme acteur ultra-dominant du marché publicitaire hertzien français.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet est en train de devenir un projet porté, défendu, mené à bien par de nombreux intérêts industriels et politiques. Ce qui parait invraisemblable pourrait bien arriver.

Il est temps que les acteurs de l’internet français pensent à son fonctionnement et à son rôle, bien au-delà de leurs intérêts particuliers.

Il est plus que temps de lancer la discussion sur le sujet.

Une nouvelle étape dans la déchéance du Figaro?

Vendredi 25 janvier 2008

Il est désormais permis de se demander jusqu’où descendra Le Figaro.

Que l’ex-grand journal des droites françaises soit peu à peu devenu prisonnier d’un actionnaire pour qui les différences entre presse et service de communication relèvent des plus byzantines subtilités n’est malheureusement qu’une des mauvaises habitudes du métier -on se référera au Canard Enchainé de la semaine pour la manière dont le propriétaire traite sa presse, si l’on entretien la moindre naïveté sur le sujet-.

Que les liens entre les actionnaires de l’ancien quotidien de référence et le président de ce pays aient permis à ce dernier d’annoncer directement les départs, les promotions et les nouveaux arrivés, c’était beaucoup abaisser un journal qui, en dépit de sa proximité traditionnelle avec les politiques de droite, n’avait encore jamais atteint ce niveau de servilité.

Que les dirigeants de l’organe de presse aient soutenu et soutiennent officiellement les pouvoirs installés, qu’ils le fassent sans pudeur ni restriction, ce devrait être la source de légitime tristesse mais non pas d’étonnement, pour qui a jamais passé quelques minutes devant les journaux de la première chaine de télévision.

Toutes ces évolutions semblaient bien malheureuses dans des lieux où les mémoires de Mauriac et d’Aron ne s’étaient pas encore totalement éteintes. Elles auraient peut-être aussi semblées naturelles, tant est ancienne la lutte pour l’indépendance de la presse et pour sa qualité.

Le Figaro du jour marque pourtant une nouvelle étape dans le long processus dans lequel il est désormais engagé. La une de l’édition papier accuse sur trois colonne « L’homme qui a fait perdre 5 milliards à la Société Générale », elle étale sa photo d’identité sur le reste de la page, donne son nom, mentionne la source -la direction de la Société Générale…- en police trois fois plus petite, diffuse l’ensemble à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires en France et à l’étranger.

Au risque de rappeler quelques évidences, cette accroche digne des meilleurs moments de la trash-télévision n’a pas sa place dans un journal véritable. Quand il porte une telle accusation, le Figaro le fait

  • sans preuve
  • sans la moindre compréhension de l’activité profondément collective dont il est question, c’est-à-dire celle des salles de marchés
  • sans la moindre retenue, celle qui aurait du l’inciter à reconnaitre que l’affaire est certainement complexe, que les responsabilités sont peut-être enchevêtrées, qu’au minima une incertitude pèse encore sur le sujet
  • sans la plus élémentaire humanité, c’est à dire sans penser une seule seconde à ce qu’il pourrait advenir de ce terrible criminel que l’on a bien opportunément dévoilé, que l’on désigne maintenant à la vindicte, que l’on nomme seul coupable, dont on se demande peut-être déjà s’il ne faudrait pas le lyncher

Le Figaro descend aujourd’hui plus bas que cette presse de caniveau dont il s’est longtemps gaussé.

Quand peut-on parler de krach financier ?

Mercredi 23 janvier 2008

Lorsque les journaux de gauche en font leur couverture ? Lorsque les journaux de droite titrent sur le rebond ? Lorsque les économistes expliquent qu’ils l’ont toujours anticipé ? Lorsque l’amplitude des variations -la volatilité- atteind des niveaux capables de  désorienter les banquiers les plus expérimentés ?

C’est que l’économie n’aide en rien à répondre à cette question, et cela non par défaut de théorie mais bien plutôt par trop plein d’explications. Une galaxie de modèles et d’interprétations concurrentes s’étend de ceux pour qui les marchés financiers ne peuvent pas kracher à proprement parler -ils sont sensés refléter la meilleure synthèse possible de l’information disponible et donc traduire toujours au mieux l’état du monde- à ceux pour qui toute variation de cours est par définition suspecte – le prix des actifs n’étant cette fois pas sensé refléter autre chose qu’une combinaison allétoire de spéculations-.

Si tant est que l’économie soit au moins partiellement une science, elle ne dit jamais véritablement ce que sont les choses, et doit se contenter de proposer des outils pour les lire et les interpréter. Ces outils – ce que les scientifiques appellent des modèles- ne sont jamais démontrables, car c’est à partir de leur jeu d’hypothèse que se font les démonstrations.

Quand peut-on donc parler à coups sur de krach financier ? Simplement lorsque la discussion des acteurs concernés s’arrète sur une opinion unanimement partagée… celle selon laquelle il y a un krach financier.

De la nudité

Mercredi 16 janvier 2008

D’érotisme ou non mêlée, il semble que la nudité ne perde jamais cet étonnant pouvoir de surprendre, de provoquer, de déstabiliser. L’époque, le contexte ou le média ne font rien à l’affaire. Toutes et tous ont leur chance. Après Carla Bruni ou Laure Manaudou, c’est le grand retour de… Simone de Beauvoir nue.

Si la bien innocente photo a peu de chance de provoquer les tornades de buzz de ses illustres devancières, elle agite à nouveau la discussion blogo-médiatique. Quelle merveille que de voir les coalitions tartuffières s’armer pour attaquer une paire de fesses du siècle dernier! Quelle chose remarquable qu’une rédaction entière se mobilisant pour la défendre et l’illustrer!

Quelle chance après tout, que ni l’habitude ni la répétition n’ôtent jamais cet étonnant pouvoir qui est celui de la nudité.

2008, année de la nouveauté!

Vendredi 11 janvier 2008

Une excellente année à tous, lecteurs occasionnels ou participants réguliers de ce carnet.

Que vous souhaiter? Une seule chose en ces temps emmitouflés, vous souhaiter à tous la fraicheur sans apprêt de la nouveauté.

Pourquoi la nouveauté? C’est qu’après de longues vacances hivernales, des vacances rêveuses, paresseuses, enneigées, après de longues vacances de carnet, je crois retrouver le tintamarre politiquo-médiatique au point précis où l’avait laissé un dernier billet, comme un éternel retour en accéléré. Le bal des grands et petits médias à l’air perpétuellement figé, il parait s’assoupir des mêmes comptines, des mêmes secrets déliés et reliés, il donne l’impression de se jouer des mots et des controverses, pour toujours se replier sur lui-même, tourbillon frénétique, immobile de sa propre mobilité.

Alors pourquoi la nouveauté? Parce qu’au cœur du tourbillon médiatique se trouvent les indices d’une transformation profonde, inéducable, vivifiante. Parce que cette transformation, ce que j’appelle avec d’autres la démocratisation, est source de couleurs, d’invention, de partage, d’optimisme renouvelé. Parce que les grands mouvements technologiques et sociaux révèlent jour après jour des horizons nouveaux, des aventures inédites, des occasions pour tous d’y participer.

2008 année de la démocratisation? Elle serait plutôt affaire de décennies et ne se laisserait pas enfermer dans le temps court d’une année. 2008 plus modeste donc, mais peut-être pas moins inventive.

2008, année de la nouveauté!

Les nouvelles photos de Carla Bruni et de Nicolas Sarkozy…

Lundi 17 décembre 2007

..ne sont bien sûr pas sur ce carnet.

- Les commentaires? Pas plus

- La stratégie de Sarkozy? J’en avais parlé

- La collisation des médias pepoles et des médias politiques? Mon avis reste ici

- Des liens vers d’autres carnets? Rien d’explicite, de sérieux, d’approfondi, de favorable ou de défavorable que vous n’ayez certainement déjà trouvé

Non, non, pas de curiosité sur un déjà si vieux sujet, si ce n’est celle des visites qu’un aussi joli titre sont suceptibles d’égarer…

Les désirs mimétiques du Parti Socialiste

Vendredi 7 décembre 2007

S’ils voulaient se tendre un miroir, les responsables du Parti Socialiste, ses commentateurs et surtout ses militants devraient lire et relire René Girard.

C’est que dans le grand parti de la gauche, le désir mimétique parait avoir tout emporté. C’est que l’on n’y semble vouloir exclusivement ce que ce que les autres veulent, y éviter très précisément ce que les autres évitent, dans un jeu de miroir sans fin, dans  un infernal tourbillon où les acteurs de la dernière présidentielle semblent irrésistiblement aspirés.

On se perd d’admiration des infinies symétries entre la candidate et le premier secrétaire, entre la compagne et le compagnon, entre les éléphants et les gazelles, entre les rénovateurs et les autres rénovateurs, entre les insultes narcissiques blessantes et les déclarations narcissiques blessées, entre les cultes de l’image, entre les victimisations croisées, entre la fuite du parti et la recherche du parti, entre tout ces malheureux désirs qui comme l’explique Girard ne sont pas pour eux-mêmes mais uniquement parce que les autres les ont désirés.

Ceux qui sentent la profonde stérilité de ce narcissisme collectif ne peuvent pas ne pas rêver de grands espaces, de nouvelles traces, d’ailleurs renouvelé. Mais pour sortir du tourbillon du désir mimétique, on ne peut se satisfaire de nouveaux désirs qui seront aussi prestement imités. Il faudra s’écarter radicalement du mimétisme de la dernière présidentielle, c’est-à-dire n’être ni l’ancienne candidate ni ses anciens opposants, ni rejouer l’assaut du dehors ni avoir déjà été haut dirigeant, ni fredonner la rengaine de la nouvelle garde ni déclamer la protection de l’ancienne.

C’est du cœur du parti que devra naitre une nouvelle forme de légitimité.

Des mœurs médiatiques: tradition et nouveauté

Lundi 19 novembre 2007

L’intervention d’un président de la république dans la nomination du directeur d’un grand quotidien surprendra surtout ceux que de tels sujets n’ont jamais intéressé. Le très bon récit de Rue89 sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le choix de la direction des Echos ne présente donc pas tant d’intérêt par ce qui est révélé que par la manière dont la révélation est faite, par les canaux de diffusion qu’elle a trouvé et par les commentaires qu’elle suscite et va susciter.

Dans l’organisation médiatique traditionnelle, un petit nombre de personnes détient l’essentiel des leviers de commande sur l’administration, le monde économique et les organes de presse. Les interdépendances entre questions politiques, économiques et industrielles imposent à chacun de se préoccuper des changements survenus chez les autres. De nombreux canaux discrets permettent de se faire entendre, de pousser ses candidats, de s’adapter aux nouveaux rapports de forces. Dans un tel contexte, commun à l’ensemble des pays industrialisés, l’intervention d’un président dans l’univers médiatique peut prendre différentes formes et différente voies, mais son indifférence est tout moins qu’assurée.

Ainsi, dans l’organisation médiatique traditionnelle, le récit de Rue89, à la fois trop lointain du quotidien du public et trop proche de celui des journalistes, n’aurait pas été jugé digne d’investigation, de commentaire, de diffusion. Au plus, l’histoire aurait suscité quelques fines allusions d’éditorialistes madrés, quelques échos allusifs ou codés, quelques frissons connaisseurs entre initiés. Quand bien même un grand média l’aurait diffusé, l’article n’aurait pu susciter d’échos, de commentaires, d’approfondissement. Dans une organisation pyramidale, bien peu de gens ont à la fois l’envie et la capacité d’analyser les bouleversements du sommet.

Ce n’est donc pas l’intervention du président de la république dans une nomination bien éloignée de ses responsabilités officielles, ni même son implication personnelle dans ce qu’on aurait traditionnellement laissé faire à un conseiller, qui présentent en soi une nouveauté. C’est l’extension de la discussion publique vers ce sujet.

En prenant place aux cotés des médias traditionnels, les médias issus d’internet élargissent considérablement l’espace des débats. Ils portent la question au cœur des intérêts croisés entre information, politique et économie. Ils ouvrent un vaste champ d’investigation et de réflexion, qu’il faut, par delà l’anecdote du jour, ne pas se lasser de comprendre ni d’explorer.

S’il est poursuivi et mené à bien, nul doute alors que ce renouvellement des moeurs médiatiques n’engendre de formidables opportunités de démocratisation et de progrés.

De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées

Mardi 13 novembre 2007

Ces temps de mobilisation sociale voient naturellement refleurir les discussions sur la légitimité des votes, des grèves et des mobilisations forcées.

De nombreuses voix se mêlent pour les opposer. Les séides du gouvernement, mais ils ne sont pas les seuls, soufflent partout que l’élection du président légitime définitivement son programme, qu’il serait antidémocratique de s’y opposer. C’est au fond l’idée même de grève qui est contestée. Dans nos sociétés, l’essentiel des pouvoirs formels procède directement ou indirectement de la démocratie. Comme une grève s’oppose par nature à l’une au moins des formes du pouvoir, cette logique la condamne à toujours se trouver en opposition avec la démocratie.

Des voix moins caricaturales portent une autre idée qui n’est pourtant pas très éloignée. Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé.

Ce deuxième raisonnement a l’inconvénient de nous ramener au premier. Dans la pratique, un étudiant ou un employé n’a presque jamais d’intérêt individuel à participer à une grève. Comme il ne représente jamais qu’une part infime de la masse de grévistes, ses actions personnelles n’ont pas d’effet sur le déroulement d’ensemble. Les étudiants et les employés se trouvent confrontés à ce que les économistes appellent le problème du passager clandestin: tout le monde a intérêt à continuer à travailler tout en bénéficiant de l’éventuel succès de la grève… des autres. Ce phénomène n’est pas un aspect mineur des mobilisations sociales, c’est son principal enjeu. Les syndicalistes le savent: si l’on n’exerce aucun forme de contrainte, ni morale, ni physique -je ne parle bien sur pas des violences, qui sont un autres sujet- on ne parvient jamais à mobiliser ceux-là même qui sont favorables aux revendications. Dire que l’on accepte les grèves mais que l’on refuse leurs débordements, c’est s’assurer qu’on aura toujours une bonne raison de les condamner.

Ainsi donc la question de la légitimité des grèves doit se poser dans toute sa brutalité: face au suffrage universel, quel est la légitimité de la grève et de son cortège de mobilisations forcées?

Les réponses juridiques manquent évidemment le point principal: on ne demande pas ici ce que dit la loi, qui peut bien sur être modifiée, on demande si à coté du vote, d’autres formes de légitimité démocratique peuvent coexister.

Posant ainsi la question, on ne peut pas manquer de répondre par l’affirmative. Non seulement le vote n’est pas la seule légitimité démocratique mais sa propre légitimité a toujours été incertaine aux yeux de ceux qui ce sont penchés sur le sujet. Le tirage au sort et l’unanimité sont des processus de décision bien plus équilibrés, dont les principales limites sont d’ordre pratique, ce qui n’entache en rien leur légitimité.

Pour établir un cadre dans lequel le vote majoritaire s’impose fermement à toute autre forme de légitimité, il faut une unanimité préalable, par laquelle chacun s’accorde à abandonner toute discussion devant le résultat voté. Rousseau a très précisément décrit le fonctionnement d’un tel contrat. Implicitement, il en a aussi laissé apparaitre les conditions préalables: l’égalité d’information, de communication, d’accès à la discussion. Pour que le contrat social fonctionne, il requiert ce qui sera plus tard nommé des « conditions idéales de parole » par les théoriciens de l’éthique de la discussion.

Dans nos sociétés, rien n’est moins également partagé que l’accès à l’information, que la capacité d’y participer, que le pouvoir de l’influencer. Quel est la légitimité du vote quand le sens même du vote est perpétuellement obscurci par cette inégalité? Qu’est ce qu’une grève nationale si ce n’est la tentative de rééquilibrer l’inégalité médiatique fondamentale de nos sociétés?

Le vote est le garant nécessaire de la démocratie: il préserve les droits essentiels, corrige les déséquilibres trop marquants, impose des discussions approfondies sur les politiques menées par les élus. Le vote n’est cependant qu’une des formes de la démocratie, qu’un des éléments de la discussion. En renouvelant les conditions du débat, en modifiant les rapports de forces médiatiques et politiques, les mobilisations sociales, les grèves et les discussions syndicales contibuent elles aussi à la démocratie.

Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée

Vendredi 9 novembre 2007

Comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Les murmures des étudiants longtemps étouffés, les échos d’assemblées générales, les foyers de grève disparates, les rancœurs longtemps retenues, les colères, les couleurs syndicales, le développement souterrain des ententes et des coordinations. Ailleurs, loin, la faible agitation des ministères, les lois déjà votées, les décrets déjà bouclés, les budgets déjà annoncés, le besoin déjà de ne pas céder. Ailleurs encore, très loin des deux foyers, l’incompréhension des uns et des autres, les vieux médias qui nettoient leurs vieux récits de protestataires déchainés, les nouveaux qui lancent par réflexe des arguments déjà conditionnés, des voix soutenant la montée de la clameur, d’autres conspuant les inflexibles et les réformes bloquées.

La réforme des universités n’est pas une invention de ce gouvernement: tous les acteurs portent depuis des années le besoin d’autonomie, de décentralisation, d’initiative, de nouveauté. Comme nos sociétés, comme les institutions qu’elles abritent, les universités sont partout à l’âge de la démocratisation. Elle réclame l’assouplissement des règles générales, la responsabilisation, la personnalisation. Les projets qui sont sortis des bureaux des ministres sans qu’eux même l’aient nécessairement ni voulu ni compris participent à un mouvement utile, nécessaire, inévitable. Un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer. Qu’ils ne pourraient que revendiquer?

La réforme des universités est un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer s’ils approfondissaient ses causes et ses conséquences, s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés.

La décentralisation des universités est un mouvement que le gouvernement ne peut pas expliquer car c’est un mouvement dont la réalité le dépasse. Il s’agit de déconcentrer les pouvoirs quand le président veut tout décider. Il s’agit de responsabiliser les institutions quand le président les attaque partout au nom de son égotisme débridé. Il s’agit de définir un destin collectif quand le président ne vante que sa très chère individualité. Il s’agit enfin que les ministres écoutent et discutent alors que leur chef a depuis longtemps cessé de discuter et d’écouter.

Voila la catastrophe qui veut maintenant s’annoncer: la réforme des universités est une décentralisation nécessaire, imposée par un gouvernement qui ne peut ni la comprendre ni l’expliquer à des étudiants qui ne peuvent ni l’entendre ni y participer.

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

D’un coté, l’on vante et l’on va bientôt crier la nécessité de faire le bonheur des étudiants et des professeurs contre les étudiants et les professeurs. On attaquera leur cécité, leur ignorance, leur cynisme. On montrera du doigt leurs arguments caricaturaux, leur incompréhension des faits. On sera sincèrement triste que l’intérêt général soit à nouveau bafoué. On fera les matamores. On oubliera le peu que l’on savait de l’indispensable réforme que l’on voulait promouvoir. On cédera. Soit en plein jour soit dans l’opacité.

De l’autre coté, l’on se laisse et l’on se laissera porter par le romantisme de la révolte. Les couleurs, les fumées, les cris, les amis rencontrés, les amours de manifs, l’action pure et belle, le plaisir de l’instant tous les jours retrouvé. On se moquera des arguments et des bonnes volontés. On voudra tout obtenir. On ne cédera pas. Pourquoi le ferait-on? Pour qui le ferait-on? On a l’avenir et la jeunesse, les cours n’apportent pas d’argent, on a rien à perdre ni à abandonner. On obtiendra gain de cause. Gain de cause sur quoi? Gain de quoi?

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Il est plus que temps que chacun reprenne ce fardeau que le gouvernement n’a jamais était capable de porter: celui d’écouter, de discuter, de comprendre. Celui de révéler ces étonnants paradoxes: le gouvernement ne comprend pas la réforme qu’il impose, elle est utile et nécessaire aux universités, elle doit être appliquée au plus vite, les étudiants sont capables de le reconnaitre et de l’accepter, une apparence de succès n’empêchera pas ce gouvernement de s’écrouler.