Le visionnaire, l’évangéliste et la communauté

Je ne sais exactement pourquoi les mots du Web s’inspirent aussi souvent des thèmes religieux.

Peut-être est-ce simplement la conséquence du vieux fond protestant des pionniers de la Silicon Valley ? Peut-être est ce l’effet de l’ambition hors-norme qui conduit le Web, et à quoi rien d’autre ou presque ne saurait se comparer?

Dans ce vocabulaire, il est en revanche un point qui ne devrait pas étonner : c’est la prééminence du social sur le technique. Les technologies Web sont sociales par nature. A la différence de la roue, de l’imprimerie ou de la poudre à canon, elles ne réalisent presque rien d’elles-mêmes. Elles ne valent qu’en transformant simultanément les usages d’un grand nombre de personnes.

Toute évolution du Web, petite ou grande, s’appuie certes sur des évolutions techniques, mais ce sont les changements massifs des usages qui font les révolutions.

Web revolutions, par Patrice

Alors, dira-t-on peut-être, si les évolutions techniques ne valent que par les nouveaux usages, et que les nouveaux usages s’appuient nécessairement sur les évolutions techniques, d’où vient ce changement que nous observons tous les jours sur le Web ?

Ce sont là qu’interviennent ces trois mots étranges et vaguement religieux qui étonnent tant ceux pour qui le Web n’est fait que de technique et de fonctionnalités : le visionnaire, l’évangéliste et la communauté.

Que l’on se rassure, aucun n’est lié à une quelconque divinité. Tous touchent en revanche très concrète cette matière sociale et humaine par laquelle de nouveaux usages s’inventent, de diffusent et s’installent dans nos sociétés.

Le visionnaire n’est pas tant celui qui prévoit l’avenir – domaine ou chacun partage très démocratiquement la quasi-certitude de se tromper – que celui qui donne une sens à des évolutions déjà engagées. Il identifie ce qui est déjà là, voit et surtout partage ce qui change ici et maintenant dans les techniques et les usages. En proposant une nouvelle manière de comprendre les phénomènes existants, il donne aux technologies et aux usages les moyens de se transformer pour créer de nouvelles technologies et de nouveaux usages cohérents et capables de s’installer. Il permet aux innombrables individus qui font le Web de se coordonner.

Web visionaries, par Patrice

L’évangéliste est celui qui diffuse les nouveaux usages. Il convainc des groupes de plus en plus nombreux d’utiliser une nouvelle technologie, mais aussi découvre, comprend, adapte et guide en permanence ces mêmes technologies.

Dans le contexte hautement participatif du Web, il ne saurait se contenter de répéter une idée ou une doctrine : il l’amende en permanence, il la transforme au fil de son adoption, il l’adapte aux nouveaux utilisateurs comme ces nouveaux utilisateurs s’adaptent eux-mêmes à la technologie. Il intègre les nouvelles idées aux anciennes pratiques et les anciennes pratiques aux nouvelles idées.

Web evangelists, par Patrice

La communauté enfin, cela n’étonnera personne, est le support ultime d’une nouveauté. C’est elle qui la fait vivre, l’enrichit, la réinvente aussi, et parfois bien au-delà de ce que l’idée originelle pouvait porter. C’est à la fois la preuve du succès d’une nouveauté et la force sociale qui assure son développement et sa pérennité.

Le Web dans son ensemble est en premier lieu une institution sociale : visionnaires, évangélistes et communautés en sont les inventeurs toujours renouvelés.

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3 réponses à to “Le visionnaire, l’évangéliste et la communauté”

  1. edgar dit :

    Il y a, au final, une mystique de la communication Internet qui est assez ridicule et permet de croire que la communication instantanée de quelques-uns prépare le paradis pour tous. Bauman cite un texte d’une Margaret Wertheim comparant le cyberespace et la conception chrétienne du paradis (« de même que les premiers chrétiens voyaient le paradis céleste sous la forme d’un lieu idéal [...] les prosélytes du cyberespace proclament que leur domaine est un monde idéal situé « au dessus » et « au delà » des problèmes du monde matériel »).

    Bauman ne manque pas de relever que parallèlement à cet optimisme immatériel des élites, la réalité est que les élites sont concrètement très situées, et généralement à l’écart des masses qui risqueraient de les gêner (« l’extraterritorialité des élites est assise sur un dispositif des plus matériels, à savoir le fait qu’elles soient physiquement inaccessibles à quiconque ne dispose pas d’un droit d’entrée).

    extrait de ma note de lecture : http://www.lalettrevolee.net/article-34811918.html

  2. Patrice dit :

    La communication sur internet étant extrêmement décentralisée, chacun peut avoir l’impression que son petit groupe ou un petit groupe « d’élites » autoproclamées y vit en vase clos…. Ce n’est pourtant qu’une illusion, tant son nombreuses ses communautés et tant elles sont inter-connectées. Il est en recanche bien certain qu’internet n’abolit pa d’un souffle les barrière sociales, elles s’y reconstituent en grande partie.

    En grande partie…. Mais seulement en partie

  3. Do you understand how important is this hack for clash royale.

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