Le Web : un projet de démocratisation inachevé?

Le Web constitue au fond un projet de démocratisation des médias. Avec toute leur diversité, les outils, les plateformes et les pratiques qui se sont accumulées depuis sa naissance  tendent à faire de chaque utilisateur un média plein et entier.

De fait, la phase que l’on a nommé Web 2.0 a transformé la pratique de millions d’utilisateurs. Ceux qui étaient les spectateurs de contenus réalisés par une poignée de professionnels et de passionnés sont aujourd’hui les principaux créateurs du Web. Le nombre, la diversité et la qualité des contenus offerts à tous a connu une croissance sans précédent.

Pourtant, la démocratisation de la création n’a pas entrainé la démocratisation de l’accès aux contenus. Ce sont les moteurs de recherche et les grands portails, non les internautes, qui guident et orientent la navigation des internautes. Les systèmes de vote et les sites de partage de favoris ne remédient pas à cette situation. Agrégeant les points de vue individuels plutôt que d’en tirer la spécificité, ils produisent des résultats de même nature que ceux des moteurs de recherche.

Ce déséquilibre entre création démocratique et accès centralisé aux contenus constitue une entrave bien visible :

-        En tant que spectateurs, les internautes ne trouvent pas leur chemin dans la masse énorme des contenus susceptibles de les intéresser

-        En tant que créateurs, les internautes qui veulent développer leur audience doivent s’investir dans des activités de diffusion et de référencement bien éloignées de leurs véritables intérêts

C’est peut-être la source de cette étrange sentiment qui rassemble aujourd’hui les analystes du Web. D’un coté, la production massive de contenus par les utilisateurs constitue une évolution sans égale dans l’histoire des médias, d’un autre coté, cette production semble bien peu visible, bien peu accessible au regard des efforts qu’elle suscite.

Je crois qu’il manque un maillon déterminant dans le mouvement de démocratisation du Web, un maillon permettant à chacun de devenir l’organisateur, le cartographe, en un mot l’éditeur de son Web comme de celui des autres…

…que tant que cette activité d’édition ne sera pas démocratisée, l’un de mouvement majeurs du Web restera largement inachevé.

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13 réponses à to “Le Web : un projet de démocratisation inachevé?”

  1. Marco dit :

    Hear hear! nous attendons cet outil avec impatience…
    Marrant je t’ai vu rédiger ce billet tout à l’heure… et ce n’est qu’un hasard si mon blog a le même design que le tien, pas de panique !
    Si tu es OK je voudrais mettre cratyle.net dans le blogroll de morningmeeting, au-delà de pearltrees je partage pas mal de tes centres d’intérêts, ce serait un honneur !
    A+

  2. cratyle dit :

    Marco – j’adore ton blog : le choix tu thème est excellent, et on peut en dire au moins autant -sinon plus- de la blogroll… Un gout irréprochable!

  3. Marco dit :

    Nous sommes en effet entre gens d’excellente compagnie… merci pour les encouragements ! J’espère que le contenu te plaît également ;-)

  4. Pied à Terre dit :

    Tout à fait d’accord avec le point de vue exprimé, mais pas avec la conclusion. Je m’explique : si les internautes se laissent guider par les moteurs de recherche (une expérience intéressante à ce sujet http://www.mushon.com/spr09/nmrs/02/03/a-week-without-google/)
    ou par les digglike, c’est bien qu’ils n’ont pas le temps ou l’énergie de faire autrement – si tant est que cet autrement soit suffisamment efficace.

    Prenons aaaliens.com, par exemple. Une initiative remarquable, particulièrement utile. Pour autant, l’édition y est là encore la prérogative de quelques « chosen few » (et pas des moindres, je le concède avec plaisir :-) , loin d’être démocratique. L’internaute choisit là aussi de s’en remettre à ceux qu’il considère qualifiés pour lui apporter le meilleur de la production disponible.

    J’utilise avec assiduité un agrégateur depuis plus de deux ans, ce qui (d’après un sondage à la méthodologie irréprochable, interrogation en face à face de mes potes autour d’une bière) me place dans le ventre mou des utilisateurs : ni complétement largué, ni particulièrement en avance. Et pourtant, l’effort de le tenir à jour (supprimer les blogs inactifs, reformater les catégories, intégrer les nouvelles perles) m’est toujours coûteux et chronophage.

    Comment alors le spectateur lambda peut-il contourner les biais de la diffusion de l’information sur internet ? A-t-il les moyens – et l’envie – de le faire ?
    Et histoire de troller un peu ;-) , doit-il le faire ? internet n’est-il pas le marché de l’information par excellence, où la meilleure information (aux yeux du consommateurs) doit être la plus compétitive et systématiquement recueillir le plus d’audience ?

    (Sinon première visite sur ce blog, et pas la dernière – merci Marco pour le lien :-)

  5. Patrice dit :

    Pied à Terre – Je ne saurais dire à quel point ton commentaire constitue l’introduction rêvée d’un prochain billet… Si, si, c’est vrai.

    L’édition de contenus est en effet réservée aujourd’hui à une petite « élite », comme jadis la création de contenus l’était. Il manque deux choses pour qu’elle puisse se démocratiser
    1- Un format simple et utilisable par tous
    2- Une communauté ouverte à tous les éditeurs, amateurs et professionnels, qui leur permette d’appuyer leurs « oeuvres » les unes sur les autres, et de les faire collectivement progresser.

    Ce sont les deux conditions qui explique la démocratisation d’activité traditionnellement aussi « élitistes » que d’écrire des billets, de partager des vidéos, voire -et là, on touche un point extrème- d’écrire une encyclopédie.

    Tous les internautes seront-ils passionnés par l’iéde d’éditer eux-même leur web? Probablement non à court terme. Mais il n’est pas nécessaire qu’un milliard d’individus éditent le Web pour le démocratiser, quelques pourcents de ce milliard suffirait amplement…

    Quand à l’envie, qui n’a jamais envie de guider ses lecteurs, ses spectateurs, ses amis, ses proches au travers des choses qu’il connait? Qui ne connait le plaisir de guider? Il n’est pas différent de celui d’éditer.

  6. Pied à Terre dit :

    Je plussoie sur le pénultième paragraphe, mais ne peut m’empêcher de différer sur le postulat et les conclusions (mes excuses au passage pour cette prise de contact dissonante ;-) .

    M’est avis que l’édition de contenus s’est formidablement démocratisée (le blog de ma tata huguette et de son chien hogo en étant l’exemple le plus flagrant) et les supports de diffusion et de soutien des « oeuvres » se multiplient (quoique de qualités variables).
    Ainsi l’on pourrait penser que les outils et les supports sont en place : ce serait le public qui ne l’est pas.

    Et je rejoins ici la remarque que j’allais apposer à ta conclusion : j’ai humblement tenté de guider le très modeste public de mon blog (qui, pendant qu’il était un tant soit peu actif, comportait utilisateurs avisés et simples navigateurs un peu perdus sur le net) via delicious et netvibes. Mais j’ai bien peur que personne dans ces catégories d’acteurs ne souhaite être guidé, pris par la main de manière explicite.
    Je formulerai deux hypothèses :
    1 – la plus plausible. Mes capacités de guide n’inspirent certainement pas assez de curiosité ou de confiance
    2 – l’internaute peut répugner à s’en remettre à un guide de peur de manquer ce qu’il pense pouvoir trouver par lui-même (ne sachant pas que google le guide, bien entendu). Et ce d’autant plus qu’il identifie ce guide à « l’élite » (et sur l’internet l’élite c’est berk)

  7. Patrice dit :

    Pied à Terre – C’est le coeur du sujet! L’édition n’est pas la création de contenu, elle est la création de parcours au travers de contenus existants.

    En peinture, « l’éditeur » est le commissaire d’exposition, qui agence des tableaux pour raconter une histoire, qui va au delà des tableaux eux-mêmes. Dans un journal, « l’éditeur » est le rédacteur en chef: il organise les papiers et définit un parcours de lecture sans lequel les news individuelles n’auraient pas le sens que leur donne le journal entier.

    Les formats que tu cites ne remplissent pas ce rôle car ils ont été conçus dans d’autres buts.

    Les blogs sont des outils de création de billets. Même si les liens permettent une édition minimale, elle ne va pas jusqu’à guider: elle se contente de renvoyer ailleurs.

    Delicious permet de sélectionner les meilleurs contenus, non de raconter une histoire à partir de ces contenus – c’est la différence entre la réserve d’un musée, et l’exposition que son directeur construit sur un sujet.

    Netvibes permet de construire une forme de parcours, mais son unité de base n’est pas le contenu, c’est le flux, c’est-à-dire un ensemble de contenus déjà édités (via la chronologie).

    En fait, chacun essaie plus ou moins un jour d’utiliser ces formats pour ce qu’ils ne permette pas de bien faire : éditer le web. Cela explique à la fois les difficultés et les limites que tu mentionnes justement plus haut.

    Il manque donc un nouveau format, un format spécifique qui permette à chacun de devenir éditeur, qui permette à chacun de bénéficier des éditions qui lui plaisent quand elles lui plaisent, qui permette enfin à une très large communauté d’éditeurs, à une communauté d’éditeurs démocratique de se développer…

    Créer ce format, et bien, c’est le sens du projet dont il est question dans ce carnet, c’est précisément le sens de… Pearltrees.

    Mais je crois que j’anticipe déjà beaucoup sur un prochain billet. A suivre donc… et de prés ;-)

  8. Pied à Terre dit :

    Convaincu je suis
    Merci de ces explications et du projet, donc!

  9. Marco dit :

    Intéressante discussion que je prends avec retard.
    @PàT : j’aurais dit que le côté démocratique du web et l’ouverture de son blog par ta Tata Huguette étaient dans ses gènes dès le départ (au web, mais aussi à Tata Huguette). Etant un vieux con par rapport à toi, je me rappelle de l’émergence du premier web (1996), on y trouvait, surreprésentés en nombre (sinon en qualité), des « sites persos » dégueux avec force frames sur la forme et photos de chats sur le fond. Le « site perso » a été remplacé par le blog, mais le côté qualitatif de celui-ci n’allait pas de soi au début. Beaucoup de gens « éduqués » autour de moi voyaient les blogs avec condescendance (certains toujours). Les applications qualitatives (blogs pros, journalisme alternatif, espaces de discussion, etc.) ne sont pas si nombreuses. C’est ce qui fait que les solutions de veille pros actuellement commercialisées peuvent prétendre à une exhaustivité qualitative en indexant moins de 300 000 sources (blogs mais aussi sites, forums, etc., France) : les 10 millions de blogs restants ne comptent pas pour grand chose… Dans le même ordre d’idées, d’accord sur le « il n’est pas nécessaire qu’un milliard d’individus éditent le Web pour le démocratiser » de cratyle. C’est un prolongement de la règle des 90/9/1 appliquée aux web social : 90% de lecteurs autrement passifs, 9% de commentateurs, 1% de producteurs actifs de contenus… L’ambition de pearltrees pourrait-elle être de bouleverser cette segmentation, en allant transformer de simples lecteurs en éditeurs ?
    @cratyle : tu pitches bien l’idée à la base de pearltrees, ce qui n’est pas toujours évident quand on n’a pas la bête sous les yeux… Une remarque me vient quand même à l’esprit : pour que la sauce communautaire prenne autour de pearltrees, il faudra probablement agir aussi sur des leviers moins nobles que l’envie de démocratie. Tout le monde n’a pas forcément envie de venir débattre et s’exprimer dans l’agora. Peut-être faut-il aussi penser à flatter d’autres besoins et instincts de l’individu : s’amuser, se mettre en avant, etc. J’en faisais la remarque à François l’autre jour : l’espace « édition » et cartographie a été prioritairement développé sur pearltrees (François l’a reconnu et s’en est d’ailleurs très bien justifié), mais du coup je trouve que le volet navigation et découverte des perles pêche un peu et n’est pas assez mis en avant. Le côté ludique manque un peu… mais je m’arrête je ferais mieux de poster ces commentaires sur le blog pearltrees !

  10. Patrice dit :

    Marco – En effet, je ne parle pas ici de l’apect ludique… D’abord parce que pour découvrir l’aspect ludique de l’édition (et de la lecture des éditions des autres) et bien il n’y a rien de mieux… que d’essayer….

    Aussi, et c’est un point très intéressant, parce que chacun invente sa propre manière d’éditer, et que dés maintenant, la communauté nous surprend énormément parce qu’elle est capable de faire du concept d’édition comme de l’outil lui même. Un sujet sur lequel il faudra revenir très vite!

  11. Marco dit :

    Patrice – vrai, les éditeurs actuels créent leurs propres usages ludiques, mais ne sont-ils pas justement plus impliqués que l’utilisateur lambda ? Peut-être faudra-t-il donner à cet utilisateur lambda des « incentives » ludiques pour l’amener vers pearltrees ? J’ai hâte de voir quels seront les effets du passage en mode public !

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