Archive pour septembre 2008

Des marchés financiers, des maraîchères et des fromagers

Jeudi 18 septembre 2008

Les partisans infatigables et les opposants résolus des marchés m’ont toujours également étonné.

Peut-être est-ce l’effet d’une enfance dans une petite ville de province, où le mot marché évoque surtout les étals de fruits et légumes, les fromages, les charcuteries, les bonimenteurs et leurs sacs de nouveautés?

Si l’on pensait à ces marchés là en évoquant les marchés financiers, dirait-on sérieusement que les maraichers et les fromagères les mieux doués régulent naturellement leur économie? Que leurs prix reflètent très exactement l’avenir de l’offre, de la demande et la météorologie? A l’inverse, pourrait-on vraiment dire que leur commerce, fut-il entretenu par de nombreux intermédiaires ou par des grossistes artificieux, constitue de lui-même une impasse économique, et une voie risquée pour l’humanité?

Pourtant, pour ce qui concerne le cœur de leur activité, le trader de dérivé de taux de Londres et l’arbitragiste de Singapour ne se distinguent en rien de la maraichère et du fromager. Les instruments de mesures sont plus complexes, les qualités plus abstraites, les méthodes plus raffinées. Les principes d’achat, de vente et de fixation de prix sont exactement les mêmes. Et la vision de long terme. Et le bénéfice -réel- que la société dans son ensemble peut tirer de leur activité.

Il n’y aurait donc là rien à défendre ni à attaquer si des politiques un peu superficiels n’avaient cru bon de défendre la capacité des acteurs de marché à réguler seuls leur activité, si des économistes un peu rapides n’avaient fini par confondre les modèles d’équilibre « pur et parfait » avec de quelconques réalités.

Si la crise financière en cours peut amener un quelconque bienfait, ce sera peut-être une prise de conscience pondérée de l’utilité et des limites des marchés financiers… des maraîchères et des fromagers.

Chrome: offensive du Web ou offensive contre le Web?

Mercredi 3 septembre 2008

La blogosphère techno aurait-elle oublié ce qu’elle doit au Web? Dans le déluge d’article qui accompagne la sortie de Chrome, j’en vois beaucoup pour s’enflammer à tout va, beaucoup pour buzzer à perdre haleine, bien peu pour se poser quelques questions sur les directions que Google veut faire prendre au Web.

On parle beaucoup de Web OS, de concurrence avec Microsoft, de terminaux Web resserés, et certes, tout ce qu’on en dit est souvent vrai, mais on semble oublier qu’avec un navigateur Web, c’est peut-être avant tout au Web que Google est en train de s’attaquer… et que peut-être le mot s’attaquer n’est pas à prendre ici au figuré:

  • En mettant en avant ses propres contenus (les suggestions de recherches) lorsque l’utilisateur entre une adresse dans la barre URL, Google tente ni plus ni moins d’altérer la nature des déplacements sur le Web. Il essaye de substituer son propre recensement, sa propre mise en forme, son propre classement à ce que les utilisateurs du Web ont patiemment constitué. Il ne le fait pas sur son site – ce qui est bien son droit, et d’ailleurs son métier- il le fait dans ce que l’utilisateur considère -à tord ou à raison- comme sa propriété.
  • En intégrant le déplacement sur le Web (la barre URL) , le déplacement sur ses propres sites (la barre Google et bientôt se autres fonctionnalités) et l’outil qui permet de se déplacer (le navigateur), Google se glisse dans une des principales zones d’indépendance des pouvoirs du Web: il mêle délibéremment la fenêtre de liberté qu’est le navigateur avec son propre index et ses propres bases de données.
  • En établissant une communication systématique entre un navigateur qui abrite les données intimes des internautes, des sites battis autour de gigantesques outils de traitement de données et des activités publicitaires qui sont au fond le cœur de son métier, Google s’immisce enfin dans un espace où la confiance est une radicale nécessité…

Il faut bien l’écrire: si Google n’établit pas de séparation entre la fenêtre qu’il ouvre sur le Web et les outils qu’il y propose… la confiance sera de moins en moins méritée.

Discussions ouvertes et discussions fermées

Mardi 2 septembre 2008

La parole d’expert ne s’appuie pas sur moins d’opinions, de raccourcis ou de désaccords que la parole démocratique. Elle n’est pas moins désintéressée, pas moins hasardeuse, pas moins contestée par d’autres légitimités. Comme cette dernière, elle ne trouve sa valeur que dans l’agrégation des points de vues et la construction bien temporaire de synthèses toujours à recommencer.

La différence entre parole d’expert et parole démocratique est essentiellement une différence d’accès. L’expert réserve le hasard et la contestation de la discussion à ceux qu’il reconnait comme ses pairs. Il offre au reste du public une pédagogie, non une matière à discuter.

Le débatteur démocratique ouvre la discussion à tous : on y voit d’abord l’arrière cuisine et ses peu reluisants apprêts, mais aussi peu à peu les synthèses qui se construisent, les inventions, et par là même l’occasion de les rendre meilleures encore ou simplement d’y contribuer.

C’est l’une des lignes de fractures du Web actuel que cette opposition entre deux manières de contribuer: celle qui préfère se confiner dans un cénacle avant de diffuser ses conclusions, et celle qui ouvre le travail dans son ensemble. On suivra la lutte entre Wikipedia et Knol mais aussi une foultitude d’exemples -on n’en finirait pas de les citer- où le Web introduit la discussion démocratique dans un domaine de discussion fermée, et où en retour, la logique d’expert tente de reprendre pied, en se parant de sa cohérence ou de son unité.

Il est amusant de voir que les anciens médias – qui fonctionnent eux-même sur ce mode- sont les infatigables défenseurs de l’expertise et des discussions fermées. Il portent cette lourde préférence en politique, où leurs cris semblent encore suivis d’effets.

Ainsi, dans la quasi totalité des échos de l’université d’été du PS  – qu’il soient ou non au PS apparentés- l’ouverture des arrières-cuisines parait toujours scandaleuse, les ficelles ont toujours tort d’être affichés, les oppositions et les personnalités ne trouvent pas grâce sans avoir été lourdement fardées. Qu’on compare ces réactions à celles que suscitent des discussions bien autrement fermées, où aucune hésitation ne se montre, ou aucune discussion publique n’a véritablement lieu, où l’on ne parle qu’une fois le débat réel achevé…

Et si la nouveauté politique -celle que les nouveaux médias ne cessent de porter- était justement cette discussion ouverte au vent, cette discussion un peu plus démocratique parce qu’un peu plus transparente, à laquelle nos goûts d’ancien monde ne nous ont pas encore habitués?