Démocratisation contre auto-organisation

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.

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6 réponses à to “Démocratisation contre auto-organisation”

  1. tcrouzet dit :

    Précision importante… que je venais d’esquisser dans un com. Je parle d’auto-organisation c’est pas pour ça que mon blog est auto-organisé. Il manque tout les critères pour que ce soit possible.

  2. cratyle dit :

    Ce qui reviendrait à dire que les auto-organisations dont tu parles sont les produits de constructions préalables. En poursuivant la logique, qu’elles s’appuient sur d’autres couches d’organisation… et ne seraient donc pas proprement des auto-organisations.

  3. Eric dit :

    Difficile de commenter, sinon pour dire que ton argumentation est séduisante. Et je trouve cette distinction entre démocratisation et auto organisation bienvenue, surtout en un moment où certains veulent faire passer Internet pour un monde sans lois (« certains » c’est au hasard, et parce qu’elle est sympathique, Nadine Morano, mais elle est loin d’être la seule, puisque c’est une offensive généralise de la part du gouvernement). Je dis ça, même si ça n’était pas le sujet de ton billet…

    Le web permet cette démocratisation et diverses formes de collaboration, peut-être parce que dans le web, contrairement au carrefour de Hanoï, on ne risque pas de se faire écraser par un troll.

  4. cratyle dit :

    « dans le web, contrairement au carrefour de Hanoï, on ne risque pas de se faire écraser par un troll » – d’accord mais ne leur disons surtout pas, sinon, ce sera l’embouteillage…

  5. Eric dit :

    Insulter violemment ses trolls est une méthode qui marche. Voir le billet de Th Crouzet. Mais pour ça il faut d’abord avoir attiré une bonne dizaine de trolls (ça n’est pas donné à tous le monde). Résultat: 158 commentaire tous plus intéressants les uns que les autres.
    Je prélève celui-ci:

    « Ce dernier commentaire est particulièrement con. »

    Parfois les trolls ont des éclairs de lucidité.

  6. LOmiG dit :

    C’est Hayek qui, en parlant des sociétés humaines, et en faisant référence aux apports de la biologie, avait décrit 3 grands types de faits : les faits « naturels » (imputables à d’autres choses que l’homme), les faits résultats d’action humaines décidées et voulues, et les faits résultants d’actions humaines mais pas forcément voulues et planifiées. Il insistait pour dire que l’auto-organisation était trop souvent laissée de côté dans les explications. Alors que c’est certainement une composante très importante des actions humaines « collectives ».

    à bientôt, et merci pour cet éclairage !

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