Archive pour juin 2008

Démocratisation contre auto-organisation

Samedi 21 juin 2008

Les commentateurs du Web confondent souvent démocratisation et auto-organisation. De cette erreur découle des incompréhensions profondes sur la nature politique du Web, et bien involontairement, sur les mesures susceptibles d’améliorer ou de pénaliser son développement.

La démocratisation est l’idée selon laquelle les règles ne sont pas façonnées par une hiérarchie mais par les utilisateurs eux-mêmes. L’auto-organisation est l’idée selon laquelle un groupe engendre ses règles sui-generis, et tend à fonctionner indépendamment des autres organisations.

Un groupe démocratisé s’appuie sur des règles externes, qui lui ont donné naissance et qu’il a progressivement retravaillées. Au fil de leur évolution, les règles ne disparaissent pas : elles prennent un caractère de plus en plus démocratique. L’influence des membres y est à mesure de leur apport et non de leur statut ou de leur position hiérarchique. Le pouvoir formel de chacun y est identique. Les différences de pouvoir réelles tendent à s’estomper.

Un groupe auto-organisé, quant à lui, est sensé s’appuyer sur des règles auto-construites, sans cadre ni contrainte extérieure, sans rien que le groupe n’ait lui-même engendré.

Les communautés du Web sont le fruit et le moteur de la démocratisation de la société. Elles sont le plus souvent de nature démocratique et presque toujours engagées dans un mouvement de démocratisation.

Elles ne sont en aucun cas auto-organisées.

L’exemple des communautés Open Source est l’un des plus parlants, mais il s’étend aisément à l’ensemble des communautés participatives du Web. Les communautés Open Source s’appuient sur une loi d’airain : leur langage de programmation. Cette loi peut certes être issu d’une autre communauté Open Source, mais elle demeure une contrainte absolue, externe au projet, que personne ne peut aisément dépasser.

Les communautés Open Source sont largement démocratiques, puisque chaque membre peut contribuer au code. Elles sont en revanche tout le contraire d’auto-organisations, puisque l’essentiel de leur loi -leur langage de programmation- a été développée ailleurs, que cette loi s’impose à chacun comme une donnée, qu’elle ne laisse la place à aucune négociation ou interprétation, que chaque participant est bien contraint de la respecter.

C’est précisément l’existence de règles externes fortes qui permettent aux communautés initiales de s’installer et de se développer. C’est précisément parce que ces règles sont d’inspiration démocratiques qu’elles sont légitimes, adaptées aux projets et donc largement respectées. C’est la puissance de ces règles qui fournit le terreau sur lequel de nouvelles règles et de nouveaux projets peuvent se développer.

La force du Web n’est pas l’autonomie mais l’interdépendance. Son espace n’est pas sauvage, il est hyper-construit. C’est pourquoi on a toujours tort de prétendre le rationaliser où le réguler. Ce faisant, on ne comble ni lacune ni vide, on impose au contraire une autorité à un espace qui est déjà aussi démocratique qu’on peut l’être. Ce faisant, on ne défend ni la liberté, ni l’égalité, ni la justice, on se contente de détruire une organisation plus profonde, des règles plus subtiles et plus justes, et que l’on a simplement pas su identifier.

Le mot clé sponsorisé est-il un produit dopant ?

Jeudi 19 juin 2008

L’achat de mots clés compris comme le produit dopant d’un média: une jolie petite idée trouvé chez Eric Mainville qui reprend une citation de Louis Dreyfus.

Une idée d’ordre économique, mais qui pourrait être très largement prolongée…

L’équilibre du Web repose sur l’activité permanente de tissage de liens. Une activité libre, gratuite, décentralisée qui produit un Web à son image: libre, gratuit, décentralisé. Une activité que la vente de mots clés sur un site aussi central que Google contribue au fond à déséquilibrer.

Il est intéressant d’imaginer que la logique participative du Web finit par l’emporter sur sa logique commerciale, que les déformations induites par les mots clés sponsorisés de Google ne sont que temporaires. Ils changent le positionnement d’un site pour un temps, mais ne transforment pas l’écosystème de la toile.

C’est l’écosystème qui finit par l’emporter.

La mariée, les médias et la liberté

Dimanche 1 juin 2008

Les anciens médias et les appareils constitués s’engouffrent tous ensemble dans le torrent de l’indignation et du bon sens outré. Un furieux consensus emballe les politiques et les organes de presses, les associations, les biens et mal pensantes personnalités.

Un accident tragique ? Ce n’est pas cela. Une défaite sportive ? Pas plus. Un événement inouï par son ampleur et par sa nouveauté ? En quelque sort… Plus exactement, il s’agit de la fin d’un mariage, et il est vrai que l’histoire est triste, et que l’on n’a pas tant l’habitude, de nos jours, de voir des couples se séparer…

J’entend qu’on se racle la gorge à ce dernier trait. On interpelle, même, ça y est:

- Enfin, vous plaisantez ?
- …
- Vous faites l’innocent ?
- …
- Vous jouez au paradoxal ?
- …
- Vous ne voyez donc pas que ce sont des pratiques d’un autre temps et d’un autre lieu ?
- …
- Que l’on s’en prend à l’identité féminine ?
- …
- Que l’on s’en prend aux traditions françaises ?
- …
- Que votre silence est à la fois un crime contre l’histoire et contre la modernité ?
- …
- Qu’il va rapidement falloir vous justifier ?
- N’en jetez plus, je réponds…

Je répondrais d’abord que l’extraordinaire alliance de Marine Le Pen, Patrick Devedjian, Martin Hirsh et Marie-George Buffet sur un sujet si complexe et si délicat que la tradition et le mariage, que les souffrances d’une jeune épouse et de son mari, que la religion et l’identité, que l’extraordinaire alliance d’un tel aréopage ne me dit rien qui porte au véritable enthousiasme. Que si c’était le cas, la convergence éclair entre Libération et TF1, La Croix et Le Parisien me ramènerait bien vite au scepticisme déclaré.

- Comment, vous ne vous soumettez pas à d’aussi vertueuses autorités ? Contre d’aussi grands esprits, vous prétendez luttez ?

S’opposer tout seul serait bien difficile, en effet. Je m’abandonnerais bien à l’évidence s’il n’y avait ces lieux étonnants où l’évidence semble partout renversée. Non pas les grands organes de presse et les associations bien structurées, bien plutôt les petits carnets blogosphériques ou la même histoire semble toute retournée.

C’est que de blogueur en blogueur, l’évidence s’effrite et semble de moins en moins installée. Chafouin, PMA, Fanette, Toréador, Primavera, les sensibilités les plus variées ont tour à tour égratigné les vertueux appels qui se voulaient si bien partagés. Les blogs juridiques ont analysé la question, retourné la logique, montré combien les chœurs politiques manquaient de précision, de connaissance du sujet… manquaient tout simplement de savoir ce qu’ils disaient. De commentaires en commentaires, la discussion lancée chez Embrun montre que la république n’est pas où on l’avait d’abord revendiquée, que la modernité n’est pas l’apanage de ceux qui s’en sont fait les défenseurs outrés. Plus étonnant encore, on en trouve qui se soucient de la vie de cette femme et de cette homme, qui se sont rappelés – quelle mémoire !- qu’il y a deux individus vivants et pensants dans cette affaire, et que leur vie et leur pensée n’est pas radicalement éloignée du sujet.

Que dire de cette fracture entre les avis individuels exprimés sur le net et le raffut pétaradant des anciens médias et des appareils politiques enflammés ?

Peut-être qu’il y a là deux conceptions de la liberté.

Que les uns, habitués qu’ils sont à imposer des pratiques et des opinions, ne peuvent souffrir l’offense à leurs valeurs, à leurs mœurs, à leurs choix de société. Qu’un individu trouve « substantiel » ce dont ils n’ont que faire ou qu’ils réprouvent, et la tempête ou la loi doivent aussitôt le faire plier.

Que les autres, plus habitués à la variété des avis et des opinions, peut-être à la complexité des discussions, ou à tout ce que le simplisme peut charrier d’iniquité, que les autres enfin acceptent et comprennent que s’expriment précisément les valeurs qui leurs sont opposées, que l’on soit libre enfin de trouver « subtantiel » celà même qui leur déplait.

Et si notre liberté consistait précisément à tolérer les valeurs mêmes qui nous sont opposées?