Le Web participatif et la logique de la discussion

A un ami qui s’étonne encore de ce qu’est devenu Wikipédia et qui doute profondément de sa pérennité, comme du reste de l’ensemble du Web participatif, j’accorde au moins le grand mérite de la conséquence.

Il oppose des arguments de fond à des arguments tactiques, une logique complète à des avantages passagers. Que dit-il? Il dit que la connaissance est unique et que le progrès de la discussion scientifique est un mouvement qui tend irrémédiablement vers cette unicité. Il n’a pas la naïveté de croire que l’on y arrive un jour en totalité, mais il pointe le mouvement de découverte progressive du monde et la mise en cohérence de cette découverte. Tout ne sera jamais résumé en quelques pages, mais la science s’approche toujours mieux de cet idéal.

En tirant les conséquences de cette idée si simple et si largement partagée, on voit combien la critique du Web participatif peut sembler fondée. Les scientifiques ne sont-ils pas ceux qui s’approchent le mieux du sujet qu’ils étudient? Les experts ne sont-ils pas par définition ceux qui mènent la discussion la plus pertinente sur un sujet donné? Les professionnels ne sont-ils pas précisément les mieux à même de pratiquer leur métier?

La conclusion s’avance implacablement: la connaissance des scientifiques dépasse celle des masses; l’encyclopédie des experts est naturellement supérieure à celle des internautes; les œuvres des professionnels doivent triompher de celles des amateurs.

Les exemples que nous avons devant les yeux ne suffisent pas à dissiper le raisonnement. Wikipédia est efficace aujourd’hui, mais cela provient peut-être d’outils qui ne sont pas liés à sa nature participative. Quand les véritables experts s’approprieront internet et le wiki, me dit mon ami, leur œuvre dépassera de bien loin les tentatives d’amateurs plus ou moins éclairés. D’ailleurs ajoute-t-il, les bons contributeurs de Wikipédia sont une infime minorité, et sitôt qu’une meilleure opportunité leur sera donnée, ils contribueront bien plus volontiers à un travail plus professionnel et mieux structuré. Il en va ainsi de tout le Web participatif, conclut-il, et la blogosphère est un exemple tout aussi facile à analyser.

Le grand mérite de mon ami est bien celui de la conséquence, et nombre de thuriféraires du Web participatif ne voient pas que ce qu’ils écrivent d’un coté rentre contradiction avec ce qu’ils pensent de l’autre. Si la discussion est une description du monde, alors la discussion d’expert le décrira toujours mieux que la discussion d’amateur. S’il en est ainsi, l’intérêt du Web participatif ne provient pas de sa nature mais des outils qu’il emploie.

Car quelle est au fond la nature du Web participatif? Une technologie? Un ensemble d’outils? Cela ne suffit pas à le définir: cette technologie et ces outils ne sont que des moyens, et ils pourraient être utilisés bien différemment et par bien d’autres gens.

Existe-t-il donc une définition du Web participatif qui ne se confonde pas avec les moyens qu’il emploie? Une définition de la logique participative plutôt que de celle de ses technologies ou de ses outils? Une définition du « participatif »? Je crois le concept suffisamment illustré pour que l’on puisse tenter de répondre sans ciller: le participatif est l’élargissement de la discussion à tous ceux qui y trouvent un intérêt.

Reprenons donc l’argument de mon ami, et tentons de lui donner toute sa généralité: « Puisque le progrès de la connaissance est le progrès vers une unique description, ce sont ceux qui ont le plus avancé dans une connaissance qui sont le mieux qualifiés pour la discussion. A technologie égale, personne ne fera de meilleures encyclopédies que les encyclopédistes, de meilleurs journaux que les journalistes, de meilleures lampes que les lampistes. Le Web participatif a le mérite de la nouveauté, mais devra bientôt s’effacer devant ceux qui connaissent véritablement leur métier. »

La logique participative ne s’accorde pas avec la croyance en l’unicité des connaissances. Elle ne s’accorde pas avec l’idée selon laquelle il existerait une unique lecture des faits, que l’on pourrait découvrir selon une méthode ou un procédé. Elle ne s’accorde pas avec la lecture des sciences qui prévalait aux époques positiviste ou scientiste. Au fond, elle ne peut trouver grâce auprès d’une idée qui se présenterait comme exclusivement et définitivement vrai. Pour qui défendrait une telle idée, il y aura toujours de meilleures voies que la voie participative pour la révéler, de meilleures discussions que les discussions ouvertes pour les exposer.

La logique participative est la fille cachée des philosophies constructivistes qui se sont développées au cours du siècle dernier. Sans pousser une généalogie bien éloignée du sujet, c’est peut-être à partir du « dire, c’est faire » de John Austin que s’est développée cette idée centrale selon laquelle la discussion n’est pas seulement une description du monde, mais construit elle-même ce monde dont elle fait son sujet.

C’est bien une réflexion sur le sens de la discussion qui permet de renverser l’argument de mon ami. La discussion participative semble inférieure à la discussion d’experts tant qu’il s’agit de décrire le monde, elle la dépasse dés qu’il s’agit de le construire. Si l’on veut bien considérer que toute discussion est une construction de points de vue, d’arguments, d’expressions, on voit que l’ouverture à la multiplicité des contributeurs ne fait que renforcer sa solidité et sa généralité.

Les réflexions les plus avancées sur les sciences ont largement montré que les théories scientifiques ne sont pas les conséquences immédiates d’observations « factuelles », mais qu’elles sont des constructions partagées par les communautés scientifiques. Des constructions, c’est-à-dire des édifices utiles et solides, -non bien sur des chimères, ces lignes ne sont pas subjectivistes- mais des édifices qui ne sont jamais ni permanents, ni définitifs, ni radicalement nécessaires.

Les discussions scientifiques, les discussions d’experts, les discussions de professionnels ne révèlent pas une vérité « objective » qui les aurait précédées. Elles construisent au contraire les langages, les concepts, les outils grâce auxquels leurs objets prennent corps. Comme les techniques, elles produisent des œuvres qui, quels que soient leurs succès, auraient toujours pu être différemment agencées.

Ce n’est donc pas pour des raisons contingentes que la logique participative se développe au rythme que nous connaissons; ce n’est pas l’effet de telle ou telle innovation technique; ce n’est pas la conséquence d’un enthousiasme passager. C’est que la logique participative tire le meilleur parti de la nature profonde des discussions. Le rôle d’une discussion n’est pas tant de décrire le monde que de le construire. Ouvrir une discussion et la rendre participative en renforce les bases, en travaille les détails, la déploie plus largement, la diffuse plus profondément.

Les projets participatifs n’avancent pas vers un but unique, ils bâtissent des objets ou des connaissances qui reflètent la richesse de la multiplicité. Ils ne décrivent pas un monde cohérent et figé, ils construisent un univers ou le point de vue spécifique de chacun trouve peu à peu sa place et sa portée.

Le Web participatif est à la fois le porteur et l’effet d’un mouvement centenaire qui le dépasse largement. Il est le porteur et l’effet de la démocratisation avancée de nos sociétés.

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17 réponses à to “Le Web participatif et la logique de la discussion”

  1. narvic dit :

    Une autre manière d’aborder la même question : les outils technologiques liés, pour schématiser, au Web 2.0 ont -ils introduit « une profonde rupture », ou bien n’ont-ils pas plutôt « fait bouger les lignes », ou plus précisément « effacé les lignes » ?

    Sommes nous brutalement passé dans un nouveau monde, avec l’émergence d’un 5e pouvoir (Thierry Crouzet), grâce à des outils permettant subitement l’expression d’une « intelligence collective » empêchées d’éclore auparavant ?

    Ou bien la démocratisation des outils de communication, d’échange de savoir et de dialogue, fait-elle tomber des « citadelles », des monopoles institutionnalisés, force-t-elle les experts à « descendre de leur piédestal pour se retrouver au milieu de l’arène » ?

    S’agit-il de remplacer le discours des experts par une discours des « foules participatives » ? Ou bien d’établir un dialogue dans l’établissement des savoir entre les experts et les foules, un échange, qui n’avait pas lieu auparavant ? Une révolution ou une évolution ?

  2. Criticus dit :

    Une nuance profane à ton analyse savante : l’extrême multiplicité des acteurs de la discussion ne risque-t-elle pas de rendre celle-ci inaudible, favorisant ainsi l’émergence d’acteurs qui sauront utiliser les réseaux pour la dominer ? Il me semble que tu avais abordé ce problème dans ton article sur l’influence des blogs. Ce que je veux dire, c’est que le Web participatif est en train de favoriser l’avènement d’une nouvelle aristocratie, celle qui sait tirer parti des possibilités offertes par les nouvelles technologies.

    Ainsi, malgré l’égalité totale permise en principe par le Web 2.0 entre les acteurs de la discussion, la nécessité de lisibilité va consacrer le triomphe de ceux qui savent se positionner comme des acteurs dominants du Web participatif. En pionniers, ils ont saisi les perspectives offertes par cette révolution sans doute plus importante encore que ne le fut l’invention de l’Imprimerie. Déjà, à cette époque, le monopole des moines copistes laissait la place à une profusion des acteurs de l’écriture. Une quantité innombrable de pamphlets et libelles a été écrite au début du XVIe siècle, favorisant sans doute la propagation de l’humanisme et de la Réforme.

    Mais une nouvelle caste d’imprimeurs, accumulant le capital pour évincer les autres pionniers, a fini par dominer l’Imprimerie, comme les Loïc Le Meur dominent le Web participatif. Pour finir d’un mot, Marx et Bourdieu sont, à mon sens, condamnés à avoir toujours raison. Qu’en penses-tu ?

  3. cratyle dit :

    Narvic – il s’agit bien d’une révolution au sens ou l’ensemble des positions établies se trouve mise en question. Cela va bien au delà d’ailleurs de la « place » de chacun – on n’échange pas les roles entre experts et non-experts, on questionne le sens même du mot expert.

    En revanche, je ne crois pas que les nouveaux outils créeraient un type d’intelligence qui n’existait pas au paravent. Les outils ne créent pas les usages, mais les usages et les souhaits créent les outils. Un exemple est l’imprimerie, dont la technique a été inventée par les chinois au XIeme ou XIIem siècle (peut-être avant), et dont l’usage n’a rien eu de commun avec ce que l’occident en a fait.

    La révolution à laquelle nous assistons n’est pas l’effet d’une nouveauté mais d’un mouvement plus vaste et plus ancien, qui est la démocratisation.

    Criticus – la nuance me parait du plus grand intérêt. Il me parait aussi naif de croire que les nouveaux médias abolissent les pouvoirs (que Thierry Crouzet ne m’en tienne pas rigueur). Il n’y a pas disparation mais transformation des pouvoirs.

    La démocratisation signifie que les pouvoirs sont d’emblée liés à ce que les individus sont prêts à accepter, fruits de l’influence et non de l’usage ou de la contrainte. Ce sont des pouvoirs d’une autre nature, des forces capable de réguler telle ou telle micro-communauté.

    Pour Marx, je ne saurais dire en un mot, mais Bourdieu a conçu un système ou les rapports de force s’établissent à l’intérieur d’un champ -certains dirait aujourd’hui « d’une communauté »- il montre donc que l’éclatement et la multiplication des communautés ne met pas fin aux rapports de force. En revanche, cette multiplication permet à chacun de choisir les forces auxquelles il devra se plier, elle lui permet aussi de créer son propre champ, sa propre communauté. Dans la vision de Bourdieu, c’est cela même qui constitue le progrés.

    Au fond, chacun a désormais / aura bientôt les moyens de devenir un pionner

  4. Cher Cratyle,
    Je suis globalement d’accord avec ta définition de la discussion participative.

    Quitte à mettre ma maigre participation dans le débat (Je suis un poids plume) , est-ce qu’il ne faudrait pas que les experts déjà reconnus se regroupent pour débattre ?

    S’ils sont déjà bons pour dresser des constats, je suis sûr qu’ils doivent l’être aussi en ce qui concerne la construction des discussions, tant pour étayer des arguments que les envoyer à l’échafaud.

    D’où une petite question communautaire : existe-t-il la volonté pour les experts ès nouveaux moyens de communication de se regrouper pour confronter leurs idées ?

  5. cratyle dit :

    C’est toujours un plaisir d’entrevoir les plumes d’un alcidé par ces contrées…

    Je ne sais pas s’il existe des experts des nouveaux moyens de communication.

    Comme ça, rapidement, je dirais que c’est contradictoire et je tendrais pour le non. Dans un monde participatif, existe-t-il d’autres légitimités que celle que l’on y a créé?

  6. Criticus dit :

    Un expert ès nouveaux médias ? N’y a-t-il pas un certain Patrice Lamothe ?
    ;-)

  7. Merci pour l’accueil. :=)

    En fait, j’étais curieux de savoir s’il existait d’autres Cratyle.net. Je voulais me renseigner, parce que ce n’est pas forcément en étant d’accord avec toi que la discussion peut avancer. Au mieux cela te conforte dans tes positions et ta légitimité.

    Au passage, j’aime beaucoup l’image des pionniers évoquée dans ton précédent commentaire, car les moyens d’expression sont effectivement présents aujourd’hui.
    Si pour certaines personnes, il paraissait repoussant d’ouvrir un site internet il y a quelques années, je crois que l’existence de plateformes de blog à héberger soi-même ou de solutions clé-en-main favorisent nettement cette possibilité de liberté d’expression.
    Donc, également d’accord pour parler d’une révolution dont on n’a pas toujours conscience.

  8. [...] Cratyle.net – Le Web participatif et la logique de la discussion [...]

  9. Criticus dit :

    Cratyle : à quand ton livre ? ;-)

  10. cratyle dit :

    Criticus – il y a bien quelque chose en préparation, mais ce n’est pas un livre…

  11. Criticus dit :

    D’accord, puisque c’est secret, tu m’expliqueras ça devant un chocolat chaud, si on arrive à fixer un rendez-vous contrairement à la dernière fois… ;-)

  12. electra dit :

    Bonjour,

    Je ne connais rien à internet, au web 2.0, je suis juste une utilisatrice lambda des nouveaux moyens de communication.

    Et du coup, même si je suis loin de tout comprendre de tes analyses, je trouve très intéressant cette conceptualisation du web et de tout ce qui s’y rapporte.

    J’ai juste une question de beotienne: c’est quoi l’objectif in fine d’un blog ? Diffuser tes idées, éduquer les masses, provoquer des disucssions avec des personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt ?

  13. cratyle dit :

    Joli pseudo… Je crois que chaque blogueur a des objectif qui lui sont propres – pour moi, l’idée de lancer une discussion sur des sujets qui me tiennent à coeur pourrait être un bon résumé

  14. laplume dit :

    Cratyle, il me semble que ton exposé sur le web participatif n’insiste pas assez sur ce qui constitue à mon avis l’intérêt principal du web participatif: la possibilité de donner accès à des informations de très haut niveau au plus grand nombre, gratuitement.
    L’entreprise exceptionnelle de vulgarisation que représente Wikipédia permet à tout un chacun d’accéder à des informations déjà très pointues mais compréhensibles sur quasiment tous les sujets.
    Comme outil destiné au plus grand nombre, il me semble que le web participatif est un outil idéal: la compétence des auteurs des contributions – qui sont en général des amateurs très éclairés, voire des experts, même s’ils ne font pas nécessairement partie de l’avant-garde du domaine considéré – les conduit à ne publier qu’une information accessible et déjà suffisamment validée pour être lisible; les références en fin d’article permettent d’approfondir le sujet si nécessaire.

  15. cratyle dit :

    C’est vrai – je n’insiste pas sur l’idée de vulgarisation. Je prendrai presque le parti opposé: celui selon laquelle il n’y a rien de vulgaire… et donc rien à vulgariser.

  16. silanxieuse dit :

    Billet très intéressant, qui mériterait qu’on en discute longuement car il mêle beaucoup de points différents.

    D’abord les experts : combien de découvertes ont été faites par des gens qui n’étaient pas « du métier ». A titre d’exemple, la théorie du chaos dont l’article inaugural a été publié dans une obscure revue de météorologie. La pratique quotidienne de la science a tendance, on le sait, à creuser les ornières, c’est la « science normale » de Kuhn. Et la découverte vient toujours par surprise.

    Sur les amateurs, j’adhère assez, pour ma part, au discours de ceux qui, comme Michel Callon, mettent en avant l’importance de la « recherche de plein air ». Oui, le raisonnement logique fonctionne lorsqu’on travaille sur l’électron ou la pomme qui tombe. Mais le réel, ce n’est pas juste une pomme qui tombe. Lorsque l’on parle épidémiologie, sociologie, météorologie, etc. tous domaines de la complexité, il est des amateurs qui en savent presque autant que les experts. Ça ne veut pas dire qu’ils ont la science infuse, mais qu’lls ont passé le temps qu’il fallait à observer à un endroit donné des phénomènes qui n’avaient pas lieu ailleurs.

    Ce que Wikipedia met en évidence (même s’ils sont évidemment une infime minorité) c’est que, justement, la science n’est pas l’apanage de l’académie !! Et qu’il y a des gens, partout, qui savent plein de choses, mais qui n’avaient jamais accès à la tribune.

    Donc, à mon avis, ça n’a rien à voir avec l’explication unique du monde (si tant est qu’une telle chose existe). Parce qu’on a découvert quelques grandes lois de la physique, on s’imagine souvent être maîtres de l’Univers. Mais dès qu’il s’agit de croissance céllulaire, de vieillissement du vin, de réchauffement climatique, des crises financières, etc. on s’perçoit qu’en fait, on ne comprend rien à rien (bon… ok… j’exagère un peu =;o).

    Sans vouloir être désagréable, le postulat de votre ami vient de quelqu’un qui confond science et scientisme.

    Le truc, c’est que l’agnonome et le paysan ont des expertises différentes, comme le médecin et le malade (le sida l’a assez montré). Il n’est pas question de dire que les experts ne savent rien, bien au contraire, mais que le professionnels ont aussi des choses à apprendre des amateurs.

    J’arrête là, juste pour dire que le web participatif est un milieu, qui sera peut-être récupéré comme le dit Criticus, mais ce dont il témoigne, cet appétit d’existence (cf. B. Stiegler), ne disparaîtra pas.

    (Relire Hakim Bey)

  17. cratyle dit :

    J’irais plus loin encore: les experts ont des choses à dire, mais la nature et la légitimté de leur discours ne diffère en rien de la nature et de la léguitimité du discours de amateurs…

    Trés vielle idée toujours redécouverte

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