La montée, la discussion et l’effacement des classements

Longue discussion sur le classement Wikio que l’on trouvera sur de nombreux blogs, et plus encore dans les commentaires, et qui, par delà les émotions passagères et les réconciliations durables, me parait d’une extraordinaire richesse.

Riche non pas seulement des arguments échangés, qui pourraient à tort avoir l’air d’être battus et rebattus par les vents.

Riche plutôt de la lente évolution, de la lente maturation par laquelle internet -ici l’internet des blogs- finit par décortiquer et par épuiser le sens d’un classement.

Authueil a déjà noté qu’il n’y avait pas de classement durable sur le Web. Cela n’est pas un hasard. Cela n’est pas du à l’imperfection de tel ou tel classement. C’est l’effet de la nature profondément démocratique du Web.

Il n’y a pas de classement durable sur le Web car tout classement est le produit d’une subjectivité. Soit la subjectivité est directement exprimée comme un « ce sont mes préférés », soit elle est masquée par un algorithme. Je dis masqué, car le choix d’un algorithme est l’absolu produit d’une subjectivité. Ce choix dit simplement « ce sont les critères qui me semblent importants ». Que l’on laisse à l’ordinateur le soin de calculer d’après ces critères n’y change absolument rien.

Reprenons: il n’y a pas de classement durable sur le web, car tout classement est une subjectivité et car la nature du Web empêche qu’une subjectivité l’emporte durablement sur une autre. Média démocratique, le Web autorise toutes les expressions. Il leur permet de se poser, de se développer, d’exercer une influence, mais non strictement de prévaloir. Chacun peut hiérarchiser de son coté, voire au sein de sa communauté. Aucune hiérarchie ni communauté ne peut l’emporter jusqu’à imposer ses normes.

Un classement n’a donc ni plus ni moins de valeur qu’un autre point de vue exprimé sur le web, c’est-à-dire ni plus ni moins de sens que l’écho qu’il trouve dans sa communauté.

Pour qui les reliera sous cet angle, les billets que je citais plus haut et les discussions qui les ont suivies ont montré l’inexorable enchainement par lequel un classement trouve son utilité, les conditions de son succès et finalement… les conditions de son effacement.

Prétendant à tort mesurer l’influence, le classement Wikio a initialement permis aux blogosphères françaises de se reconnaitre en tant que telles. D’abord de se voir représentées -plus ou moins bien- dans un même lieu. Ensuite de partager certains critères de succès. Ensuite encore de jouer avec ces critères, de le faire de manière de plus en plus consciente, de plus en plus structurée. Finalement, de voir dans ce classement une subjectivité parmi d’autres, et bientôt d’en marginaliser l’effet.

Les classements participent à ce long processus de démocratisation que constitue le Web, ils y participent au même titre que d’autre voix, selon les mêmes règles que d’autres voix. Comme elles, ils catalysent la création de communautés. Comme elles, ils se limitent et s’effacent devant ces communautés.

En revanche, à la différence de ces voix, les classements ont une prétention à la hiérarchie et à l’objectivité qui leur empêche de prendre cette place tranquille que la discussion finit par leur suggérer. A la différence de ces voix, ils sont progressivement contraints de s’effacer.

La montée, la discussion et l’effacement d’un classement ne sont pas des scories du Web, ils sont l’expression de sa nature démocratique et donc un moment emblématique de son développement.

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18 réponses à to “La montée, la discussion et l’effacement des classements”

  1. Bruno Lamothe dit :

    Je copie-colle le commentaire que j’avais fait chez Toréador :

    Je ne sais pas, je dois être un peu stupide, mais si je fais un blog, ce n’est pas pour figurer dans le classement du meilleur-je-ne-sais-pas-quoi, mais pour communiquer avec un public assez large sur des thématiques que j’estime pouvoir traiter de façon originale, et, ce faisant, faire passer un ou deux messages…

  2. cratyle dit :

    Je ne copie-colle pas la réponse, mais c’est bien parce que c’est toi…

    Je crois que tu ne t’es pas rendu-compte que le classement Wikio était un référentiel commun à un grand nombre de bloggueurs, qu’en faire parti te permettrait de mieux faire connaitre ton blog et donc -trés indirectement- de mieux « communiquer avec un public assez large sur des thématiques que j’estime pouvoir traiter de façon originale, et, ce faisant, faire passer un ou deux messages… »

    Ah si, finalement, j’ai copié-collé ta réponse…

  3. Bruno Lamothe dit :

    @ Patrice : sans aucun doute, mais je suis trop pauvres de connaissances dans les Arcanes d’internet… Non seulement, je ne me suis pas rendu compte de l’importance de Wikio, mais, à ma grande honte (mais on apprend tous les jours), je ne sais pas avec exactitude ce que c’est… ;)

  4. Toréador dit :

    Salut Cratyle. Je crois que grosso-modo on traite du même sujet, à savoir l’émergence d’une société des blogs…

  5. Eric dit :

    C’est questions de classement, ça nous amuse, nous les blogueurs. Mais le meta blogging, ça reste très pauvre. Comme toute mise en abyme… C’est réflexif et nombrilsite!

    Désolé de te casser ton boulot.

    Quant à savoir si un classement est durable ou non, ça n’est pas simple à dire. Le top 100 de technorati reste intéressant.

    Des classements tels que celui-ci http://adage.com/power150/ semblent plutôt fiables.

    Et le classement politique de wikio (d’où je suis absent) donne une image assez complète de la vie politique française: dans les quinze premiers, il y a la gauche, la droite, le centre, l’extrême gauche et l’extrême droite.

  6. Eric dit :

    Je voulais dire « ces questions »…

  7. marc dit :

    bel article cependant je m’interroge sur cette influence des blogs sur notre espace démocratique (quelques uns et encore… ).
    Sans consteste, il permet la mise en place de masse média individualisé (comme dit castell) mais ensuite quel impact… très franchement… peu voire très peu… oui on les voit sur certains coups (à noter que c’est surtout par la vidéo moins par l’écrit d’ailleurs) sur le reste pour l’heure je suis assez ciconspect… d’autant qu’il serait interssant de croiser les ips sur différents blogs… et voir cette influence encore fondre.
    Alors bien que se soit une belle expression « la société des blogs »… une parcelle de société peut être.

  8. tonton dit :

    Si le meta blogging est aux mondes virtuels ce que la métaphysique est au monde réel, ça nous promet de longues nuits de discussions…

    Je ne tiens pas de blog, j’ai plus tendance à participer à la structuration des débats dans le monde ‘réel’ (je mets cela entre guillements uniquement pour constater la perméabilité de plus en plus grandes de ces débats aux acteurs issus d’internet), et je ne peux m’empécher de penser que cette question de l’organisation (plus que le classement) de la production des textes numériques est LA grande question.

    Y répondre, c’est en partie répondre à la façon dont la démocratie numérique va pouvoir se structurer, c’est à dire comprendre pourquoi et comment un texte aura une chance de passer la rampe et d’être lu. (@ Bruno Lamothe) Sauf à être onaniste, on n’écrit pas que pour soi, on écrit pour être lu. Et si on n’est lu que par soi et sa famille ou un ou deux amis, autant aller faire ça dans un café autour d’une bière. La question du texte produit est donc immanquablement celle de son lectorat (en direct-live: réinvention de la roue…) . On n’écrit pas pour être LE PREMIER BLOG, mais on n’écrit pas non plus dans le vide.

    C’est en ce sens que l’analyse de Cratyle me semble riche: rejetant la logique des classements (que l’on voit partout fleurir et qui montrent partout les mêmes limites incurables qui n’ont d’égales que leur efficacité médiatique), sans pour autant rejeter l’idée d’apprécier la participation d’un post à l’organisation des débats dans et autour de son champ (Nota: je n’ai pas dit « mesurer l’influence » – cf. blog précédent de Cratyle sur le sujet qui me paraît également très juste).

    Humble contributeur ante-web2.0 mais malgré tout attentif à ce monde en ébullition, j’attends donc la suite du débat métabloggueur avec impatience : il reste à organiser tout cela et à trouver un principe qui permette l’expression de cette subjectivité collective mouvante!

  9. tonton dit :

    @ Marc : rares sont les livres qui ont un impact réel sur la structuration des débats publics. Pourtant, il y a une organisation très bien huilée de sélection en amont des contributeurs, doublée d’un second mécanisme de choix, de tri et d’organisation par le monde éditorial, couronné par un mécanisme de diffusion et de prise en main par le public bien huilé à force de siècles de pratiques.
    Alors que quelques blogs aient déjà réussi à percer et à avoir ponctuellement, sur un ou deux sujets, réussi à faire émerger des débats, je trouve ça particulièrement élairant de la puissance de ce média en devenir.
    (Nota: je parle des livres plus que des journaux car je trouve que la comparaison est beaucoup plus porteuse, sauf pour les éditorialistes… mais alors, la question devient: quel éditorial de journal a vraiment structuré un débat public et on retrouve le même petit nombre d’occasions – les journaux surfent sur les débats publics, ils ne les structurent pas vraiment)

  10. tonton dit :

    (Nota – suite: l’éditorialiste, ou alors, le journaliste qui sort un scoop… mais cette espèce est en voie de quasi disparition; ça suppose un journalisme d’investigation, etc. enfin tout un programme et pour le coup on est vraiment dans un monde… virtuel)

  11. lomig dit :

    @ Bruno Lamothe : plus tu es haut dans le classement, plus tu es susceptible d’avoir un lectorat large, et plus tu es susceptible de provoquer des discussions intéressantes.
    Je pense que les classements sont inutiles, mais comme le souligne bien Cratyle, qu’ils sont l’expression d’un petit monde, un indicateur de ses mouvements.
    à bientôt !

  12. cratyle dit :

    Bruno Lamothe – ça devrait venir vite… peut-être trop vite ;-)

    Toréador – on traite bien certainement des mêmes sujets, encore que je ne m’attache aux blogs que comme exemple d’un phénomène plus large. L’internet participatif me parait bien plus vaste, il me semble amené à évoluer rapidement et la forme des blogs me parait tout à fait transitoire

    Eric – je ne sais pas ce qu’est le méta-bloguing, mais tes remarques me semblent manquer de recul. Tout média en construction a besoin d’établir son mode de fonctionnement, et pour cela de s’analyser lui même en profondeur. C’est d’ailleurs l’une des principales activités d’un nouveau média que d’établir ses formes, de trouver son sens et sa légitimité.

    Les blogueurs ont tendance à oublier que leur support n’a que quelques années, qu’il est donc encore dans son age infantile, et que des bouleversements considérables sont à anticiper. Que bien des débats n’aient pu être tranchés à ce jour est simplement naturel. En déduire que les débats ne seront pas tranchés à l’avenir me parait pour le moins aventureux.

    Marc & Tonton – la comparaison des blogs avec les livres plutôt qu’avec les journaux me parait extrêmement féconde. Un journal est une oeuvre avant-tout collective et de se point de vue, s’apparente bien peu à nos carnets.

    Je ne peux qu’approuver l’analyse de tonton sur l’influence réelle des livres et insister sur sa pertinence.

    C’est une comparaison qui permet de bien cerner le niveau d’influence actuelle des blogs – démesuré au regard des efforts et des investissements qu’ils demandent -. Bien des blogueurs croient modeste de dire « qu’ils n’ont après tout que quelques centaines de lecteurs quotidiens ». Ils ne se rendent pas compte que l’immense majorité des livres, dont la composition prend des mois ou des années, n’obtiennent en tout que quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs, et cela quelle que soit leur qualité.

  13. Eric dit :

    Ce que j’appelais « meta blogging » c’est le blogging au sujet des blogs.

    Oui, je manque sans doute de recul, mais je note quand même que les blogueurs ont tendance (même s’ils ne sont pas des spécialistes de l’analyse du nouvel âge médiatique) à parler de leur activité. Souvent même avant de la pratiquer réellement!

    La fonction des classements, des hit parades, pour revenir au sujet du billet, est aussi (et avant tout) une question commerciale. Il s’agit, pour le créateur du classement, de créer un puissant « effet de réseau » en attirant le maximum d’utilisateurs (ce qu’on fait à une époque les annuaires de blog ou à une autre échelle les moteurs de recherche comme Google).

  14. cratyle dit :

    Eric – comme dirait un blog bien connu « S’il fallait connaître quelque chose en politique pour en parler, ça limiterait l’intérêt de la démocratie et les recettes des bistros ». Une très bonne définition de la démocratisation…

    Sur l’intérêt commercial des classements du points de vue de ceux qui le font, ça ne fait aucun doute, en effet.

  15. le chafouin dit :

    Les blogs étant une mini société, il me paraît naturel que ses membres s’y intéressent…

  16. abadinte dit :

    La création d’un blog étant égocentrée malgré toutes les dénégations d’ouverture sur le monde que je peux mettre en titre de mon blog, le classement du blog renforce l’égo. Ce que le bloggueur recherche avant tout.
    Le classement wikio comme tous les autres classements permettent de mettre en avant un milliers de blogs dans 10 catégories qui ont un intérêt plus ou moins grand sur la blogosphère.
    Mais le gros avantage, c’est wikio.fr qui l’a car à chaque fois qu’il est cité sur des blogs influents pour google, son pagerank augmente!

  17. cratyle dit :

    Le Chafouin – d’ailleurs elle se pose toutes les questions d’une société en construction, notamment sur la nature du pouvoir et sa légitimité

    Abadinte – oui, et c’est bien la raison pour laquelle wikio et technorati investissent du temps et des efforts dans ces classements. Tant que le classement n’est pas sur-interprété, tout le monde y gagne…

  18. [...] puis Peguy, expliquait comment les médias incarnant une “force sociale” poussaient à la démocratisation, au nivellement du politique en étendant les concepts d’égalité politique à toutes les [...]

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