Archive pour février 2008

Intimidation

Mercredi 27 février 2008

La discussion sur internet cherche ses règles et des politiciens peu scrupuleux essaient logiquement d’imposer leurs pauvres pratiques.

C’est ainsi qu’il faut lire les tentatives d’intimidation dont on fait l’objet Ragzag et Luc Mandret . Sylvie Noachovitch, la candidate UMP à la mairie de Vilier-Le-Bel, a usé de bien piètres moyens pour obtenir le retrait de vieux billets.

Peut-être cherchait-elle à éviter que ne soit reproduite la citation que lui attribue le Canard Enchainé dans son numéro du 13 juin 2007: « Moi, mon mari peu dormir tranquille. Dans ma circonscription, il n’y a que des Noirs et des Arabes. L’idée de coucher avec l’un d’entre eux me répugne« ? Peut-être espérait-elle qu’en s’attaquant à des blogueurs peu habitués aux pressions juridiques, elle obtiendrait de meilleurs résultats qu’avec les journalistes aguéris qui discutent le même sujet?

Dans tous les cas, les différentes communautés de blogueurs ont raison de se mobiliser. C’est précisément le sens et la valeur des blogs que de donner une égale voix à chaque citoyen, que les faibles et les puissants y aient les mêmes moyens de s’exprimer.

Qu’est-ce qu’un blogueur influent?

Mardi 19 février 2008

Galaxie mouvante de petits mondes en permanente création -voire en récréation- la blogosphère est traversée de débats récurrents, dont le moindre n’est pas la question de l’influence. Question délicate, question sournoise, questions sous cape, qui engendre les positions les plus subtiles comme les plus tranchées.

Trois discours affleurent au fil du temps. Ils se répondent de loin en loin et se suscitent l’un l’autre tout en faisant mine de s’éviter. Le premier se rit très nettement de l’idée d’influence et de la capacité d’un blog à orienter quoi que ce soit de sérieux ou de bien posé. Le second en sourit seulement, préfère l’évocation à la réflexion de fond. Le troisième enfin, sur l’air du grand dévoilement, se perd dans la description des mystérieux rouages qui permettent aux bloggeurs influents de se maintenir et de se distinguer.

Il suffit d’exposer les discours pour imaginer ceux qui les tiennent. La disqualification de l’influence est évidemment la position des blogueurs qui sont les plus influents. La disqualification de l’idée de pouvoir n’est-elle pas l’apanage de ceux qui le possèdent?

Pourtant, à l’encontre de ce que pensent les « dévoileurs » patentés, cette position parait souvent honnête et bien argumentée. Les blogueurs influents ressentent très bien les limites de ces étranges pouvoirs qu’on leur prête à tort. Ils notent à juste titre que l’internet est véritablement immense et décentralisé. Que leur voix porte peu, qu’ils ne peuvent faire changer d’avis leurs lecteurs immédiats, et que ces lecteurs mêmes ne constituent qu’un goutte d’eau dans l’océan des discussions bloguosphérisées.

La position est très bien résumée par Laurent Gloaguen dans le billet qui donne la matière de cette réflexion. Il explique en somme que le papier le mieux argumenté change marginalement les avis, que si c’est le cas, c’est bien plus le poids de l’idée que celui du blogueur qui aura finalement influencé, et qu’enfin, indépendamment de l’argumentation, le succès de la diffusion dépend presque uniquement du contenu que l’on s’apprête à diffuser. Logiquement, Laurent refuse pour lui-même l’appellation tant discutée : « relais d’information, initiateur de débat, oui, ‘blogueur influent’, non. Mes lecteurs ont tout leur libre arbitre ».

Il est étonnant de voir qu’un enchainement aussi rationnel emporte aussi peu la conviction. La masse des blogueurs sent bien qu’elle n’a pas l’influence d’un Embruns ou d’un Versac, et toutes les raisons du monde semblent bien impuissantes à la détromper. Ces dernières renforcent d’ailleurs le discours de dévoilement dont j’ai parlé plus haut, discours qui à son tour, pousse régulièrement les blogueurs influents à vouloir « tordre le cou » à ce soupçon d’influence qu’ils ne peuvent dissiper. La boucle semble bouclée et la question de l’influence toujours aussi peu avancée.

C’est que sur internet, l’influence prend un sens bien différent de celui qu’elle a sur les médias traditionnels. Les uns comparent leur influence à celle des vieux médias et voient qu’ils n’en ont peu ou pas. Les autres sentent pourtant qu’il y a bien quelque chose, qui pour reprendre une définition de l’influence qui en vaut d’autres -celle du Robert- les « amène à ce ranger à un avis »… qu’ils n’ont pas nécessairement au départ.

Sur les médias traditionnels, l’influence consiste à imprimer une opinion dans l’esprit d’un public, soit par la cohérence d’une démonstration, soit par la répétition, soit par un de ces mécanismes inconscients sur lesquels les hommes de métier savent jouer.

Rien de tel sur internet. La cohérence d’une démonstration – à moins qu’elle ne soit proprement mathématique, ce qui n’est pas le sujet – se heurtera toujours aux multiples failles que les commentateurs et les autres blogueurs sauront exposer. La répétition ne pourra être le fait d’un seul acteur -à fortiori d’un blogueur-. Les jeux sur l’inconscient se heurteront aux efforts inverses d’autres internautes et finiront bon an mal an par se compenser.

Sur les nouveaux médias, en revanche, où chacun influence chacun et finit -au lieu d’y assister- par participer à la discussion, l’influence est la capacité de générer une discussion sur un sujet donné. Elle ne permet certes pas d’imposer unilatéralement un avis, mais de catalyser la participation de chacun autour d’un thème.

Pour ceux qui croient à la force des nouveaux médias -et aux idées bien antérieures des quelques grands théoriciens de la discussion – la capacité de polariser la discussion confère une influence bien plus grande que celle d’imprimer un avis unilatéralement. En donnant ses arguments le participant d’une discussion expose véritablement sa pensée et sa compréhension, il l’ouvre bien plus qu’il ne le ferait en recevant les discours des médias traditionnels. Même si c’est avec mauvaise foi ou réticence, il s’astreint au fond à la compréhension.

Cette influence possède une contrepartie. Sur un média aussi peu hiérarchique que l’internet, on ne peut véritablement faire vivre une discussion sans y prendre part, c’est-à-dire sans s’exposer soi-même à la compréhension des arguments, des thèmes, des préoccupations des autres participants. L’influence suppose qu’on comprenne les discussions existantes, qu’on les reprenne, qu’on y trouve sa place. En un mot, on ne peut influencer sans s’exposer très largement à l’influence des autres participants.

C’est peut-être une loi de cette variété très particulière du pouvoir qu’est l’influence. Sur internet, l’influence que l’on est capable d’exercer tend vers l’influence que l’on est capable de recevoir.

Il y a d’ailleurs bien des manières d’exercer et de recevoir de l’influence. A un bord extrême du spectre, certains reprennent des contenus ou des informations sans presque les transformer. Faisant buzzer des éléments déjà populaires, ils accroissent la portée de leur voix mais ne disent au fond rien que ce que d’autres on dit avant eux. L’audience est une mesure de leur forme particulière d’influence. D’un autre coté du spectre, certains produisent des discours originaux, plus éloignés de l’état des discussions, et qui exerceront leur influence à mesure qu’ils intégreront d’autres points de vue. Le nombre et la profondeur des commentaires directs ou indirects qu’ils suscitent est une mesure de leur progrès. Ailleurs enfin, certains catalysent les efforts d’une communauté, de ses préoccupations ou de ses besoins à un moment donné. C’est alors la quantité de reprises et de relais qui accompagne le succès.

Par delà les différences d’approche, il y a donc bien des blogueurs influents. Ce sont ceux qui sont le plus largement intégrés aux discussions de la toile, qui font le mieux corps avec elle, et qui sont donc les plus largement capables d’orienter ses discussions et d’en susciter de nouvelles.

Le blogueur influent est celui qui est le mieux capable de faire vivre et participer une communauté.

Sentiment d’insécurité

Vendredi 15 février 2008

C’est une simple visite au CRIF qui a amené le Président de la République à décider que « chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah » et cela car « rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui« . Voir ici le discours intégral.

Quelle idée dangereuse que d’installer unilatéralement des enfants dans un tel sentiment de culpabilité!

Quelle idée baroque que de transformer les enseignants du primaire en fournisseurs d’émotion. Comme si c’était d’émotion dont les enfants de CM2 manquaient! Comme si c’était à l’école de la leur enseigner!

A s’interroger sur la cohérence de la politique menée actuellement par Nicolas Sarkozy, à constater que presque rien ne semble la canaliser, il est difficile de ne pas se sentir pris de vertige.

Qui sait dire quel sera la politique du président dans quelques semaines? Dans quelques jours? Dans quelques heures?

Qui sait dire s’il s’occupera d’une grande ou d’une petite question? D’un sujet grave ou futile? D’une loi fondatrice de la république? D’un détail administratif? D’un équilibre international? D’un fait divers municipal?

Qui sait dire, même, quel sera sa position sur le sujet? Laquelle de ses multiples droites va cette fois-ci l’inspirer? Ou peut-être s’agira-t-il d’une gauche?

Faute de cohérence, faute de persistance, les sarkozades du président sont en train de générer ce qu’il faut bien nommer… un sentiment d’insécurité.

Les nuages s’accumulent lentement dans le ciel de l’internet français

Vendredi 8 février 2008

Generation MP3 relayé par Kelblog suit très opportunément les progrès de la « loi FNAC » contre le téléchargement. Cette loi est directement issue du rapport Olivenne, c’est-à-dire des réflexions du président de la FNAC sur la principale menace qui pèse sur son activité.

On a beaucoup dit l’absurdité de ce travail. Imagine-t-on confier un rapport sur les espèces menacées au président de l’Association des Chasseurs Landais? Une commission sur la pollution au président de Total ou de Peugeot? Sur l’ISF au propriétaire de LVMH? C’est pourtant bien ce qu’on a fait, et le projet de « loi FNAC » est très exactement le reflet de l’avis du marchand de disques sur le sujet.

L’absurdité n’empêche cependant pas ce projet d’avancer. Il arrive en ce moment au conseil d’état, c’est-à-dire qu’il a déjà pris la forme juridique d’une loi, qu’il a fait son entrée dans le « pipeline » de ce qu’on s’attend un jour à voter, et qu’à moins d’une surprise, il passera sans coups férir le faible obstacle de la discussion d’assemblée.

Inquiétante conjonction entre cette tentative pour empêcher les clients de la FNAC de déserter le rayon disque et les réflexions en cours pour sauver les revenus publicitaires de la télévision hertzienne privée.

Il semble que les vieilles industries menacées par le développement d’internet se crispent devant l’obstacle. Incapables de faire face au défi, elles se replient sur le lobbying aveugle pour préserver le plus longtemps possibles leurs si chers intérêts.

Quelle importance, me direz-vous? Il parait normal qu’une industrie menacée tente de se défendre, qu’après la sidérurgie ou le textile, les anciens médias cherchent la protection de l’état contre les brusques évolutions de leur marché.

L’important est que cette défense des intérêts privés ne se fasse pas au détriment d’un intérêt très général: le développement de l’internet et des nouvelles technologies dans ce pays.

Le risque est que le petit monde de l’internet ne soit encore ni assez puissant ni assez structuré pour faire pièce au lobbying bien rodé de ceux qui sont en train de devenir ses ennemis acharnés.

Si les différentes communautés de l’internet français -et les communautés de bloggueurs les premières- ne s’investissent pas massivement dans un débat qui les concerne au premier chef, les nuages ne cesseront de s’accumuler dans le ciel de l’internet français.

La lenteur des projets de lois ne doit pas faire illusion. Portée par un groupe influent ou déterminé, une idée qui ne rencontre pas de discussion finit toujours par être votée.

Le discours et l’image

Jeudi 7 février 2008

Depuis quelques décennies, la communication politique semblait irrémédiablement dominée par la force de l’image. Le grand discours, jadis art majeur de la politique en démocratie, semblait peu à peu relégué au rang des curiosités. On discourait toujours, il est vrai, mais c’était pour épater la galerie ou pour se soumettre à un exercice obligé.

Lors de la dernière campagne présidentielle française, Nicolas Sarkozy a certes fait valoir quelques discours pour essayer de convaincre de sa capacité à s’élever au niveau présidentiel. Ils n’étaient pourtant qu’interprétations des mots d’un autre, d’un auteur apporté au candidat comme un compositeur un peu renommé à un chanteur de variété, pour enluminer un nouvel album et créer un souffle de curiosité.

De son coté Ségolène Royal ne semble pas avoir trop souffert de son manque de talent oratoire. Admettant en privé son peu de goût pour la prise de parole militante, elle s’est largement contentée des images que ses positions de « femme à la tribune » ou de « candidate en pleine écoute » lui permettaient de diffuser.

Dans cet effacement progressif du discours, l’émergence de Barak Obama sur la scène américaine marque peut-être une véritable nouveauté. C’est au discours prononcé lors de convention démocrate de 2004 qu’il doit sa notoriété. C’est à lui qu’il doit probablement cette crédibilité que ces adversaires s’efforcent pourtant d’attaquer. C’est son sens du discours qui marque les commentateurs de tous pays. C’est le discours enfin, qui comme un spectaculaire retournement, fait la matière de cette vidéo de campagne dont la puissance d’évocation a provoqué une diffusion mondiale presque instantanée.

Alors, Barak Obama à l’avant-garde d’une nouvelle génération politique pour laquelle le discours reprendrait le pas sur l’image? Ou nouvelle ruse de l’image, cette fois-ci concentrée sur la posture d’orateur, non sur ses mots mais sur ce que la posture de l’orateur a de visible?

Dans le très ancien duel du discours et de l’image, je prends le parti de celui qui incarne la démocratie politique, et qui est je crois véritablement le premier.

Faut-il taxer l’internet français pour financer TF1?

Vendredi 1 février 2008

Vous avez bien lu. C’est bien la question posée par le projet gouvernemental de suppression de la publicité sur France Television.

Tel qu’il se profile aujourd’hui, ce projet lancé par Nicolas Sarkozy et piloté par Christine Albanel aura deux effets

  • Un bouleversement du marché publicitaire hertzien grâce auquel TF1 se trouvera en quasi monopole vis-à-vis des annonceurs. Le groupe TF1 perçoit déjà plus de 50% des revenus publicitaires télévisuels en France. En éliminant de facto son principal concurrent -le service public- le projet mettra TF1 en situation d’imposer ses conditions à l’ensemble du marché. Il en tirera des profits sans précédent dans l’histoire de la chaine.
  • Un besoin de financement du service public à peu prés égal aux nouveau profits de TF1 – et dans une moindre mesure des autres chaines hertziennes. Selon les orientations actuelles, ce déficit sera comblé par le développement d’une nouvelle taxe affectant les médias, les fournisseurs d’accès mobile et internet, les fabriquant d’appareils électroniques, et maintenant peut-être… internet.

Selon Les Echos du 31 janvier, la ministre de la culture et ses conseillers souhaitent taxer la publicité sur internet pour financer les déficits que la réforme aura créé au sein du service public. Par cette implacable cavalerie, c’est simplement le financement du web dans son ensemble qui servira à gonfler les profits de TF1.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable.

Quel pays peut s’offrir le luxe de retarder son développement technologique de manière aussi évidente? Quel heureux dirigeant de quelle nation joufflue et bien portante peu ainsi brider le secteur dont la croissance est la plus forte, celui qui créera peut-être un jour le plus d’emplois, de postes à très forte valeur ajoutée, d’élan, de dynamisme, de nouveauté ? Quelle démocratie sure de l’excellence de ses institutions peut traiter comme rien le moyen d’intégrer chacun dans le débat politique, de développer le sens de la discussion et de la participation, d’élargir à tous l’accès à l’information ?

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet pourrait avoir l’air invraisemblable… mais elle est en train de devenir un projet.

Il ne s’agit pas ici d’une taxe d’inspiration économique, ni sociale, ni écologique, ni humanitaire. Cette taxe devra financer l’interdiction de la publicité sur le service public, c’est à dire la mise sur orbite de TF1 comme acteur ultra-dominant du marché publicitaire hertzien français.

L’idée de taxer spécifiquement le développement d’internet est en train de devenir un projet porté, défendu, mené à bien par de nombreux intérêts industriels et politiques. Ce qui parait invraisemblable pourrait bien arriver.

Il est temps que les acteurs de l’internet français pensent à son fonctionnement et à son rôle, bien au-delà de leurs intérêts particuliers.

Il est plus que temps de lancer la discussion sur le sujet.