Une nouvelle étape dans la déchéance du Figaro?

Il est désormais permis de se demander jusqu’où descendra Le Figaro.

Que l’ex-grand journal des droites françaises soit peu à peu devenu prisonnier d’un actionnaire pour qui les différences entre presse et service de communication relèvent des plus byzantines subtilités n’est malheureusement qu’une des mauvaises habitudes du métier -on se référera au Canard Enchainé de la semaine pour la manière dont le propriétaire traite sa presse, si l’on entretien la moindre naïveté sur le sujet-.

Que les liens entre les actionnaires de l’ancien quotidien de référence et le président de ce pays aient permis à ce dernier d’annoncer directement les départs, les promotions et les nouveaux arrivés, c’était beaucoup abaisser un journal qui, en dépit de sa proximité traditionnelle avec les politiques de droite, n’avait encore jamais atteint ce niveau de servilité.

Que les dirigeants de l’organe de presse aient soutenu et soutiennent officiellement les pouvoirs installés, qu’ils le fassent sans pudeur ni restriction, ce devrait être la source de légitime tristesse mais non pas d’étonnement, pour qui a jamais passé quelques minutes devant les journaux de la première chaine de télévision.

Toutes ces évolutions semblaient bien malheureuses dans des lieux où les mémoires de Mauriac et d’Aron ne s’étaient pas encore totalement éteintes. Elles auraient peut-être aussi semblées naturelles, tant est ancienne la lutte pour l’indépendance de la presse et pour sa qualité.

Le Figaro du jour marque pourtant une nouvelle étape dans le long processus dans lequel il est désormais engagé. La une de l’édition papier accuse sur trois colonne « L’homme qui a fait perdre 5 milliards à la Société Générale », elle étale sa photo d’identité sur le reste de la page, donne son nom, mentionne la source -la direction de la Société Générale…- en police trois fois plus petite, diffuse l’ensemble à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires en France et à l’étranger.

Au risque de rappeler quelques évidences, cette accroche digne des meilleurs moments de la trash-télévision n’a pas sa place dans un journal véritable. Quand il porte une telle accusation, le Figaro le fait

  • sans preuve
  • sans la moindre compréhension de l’activité profondément collective dont il est question, c’est-à-dire celle des salles de marchés
  • sans la moindre retenue, celle qui aurait du l’inciter à reconnaitre que l’affaire est certainement complexe, que les responsabilités sont peut-être enchevêtrées, qu’au minima une incertitude pèse encore sur le sujet
  • sans la plus élémentaire humanité, c’est à dire sans penser une seule seconde à ce qu’il pourrait advenir de ce terrible criminel que l’on a bien opportunément dévoilé, que l’on désigne maintenant à la vindicte, que l’on nomme seul coupable, dont on se demande peut-être déjà s’il ne faudrait pas le lyncher

Le Figaro descend aujourd’hui plus bas que cette presse de caniveau dont il s’est longtemps gaussé.

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19 réponses à to “Une nouvelle étape dans la déchéance du Figaro?”

  1. le chafouin dit :

    Merci Cratyle. J’ai parlé du même sujet ce matin et j’ai failli te citer car j’étais persuadé que tu serait toi aussi indigné… Mais pour moi, toute la presse est coupable sur ce point. la photo est passée partout!

  2. Eric dit :

    « Le Figaro descend aujourd’hui plus bas que cette presse de caniveau dont il s’est longtemps gaussé. »

    Oui, d’une certaine manière, puisqu’il ne se soucie plus du réel, ce qui est un comble pour un journal (sauf s’il s’appelle la Pravda).
    Quelques questions me turlupine:
    Qui achète encore le Figaro? (à part les coiffeurs et les patrons de bars qui veulent proposer à leur clientèle autre chose que le Parisien ou des journaux gratuits (ça se fait!))
    Qui le lit sérieusement?
    Qui, dans les hautes sphère, fait confiance à ses informations?

    (Pour finir, un de mes fantasmes, serait de prendre au mot Serge Dassault: il veut un journal qui vante le libéralisme, dans ce cas, qu’on lui coupe toute subvention).

  3. Criticus dit :

    Effectivement, le Figaro est un journal de droite assumé, je n’en disconviens pas. Par contre, après trois semaines d’observation, je peux te réaffirmer que la rédaction du Monde est bel et bien de gauche, en dépit de ta thèse selon laquelle les journalistes français seraient majoritairement sarkozystes. Il ne faut pas se laisser abuser par l’arbre de droite qui cache la forêt de gauche. Excuse-moi de revenir à la charge, mais il me semble que cela devait être précisé.

  4. le chafouin dit :

    Là il n’y a aucun rapport avec le clivage droite-gauche, criticus, il s’agit juste d’éthique et de déontologie. J’aurais honte de travailler pour le fiagro ou le monde actuellement, vu ce qu’ils ont balancé sur ce pauvre homme.
    Tout à l’heure au 13h de France 2, ils ont parlé de « manipulateur ». Quel chagrin…

  5. Criticus dit :

    Si Chafouin, IL Y A un rapport puisque Cratyle associe ici deux idées : Le Figaro est un mauvais journal (en ce qui me concerne je ne lis plus que le bloc-notes d’Ivan Rioufol donc je ne dis pas le contraire), et il est de droite. J’espère que cette association est fortuite. Ici, je rebondissais sur le fait qu’à plusieurs reprises, Cratyle a accusé les journalistes d’être majoritairement sarkozystes, ce qui, toi et moi le savons, est FAUX.

  6. Eric dit :

    Non, le Figaro n’est pas un mauvais journal. C’est juste un journal Dadaïste.

  7. cratyle dit :

    Je n’ai jamais écrit que la majorité des journalistes été sarkozyste. J’ai peut être fait remarquer ailleurs que les médias l’étaient. Les deux propositions n’ont malheureusement rien a voir.

  8. Criticus dit :

    Ces deux propositions n’ont malheureusement rien à voir… à ceci près qu’elles sont toutes les deux fausses ! Tu considères que, parce que l’actionnaire principal d’un média est de droite, ce média l’est aussi (en incluant l’audiovisuel public, contrôlé par un Etat réputé de droite)… mais ça n’a tout simplement aucun sens ! Ce ne sont ni les actionnaires ni les patrons des médias qui en produisent le contenu mais bien les journalistes, ultra-majoritairement de gauche. Et ce malgré les pressions.

    Je reviens à l’ »Etat de droite », pour te faire comprendre le sens de mon propos : il y a un gouvernement de droite qui dirige des fonctionnaires qui, comme les journalistes, sont ultra-majoritairement de gauche : l’Etat est-il de droite pour autant ? Non, bien sûr : on voit bien que, lorsque les préfets et les magistrats font tout pour empêcher les expulsions de clandestins, la volonté du gouvernement n’est pas respectée.

    Il en va de même pour les médias. La présence d’Elkabbach à la tête d’Europe 1 n’empêche pas cette station d’être de gauche, de l’aveu d’une journaliste d’Europe 1 que je connais, et aussi de ce que j’ai pu en entendre à l’antenne. L’idée erronée selon laquelle les médias sont de droite est lancée par les journalistes eux-mêmes. N’oublie pas que les médias sont le premier contre-pouvoir de France, et que pour justifier leur empire des esprits, les journalistes sont prêts à déformer la réalité pour justifier leur opposition à la supposée droitisation de la société française. Il n’y a pas que Le Figaro ! Je trouve dommage que tu sois tombé dans le panneau, et que tu n’écoutes pas quelqu’un qui connaît bien les journalistes.

  9. rickyny dit :

    Figaro ou autre… sans vouloir tout jetter dans le même panier et pour vivre aux US dont j’ai tant critiqué la presse asservie notamment suite au 11/9 j’ai, depuis mon arrivée ici, tellement honte de ce que je lis ou écoute sur les médias de mon pays…la presse française, quand elle n’est pas asservie est tout simplement spectatrice, ne fouille plus, regarde, attend la dépêche reuters, afp ou autre..

    Cette même presse qui, de peur, s’acharne sur les blogeurs, n’enquête plus, ne vérifie plus, ne croise plus ses infos, se meurt….

    Mais qu’espérer de plus sous une monarchie?…

  10. tonton dit :

    Heureusement que France 3 va également être enfin libérée de l’affreuse tutelle étatique pour pouvoir exercer librement son exercice critique auprès des pôles de la PQR.

    Il me souvient d’un moment de la campagne présidentielle ou le petit caporal avait annoncé sa détermination à ‘faire payer’ à la 3 son impertinence (lire: son indépendance légèrement plus marquée). Ca y est, c’est fait…

    Heureusement que les grands médias télévisuels sont en train de basculer dans l’histoire, sinon ce serait triste.

    Reste que, pour prolonger le post de rickyny, nous avons pour le moment perdu le journalisme d’investigation qui a disparu de la ‘grande presse’ et n’a pas encore pu déboucher sur un modèle économique viable sur le net.

  11. le chafouin dit :

    rickyny a parfaitement raison. Mais cette absence d’investigation n’a pas de lien avec les propos de criticus sur les journalistes. Je trouve moi aussi (je le suis) que la plupart de mes collègues sont de gauche. Voire, anti droite, même. J’ai un collègue qui a voté sarkozy à la présidentielle, c’est à peine si on ne lui crachait pas dessus. Je pense que ce FAIT (oui, contrairement à ceque les bonnes âmes pensent) participe de la crise de la presse. Même si en ce qui concerne le Figaro, je ne crois pas que ce soit le cas. Après, ça dépend ce qu’on appelle de droite ou de gauche. Culturellement ou écnonomiquement?

  12. dinosaure dit :

    Beaucoup de journalistes votent socialiste mais est-ce qu’on peut en conclure qu’ils « sont  » à gauche? D’un point de vue culturel, la gauche est libérale, elle remet en question ce qui est établi, et elle est conservatrice d’un point de vue économique. Mais d’un autre côté, le PS, c’est vraiment le parti des bien-pensants, du politiquement correct. D’où leur tendance à l’ostracisme qu’on trouve moins à droite. Le nouveau notable bon teint est socialiste. Je ne veux pas dire que la distinction droite gauche n’a plus de sens mais il me semble y avoir un fossé plus grand entre la gauche de la gauche et les socialistes qu’entre le PS et l’UMP.

  13. cratyle dit :

    @Chafouin et dinausore: Je suis d’accord avec vous sur les opinions politiques des journalistes, mais leur opinion n’a d’importance que dans la mesure où ils ne sont pas trop dépendants de leur patron. Cette indépendance est présente dans quelques grand journaux nationaux mais de plus en plus rare dans le monde des médias, dont la presse quotidienne nationale ne représente d’ailleurs qu’une part infime.

    Elle disparait au Figaro.

    @Criticus: ta fougue t’emporte un peu, car je n’ai jamais positionné les arguments que tu m’attribues sous l’angle droite/gauche. Il s’agit simplement indépendance de la presse. Aron et Mauriac, que je site en exemple dans l’article, étaient à la fois de droite et indépendants.

    @Tonton & rickny: le lien entre la pratique quotidienne du pouvoir politique et le fonctionnement des entreprises médiatiques est en effet le coeur du sujet. A moins que le développement des nouveaux médias ne viennent les supplanter… ou les forcer à évoluer

  14. Ce n’est pas pour jaboter, mais au Figaro ils ont apparemment trouvé le moyen de titrer que Suharto était un ex-dictateur américain.

  15. Criticus dit :

    Cher Cratyle, ma « fougue » s’appuie sur une idée simple, à laquelle tu n’as pas voulu répondre : en dépit des nombreuses pressions que les patrons de presse exercent sur les journalistes, ce sont bien ces derniers qui produisent le contenu des médias.

  16. le chafouin dit :

    Et oui… Je suis à la fois d’accord et aps d’accord avc toi, criticus, car bien souvnt, le contenu des articles est moins imprtant que le choix de traiter ou de ne pas traiter tel ou tel sujet. Ceci dit, ce choix appartient en grande partie aux journalistes, et non aux patrons de presse…

  17. Criticus dit :

    Oui, le choix des sujets est capital, et c’est surtout là que s’exercent les pressions. Mais lorsqu’il y a (auto)censure, c’est moins, à mon humble avis, en vertu de considérations politico-économiques que pour ne pas déroger au sacro-saint politiquement correct, qui n’est ni de droite, ni de gauche.

  18. Cratyle dit :

    C’est précisément le rôle et le savoir-faire d’un dirigeant que d’orienter les travaux sans les réaliser. La palette des moyens est presque infinie: conviction, entrainement, espoir, crainte, sélection d’un travail plutôt qu’un autre, mise en avance du premier, dénigrement du second, promotion, mutation, filiation, contrats implicites ou explicites -c’est simplement l’art de diriger les gens.

    Le rapport de force entre des journalistes et leurs dirigeants directs -chefs de services, rédacteurs en chef- ou indirects -directeurs, présidents, actionnaires- dépend de chaque entreprise de presse et évolue au fil du temps. Un média reste indépendant tant que le rapport de force reste équilibré ou mouvant, il peut être dangereusement instrumentalisé autrement.

  19. dinosaure dit :

    @Criticus: certes, le politiquement correct n’est ni de droite, ni de gauche mais à mon humble avis, ce qui était subversif il y a une quarantaine d’années et diffusé par la gauche, en fait maintenant partie. J’entends par exemple, un certain discours sur le mariage des homosexuels, l’homoparentalité ou d’une façon générale, la défense des minorités ou l’importance accordée aux « victimes » qui produit ce discours mièvre qu’on entend tous les soirs au JT de 20H. Il me semble que maintenant, c’est la gauche qui fait régner « l’ordre moral ». La droite produit plutôt une auto-censure sur tout ce qui pourrait remettre en cause l’importance de la croissance.

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