Internet et l’avenir du modèle de gratuité

Pour les médias de l’internet, le modèle économique de gratuité est-il le seul pérenne? Les alternatives sont-elles viables? Différents modèles pourront-ils coexister? Questions fort débattues, mais pour lesquelles l’analyse des modèles économiques des vieux médias me parait assez capable de produire quelques nouveaux éclairages. L’alternative entre offres payantes et gratuites est une constante de leur histoire, et les modèles économiques de gratuité y sont depuis longtemps stabilisés.

Télévision et radios se sont orientées vers des modèles de gratuité en raison de la nature bien particulière de leur structure de coûts. Pour ces médias, le coût de production et de diffusion d’un bien est indépendant du nombre d’utilisateurs -en jargon d’affaire, c’est un pur coût fixe-. En situation de concurrence, rien n’empêche l’un des protagonistes d’abaisser son prix de vente pour supplanter ses rivaux en audience. Cela affectera immédiatement son chiffre d’affaire, mais sera probablement compensé par un public étendu et donc par des revenus publicitaires accrus.

Indépendamment des revenus payants et de la publicité, l’audience est toujours la clé du succès d’un média. Elle lui permet de rassembler des équipes plus qualifiées, accroit sa notoriété, lui apporte prestige, reconnaissance et influence. La concurrence effrainée pour l’audience amenant naturellement à la gratuité, on comprend que radios et télévisions se soient le plus souvent engagées dans cette voie. Les services payants n’y ont pas complètement disparus, mais ils se sont concentrés sur des publics spécialisés.

Les entreprises internet possèdent la même structure de coût que les radios et les télévisions. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été jusqu’ici plongées dans un état de relative gratuité – celle-ci ne concerne d’ailleurs pas les marchands de biens physiques, pour lesquels internet n’est qu’un canal commercial, mais l’essentiel des activités proprement médiatiques du réseau: la réalisation, le partage, l’édition de contenus écrits, audios ou vidéos -.

Avec la nouvelle génération d’internet, deux facteurs sont pourtant susceptibles de remettre en cause ce modèle

  • La composante sociale du web 2.0. A la différence d’un simple contenu médiatique, un réseau social n’est pas replicable et ne peut donc faire l’objet d’une concurrence frontale (voir la loi des medias sociaux)
  • La composante participative du web 2.0. En produisant leurs contenus, les internautes deviennent plus exigeants et plus sélectifs vis-à-vis de leurs outils de production. Ils sont susceptibles de payer pour assurer la qualité de leurs propres création (voir la dynamique des contenus amateurs et professionels). Il suffit de penser aux offres payantes des plateformes de blogs et des différents services attachés.

Jusqu’à présent, la stratégie de Google à largement limité l’effet de ces tendances. Conscient que sa position centrale tient à la prééminence des revenus publicitaires – non sans paradoxe - et donc au modèle de gratuité, le géant d’internet a systématiquement développé des offres gratuites pour concurrencer tout nouveau produit internet susceptible d’échapper à la gratuité.

Les efforts quelque peu prédateurs du plus célèbre moteur de recherche du web – et surtout de sa première régie publicitaire – suffiront-ils à enrayer l’arrivée à maturité de la nouvelle génération d’internet? Il est permis d’en douter.

Le web perdra-t-il sa dynamique d’ouverture et de partage avec le développement de contenus payants? C’est presque inimaginable.

Le développement de l’internet social et participatif produit trop de richesses nouvelles et de manière trop décentralisée pour qu’un système de rémunération direct de ces richesses ne se puisse développer, et donc que le modèle actuel d’apparente gratuité y demeure hégémonique.

Les véritables questions portent donc sur le tempo et sur la nature des systèmes de rémunération qui s’ajouteront au modèle de gratuité. Nul doute qu’ils ne préservent l’ouverture du web, car c’est la condition même de leur succès. Nul doute qu’ils ne fassent eux-même l’objet d’une grande créativité.

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8 réponses à to “Internet et l’avenir du modèle de gratuité”

  1. nicocyno dit :

    « Les entreprises internet possèdent la même structure de coût que les radios et les télévisions. » Je trouve cette phrase un peu limite dans la mesure où tu ne différencies pas dans ton article les sites web d’information, les sites web e-commerce, les sites de jeu en ligne, etc… On ne peut pas comparer un site web avec une radio et une télévision. Et même si les radios et les télévisions ont une structure de cout semblable ce n’est pas le cas des sites internets.
    Par exemple, les sites web d’information arrivent aujourd’hui à variabiliser la majorité de leurs couts. Le contenu est produit par l’UGC, les ressources techniques peuvent être allouées on-demand (ex: Amazon EC2) et la communication se fait de façon virale avec un coup minimum. Il serait intéressant de demander à Pierre Chappaz quelle est sa structure de coup chez wikio… Je sais déjà que la société n’a pas de siège, tout le monde travail à domicile, dans différents pays d’Europe via Skype.

  2. cratyle dit :

    Tu as raison: je ne parle pas ici des sites de e-commerce -ni même des sites proprement IT: software pur ou infrastructure internet-. Je l’ai rapidement noté dans l’article mais cela mérite d’être clarifié.

    En revanche, les techniques de réduction de coût dont tu parles n’en changent pas la nature: ce sont toujours des coûts fixes au sens technique du terne -non directement lié à la vente du produit-. Le point clé est que la part variable d’un service fourni reste nulle, et donc qu’un concurrent pourra toujours baisser le prix de vente unitaire d’un produit.

    Dans le modèle économique de concurrence « pure et parfaite », on démontre que le prix des produits est le coût marginal de fabrication du dernier produit. Ici, il est nul, ce qui entraine directement la gratuité.

  3. tonton dit :

    Impossible de ne pas penser à l’initiative dont le monde médiatique nous rebat les oreilles depuis quelques jours (pas TF1, certes), celles du Media Part de Plenel : le pari qu’un web participatif payant est un modèle d’avenir…
    A voir les réactions des forums sur ces questions, il y est plus souvent question de ‘confiscation de la démocratie par l’argent’, etc qu’autre chose… Maintenant, je n’ai pas forcément d’avis définitif sur la question et ton billet apporte un éclairage très intéressant.

    Un économiste analyserait la question en la reformulant vraisemblablement en ces termes: Internet est aujourd’hui un Bien Public Global, est-il envisageable de le transformer pour partie en Bien Club ? Cette approche est nécessairement à préciser, car il faudrait sans doute préciser où est placée la barrière ‘excluant’ certains de l’accès: seulement à la contribution (un club produit pour un public – format presse mais plus ouvert et moins contraint par la faiblesse des coûts fixes, cf. discussion ci-dessus entre NicoCyno et Cratyle… c’est un peu vers ça que Plenel semble s’orienter) ou à la contribution et la lecture (format réseau social mais à vocation contributive, une sorte de wiki en accès restreint) ?

    En tout cas, merci pour ce post!

  4. cratyle dit :

    Je crois que le modèle de Plenel est viable car extrèmement ciblé -selon lui 65000 membres permettraient d’atteindre l’équilibre- Il pourrait donc s’échapper de la gratuité si mon point 1. fonctionne bel et bien.

    En revanche la tonalité des premiers articles pose quelques questions sur leur capacité à fédérer une communauté -même ciblée-. J’ai l’impression qu’ils ne s’adressent -pour l’instant- qu’à des journalistes parisiens… Y-a-t-il 65000 journalistes parisiens qui aiment assez Plenel pour faire partie de sa communauté?

  5. laplume dit :

    La possibilité d’associer de la publicité hyperciblée aux contenus des sites web 2.0 les plus évolués ne va-t-elle pas à l’encontre d’un passage au « payant »?

  6. cratyle dit :

    L’un n’empêche pas nécessairement l’autre…

    Cela dit, en revenant sur ce billet quelques mois aprés, il me semble que le paris médiapart est plus loin que jamias d’être gagné. Aujourd’hui, je serais bien moins affirmatif sur l’ampleur des alternatives au modèle de gratuité.

  7. Couasnon dit :

    Le livre de Chris anderson « Free » réponds, selon mo,i à toutes les questions.
    Il évoque les différentes modèles économiques utilisables selon les sites Internet.

    Cratyle, tu semble t’intéresser à l’économie; n’assistons pas là à la destruction créatrice?

    Certains cries au scandale à chaque changement de structure économique; ils ne souhaitent pas s’adapter, réfléchir à de nouiveaux modèles. Ces changements entraînent inévitablement des conséquences néfastes pour un certain nombre mais de courte durée!!

    Ce refus est le reflet de la paresse intelectuelle ( selon moi bien evidemment).

    Pour revenir au sujet, je suis en parfaite accord avec l’analyse d’Anderson; Chaque site devra trouver son propre modèle économique.
    Il devra prendre des risques! Ce qui va déranger notre France traditionnelle, qui n’aime que l’égalité et l’assurance…

    J’attends vos commentaires avec impatience.

  8. Patrice dit :

    Destruction créatrice sans aucun doute. Destruction inéluctable des vieux médias et de leur modèle économique et création d’une nouvelle forme de média : les médias démocratiques.

    Ne crois pas en revanche que le conservatisme ait quoi que ce soit de spécifiquement français – Le Web par exemple, a été inventé par un anglais et un belge, dans une institution de droit suisse, située… sur le territoire français. En dépit des poncifs, ce pays a toujours été et est toujours à la pointe de l’innovation!

    Encore faut-il chercher l’innovation là ou elle est : par exemple, as-tu fais un tour sur pearltrees? Sinon, http://www.pearltrees.com … innovation brute … qui n’attend que ta contribution ;-)

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