Des constructions médiatiques, des interprétations et des faits

Je viens de lire un récapitulatif de Libération sur le traitement des grèves, chronique intéressante et utile qui relate comment les télévisions aménagent leur récit des événements. Les aménagent? Bien plutôt les construisent. Car que dire sur cette partialité radicale avec laquelle on semble jouer avec les faits? Faut-il ne pas croire Libération et l’accuser à son tour de malhonnêteté? Cela a-t-il une importance, d’ailleurs, tant on sait combien les médias tendent à s’éloigner de ce qui devrait être leur principal soucis et intérêt?

Parlons d’abord de ces célèbres « faits ».

Les journalistes ont longtemps expliqué leur travail comme une quête de faits, suivie éventuellement par une interprétation et une mise en perspective de ces faits. Selon cette vision, il y aurait d’un coté des éléments objectifs bruts, que le journaliste aurait le pouvoir, et même le devoir de recueillir sans altération, et d’un autre coté les avis et opinions, du ressort de l’éditorialiste, et qu’il conviendrait de ne pas trop mélanger avec les être purs que l’on aura précédemment encapsulé. Les journaux anglo-saxons se sont longtemps donné le titre de gloire de séparer très formellement les « facts » des « opinions », prétendant ne jamais mélanger les articles sur l’un ou l’autre sujet, poussant parfois la quête de pureté jusqu’à ne jamais traiter des deux rubriques sur la même page.

Et pourtant… Il y a bien longtemps que les sciences les moins sensibles à la rhétorique ont renoncé de leur coté à la religion des faits. La physique sait depuis plus d’un siècle qu’elle ne détient que des modèles ou des interprétations successives, qui ont une validité temporaire, qui seront un jour remises en question et dépassées. Depuis bien plus longtemps encore, les sciences sociales pensent ne produire que des récits, dont l’intérêt peut être considérable, mais qui ne constituent jamais certainement des « faits », dont le sens aurait d’ailleurs bien du mal à être précisé. Les mathématiciens eux mêmes se sont toujours demandé si leur discipline si pure comportait une forme quelconque de matérialité. Les philosophes des sciences enfin, ceux qui se sont le moins éloignés de l’ancien positivisme, comme les tenants de cette « sociologie des sciences » dont l’essor menace de tout emporter, tous disent que le discours ou l’image ne se rapportent jamais immédiatement à la « réalité » et ne se confondent en aucun cas avec elle.

Que les physiciens aient depuis longtemps compris que le fruit de leurs efforts ne s’offrait jamais sans distance ni duplicité, qu’on le voyait toujours s’échapper au moment même ou on le pensait le mieux capturé, que le point de vue de l’observateur transformait l’événement, que le langage du récit en déplaçait le référent, tout cela devrait suffire à montrer combien il est ridicule et vain, pour de simples journalistes, que de croire relater des faits.

Si l’on pouvait se rapprocher ou s’éloigner d’un « fait », ce serait d’ailleurs probablement d’une manière opposée à celle que la religion naïve dont je parle ici aurait tendance à l’exprimer. Plus on se concentre sur l’élément, sur l’image brute, sur la parole d’un témoin, plus on écarte de phénomènes, de causes petites ou grandes, de considérations à prendre en compte, c’est-à-dire plus on élimine de points de vues et de part d’objectivité. Dans le récit de Libération, les télévisions ne sont bien sur jamais aussi manipulatrices que lorsqu’elles prétendent « donner la parole au simple usager », lorsqu’elles sélectionnent un plan « vécu » sur un quai de gare, lorsqu’elle offre une « statistique brute », chiffre présentant tous les attraits de la réalité sans apprêt.

La religion du fait possède la vertu de rappeler un certain nombre de principes éthiques tels que la clarté, le croisement des sources, l’interdit du mensonge explicite… Elle présente en revanche l’inconvénient de détourner l’attention du spectateur de la véritable activité d’un média: construire une histoire et une interprétation du monde. Il est de ce point de vue révélateur, dans le journalisme anglo-saxon, que le vocabulaire à usage externe « fact » laisse place dans le jargon interne au mot « story », plus exact, mais bien éloigné de l’image que l’on voudrait donner.

Quelle que soient leurs caractéristiques -écrits, parlés, visuels, quotidiens, instantanés, chauds, froids,…- les médias produisent des discours et n’accèdent jamais directement aux faits. La part « d’objectivité » de ce qu’ils rapportent ne dépend donc pas du respect des règles du journalisme, mais de la quantité de points de vue agrégés, c’est-à-dire de la profondeur de la discussion qui a engendré les récits présentés.

C’est peut-être l’une des lois les plus générales de l’activité médiatique: plus un média est hiérarchique, moins les récits qu’il diffuse recèlent d’objectivité.

En d’autres termes, plus le choix des messages, leur sélection, leur présentation sont concentrés entre un petit nombre d’individus, moins ces choix peuvent prétendre à l’universalité, moins ils sont protégés de l’arbitraire et des intérêts individuels. Les habitués d’Habermas verront que l’explication provient directement des règles et des principes de l’éthique de la discussion. Ceux de Mc Luhan, que la part d’objectivité d’un message est directement liée au nombre de points de vues qu’un média est capable d’agréger.

Par un étonnant paradoxe, les médias les plus authentiquement hiérarchiques – cinéma, télévision hertzienne, radio, dans une moindre mesure presse quotidienne – produisent l’effet d’objectivité le plus fort. C’est bien précisément l’unité originelle de point de vue qui donne l’illusion de la cohérence, et donc le sentiment que l’on se trouve devant un fait. On peut donc rajouter une deuxième loi médiatique, pendant de celle que je viens d’exposer: plus un média est hiérarchique, plus les récits qu’il diffuse contiennent d’illusion d’objectivité.

Dés lors, il ne faut pas s’étonner de ce que le contrôle des médias hiérarchique soit l’un des enjeux de pouvoirs prioritaire des dirigeants politiques. Ces médias sont à la fois les plus manipulables -c’est-à-dire les plus éloignés de la terrible contrainte du « fait »- et les plus rapidement crédibles, les plus capables d’imposer une opinion tout en évitant les méandres de la discussion. On pourra d’ailleurs remarquer -je développerai plus tard cette idée- que l’avènement des régimes politiques les plus strictement dictatoriaux correspond à celui de médias les plus hiérarchiques.

Ainsi le décryptage des constructions des médias classiques est-il un exercice salutaire, mais dont il faut bien comprendre le sens et l’intérêt.

Il ne s’agit pas de dévoiler une construction pour y substituer un fait. Un reportage est par nature une construction, c’est-à-dire un point de vue qui comporte à la fois sa part de légitimité et sa part d’omission, d’inexactitude, d’effets rhétoriques variés. L’analyser et le discuter n’en modifiera pas l’essence, mais permettra de le comprendre et de la situer. Mieux encore, cela permettra de saisir le jeu d’influence auxquels sont soumis les auteurs, et donc de donner des pistes d’actions démocratiques pour équilibrer les influences médiatiques et politiques en présence.

Pour cela, il faudra saisir non seulement comment les médias influencent, mais aussi comment ils sont influencés, sujets que je renvoie à de prochains billets…

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9 réponses à to “Des constructions médiatiques, des interprétations et des faits”

  1. le chafouin dit :

    Ah Mc Luhan…
    Je voudrais pour ma part préciser qu’à mon sens, que le manque d’objectivité provient surotut du choix de traiter l’information. On choisit de « couvrir » ce sujet, pas celui-là. De prendre tel angle d’attaque, pas celui-là.
    La séparation faits-comentaires, contrairement aux maths ou à la physique, a en objectif commercial et éthique. EN école de journalisme, on l’apprend. Car ton avis peut influer sur les faits, tels qu’ils vont être vus par les autres (éthique), ce qui fait que le lecteur, s’il n’est pas content, ira voir ailleurs (commercial). ais tu as raison, l’objectivité n’existe pas. Mieux vaudrait parler de neutralité (je ne m’engage pas, lecteur, je te laisse choisir)
    Mais continue à t’intéresser aux médias. Il y a fort à faire et tu t’en sors fort bien.

  2. Cratyle dit :

    @ Chafouin: je crois que l’idée va un peu au delà de ce que tu décris: l’argument contre la prétention à l’objectivité pourrait être repris à l’identique en remplacant « objectivité » par « neutralité ». Je t’engage à essayer.

    En fait, c’est précisément ce que la vision tradionnelle des journalistes considère comme une contrainte – l’avis des lecteurs par exemple- qui enrichit un point de vue – ce que j’appelle la « part d’objectivité » d’un récit, ce que Habermas nommerait « l’intercompréhension ». Les journalistes sont souvent eux mêmes sujets à cette illusion selon laquelle leur seul avis serait à priori plus neutre, plus pur, ou ce que tu voudras: ce sont les premières victimes de la 2ème loi. C’est peut-être un peu en progrés, mais je crois que beaucoup de professeurs d’école de journalisme ont encore à actualiser leurs connaissances sur le sujet.

  3. tonton dit :

    Média hiérarchique => absence d’objectivité… Evidemment, tout logicien débutant sait que cela ne signifie pas (non A) => (non B). Mais je pense qu’il est utile de le préciser à l’issue de ce post.
    Les études sur l’utilisation des sources d’information pendant les dernières présidentielles US, Bush-Kerry (élection avec une opinion assez polarisée si vous vous en souvenez bien), montraient que les internautes étaient ceux qui avaient l’info la plus faussée et partiale de tous, en dépit de la profusion de sites notée par tous les observateurs et commentateurs de la vie rêvée de l’internet.
    Tout simplement, ces citoyens fréquentaient quasi exclusivement les sites du candidat dont ils étaient le plus proche et se faisaient ‘brainwashed’ comme on dit là-bas à longueur de journée.
    Les médias ne valent que par l’utilisation que l’on en fait et, en l’espèce, nous n’avons absolument aucune garantie que les débats seront plus construits et les échanges plus ouverts sur et grâce à internet.

    Propagande et embrigadements ont toujours de très beaux jours devant eux et pour quelques personnes qui accepteront le jeu du débat, combien se complairont à imaginer qu’ils ont forcément raison puisque 150 abrutis ont posté les mêmes commentaires approbateurs ou calomniateurs qu’eux?

  4. Cratyle dit :

    L’exemple a l’air plutot convaincant et plutot inquiétant pour les nouveau médias… Je crois que l’exemple serait vraiment intéressant à développer

  5. Eric dit :

    Intéressant, même si je pense que l’objectivité n’a rien à voir avec le journalisme. Je dirais même qu’elle n’existe pas. Tout ce que peut faire le journaliste, c’est multiplier les points de vue.

    Il y a aussi la question du choix des faits et de leur hiérarchisation.
    Accorder une place importante à l’ »usager » (qui plus est « pris en otage », menoté mais réussissant tout de même à hurler à la face de son geolier: « Vive Fillon!!! ») c’est bien sûr un choix douteux.
    Anecdote: j’ai pris le train un jour de grève (dimanche, il y avait 250 TGV sur 750, selon TF1). Eh bien, la gare était vide: pas un seul usager qui râle! La tranquillité absolue. Alors, où étaient les caméras?

    Et, par hasard, j’ai feuillté les Mythologies de Roland Barthes. Et, énorme surprise, il contient un article titré « les isagers de la grève ». Barthes y raconte que le Figaro parle de l’usager, comme le font aujourd’hui la majorité des médias.
    Btref, 50 ans après rien n’a changé. Si, une chose a changé: avant c’était le Figaro qui nous servait cette soupe, maintenant c’est la quasi totalité des médias.

  6. tonton dit :

    @ Cratyle : merci de prêter de l’intérêt à cette idée! lol…

    En attendant un billet, voici une revue de littérature sur le sujet (qui commence bien puisque sa conclusion est ‘ouhlaaaa, tout ça, c’est compliqué et ça peut donner tout et son contraire – tout en vaidant l’idée de fragmentation),
    http://www.cits.ucsb.edu/pdf/Internet_Political_Fragmentation.pdf, et un papier plus léger sur le rôle des anciens et nouveaux médias dans la prochaine élection au vu de leur rôle en 2004 et 2006… (http://www.hoover.org/publications/policyreview/5516741.html)

  7. Cratyle dit :

    @Tonton: mais oui, je prête, je prête…

    @Eric: je ne me souvenais plus de cette mythologie là, mais j’imagine que les meilleurs ingrédiants doivent y être réunis. Il faudrait faire un recueuil des mythologies de la sarkozie, voire un nouveau « dictionnaire des idées reçues »: cela ne manquerait ni de saveur ni d’intérêt.

  8. Eric dit :

    Oui, je vois plutôt la Sarkozyie du côté de Bouvard et Pecuchet, avec Raffarin dans le rôle titre. Mythologie c’est trop raffiné pour un vendeur de voitures d’occasions…

  9. tonton dit :

    @ Eric:
    vendeur de voitures d’occasion, certes, mais a succès quand même,… parce que c’est pas tous les revendeurs qui ont un accès réservé chez Rolex ;-)

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