De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées

Ces temps de mobilisation sociale voient naturellement refleurir les discussions sur la légitimité des votes, des grèves et des mobilisations forcées.

De nombreuses voix se mêlent pour les opposer. Les séides du gouvernement, mais ils ne sont pas les seuls, soufflent partout que l’élection du président légitime définitivement son programme, qu’il serait antidémocratique de s’y opposer. C’est au fond l’idée même de grève qui est contestée. Dans nos sociétés, l’essentiel des pouvoirs formels procède directement ou indirectement de la démocratie. Comme une grève s’oppose par nature à l’une au moins des formes du pouvoir, cette logique la condamne à toujours se trouver en opposition avec la démocratie.

Des voix moins caricaturales portent une autre idée qui n’est pourtant pas très éloignée. Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé.

Ce deuxième raisonnement a l’inconvénient de nous ramener au premier. Dans la pratique, un étudiant ou un employé n’a presque jamais d’intérêt individuel à participer à une grève. Comme il ne représente jamais qu’une part infime de la masse de grévistes, ses actions personnelles n’ont pas d’effet sur le déroulement d’ensemble. Les étudiants et les employés se trouvent confrontés à ce que les économistes appellent le problème du passager clandestin: tout le monde a intérêt à continuer à travailler tout en bénéficiant de l’éventuel succès de la grève… des autres. Ce phénomène n’est pas un aspect mineur des mobilisations sociales, c’est son principal enjeu. Les syndicalistes le savent: si l’on n’exerce aucun forme de contrainte, ni morale, ni physique -je ne parle bien sur pas des violences, qui sont un autres sujet- on ne parvient jamais à mobiliser ceux-là même qui sont favorables aux revendications. Dire que l’on accepte les grèves mais que l’on refuse leurs débordements, c’est s’assurer qu’on aura toujours une bonne raison de les condamner.

Ainsi donc la question de la légitimité des grèves doit se poser dans toute sa brutalité: face au suffrage universel, quel est la légitimité de la grève et de son cortège de mobilisations forcées?

Les réponses juridiques manquent évidemment le point principal: on ne demande pas ici ce que dit la loi, qui peut bien sur être modifiée, on demande si à coté du vote, d’autres formes de légitimité démocratique peuvent coexister.

Posant ainsi la question, on ne peut pas manquer de répondre par l’affirmative. Non seulement le vote n’est pas la seule légitimité démocratique mais sa propre légitimité a toujours été incertaine aux yeux de ceux qui ce sont penchés sur le sujet. Le tirage au sort et l’unanimité sont des processus de décision bien plus équilibrés, dont les principales limites sont d’ordre pratique, ce qui n’entache en rien leur légitimité.

Pour établir un cadre dans lequel le vote majoritaire s’impose fermement à toute autre forme de légitimité, il faut une unanimité préalable, par laquelle chacun s’accorde à abandonner toute discussion devant le résultat voté. Rousseau a très précisément décrit le fonctionnement d’un tel contrat. Implicitement, il en a aussi laissé apparaitre les conditions préalables: l’égalité d’information, de communication, d’accès à la discussion. Pour que le contrat social fonctionne, il requiert ce qui sera plus tard nommé des « conditions idéales de parole » par les théoriciens de l’éthique de la discussion.

Dans nos sociétés, rien n’est moins également partagé que l’accès à l’information, que la capacité d’y participer, que le pouvoir de l’influencer. Quel est la légitimité du vote quand le sens même du vote est perpétuellement obscurci par cette inégalité? Qu’est ce qu’une grève nationale si ce n’est la tentative de rééquilibrer l’inégalité médiatique fondamentale de nos sociétés?

Le vote est le garant nécessaire de la démocratie: il préserve les droits essentiels, corrige les déséquilibres trop marquants, impose des discussions approfondies sur les politiques menées par les élus. Le vote n’est cependant qu’une des formes de la démocratie, qu’un des éléments de la discussion. En renouvelant les conditions du débat, en modifiant les rapports de forces médiatiques et politiques, les mobilisations sociales, les grèves et les discussions syndicales contibuent elles aussi à la démocratie.

Tags: , , , , , ,

19 réponses à to “De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées”

  1. le chafouin dit :

    Heureux de découvrir ce blog…
    Nul ne nie la légitimité de la grève ou des blocages. Mais lorsqu’on voit que le dialogue démocratique est refusé par ceux qui justemetn le prônent et ‘exigent des pouvoirs publics, il y a de quoi rire!
    Quand on refuse le vote à bulletin secret.
    Quand on demande le vote à main levée.
    Quand on refuse le résultat de ce vote s’il ne nous convient pas
    Quand on commet des représailles sur les collègues non-grévistes (cf. le figaro.fr)
    Quand on agit ainsi, je ne vois pas ce qui distingue ces actions de celles de Poutine, par exemple.

  2. Criticus dit :

    Tu vois que c’est utile la République des blogs ! Sans cela tu n’aurais pas découvert Cratyle ! Et Cratyle n’aurait pas découvert le Chafouin. C’est beau.

  3. le chafouin dit :

    Oui Criticus je te remercie de m’avoir signalé l’existence de Cratyle. Qui ferait un très bon candidat pour Kiwis!

  4. tonton dit :

    Le post du Chafouin pointe le revers immédiat du billet de Cratyle, mais déplace à mon avis le problème.

    Le billet traite de la légitimité du vote des représentants parmi d’autres formes de représentations et de légitimité. Il y aurait beaucoup à dire, au delà de la question du simple vote, sur l’idée de contrat minimal conditionnant la participation à la vie sociale. Quelle voix au chapitre démocratique pour les exclus de la vie économique? Et plus insidieusement, comment s’étonner que les « exclus » finissent par ne plus respecter les règles, comme si une exclusion pouvait n’être qu’à sens unique et sans contrepartie… De ce point de vue, et dans des contextes différents, on pourrait revenir sur les différences entre la façon dont les différents types d’exclus réagissent et se positionnent par rapport à la norme et au droit. Ainsi des réactions des SDF (qui revendiquent un droit commun) ou de celle des jeunes de banlieue (qui considèrent que les ‘emprunts’ de voiture sont tout à faits naturels – au passage, les témoignages recueillis suite de la bavure Azzedine http://indociles.blogs.liberation.fr/laske/2007/11/bla-blabla-bla.html sont éclairant: au delà des faits qui sont particulièrement effarants, on n’apprend qu’incidemment dans le témoignage de ses potes que la voiture n’appartenait pas à Azzedine, signe que la chose leur était absolument naturelle quoique non reconnue par le droit français).

  5. tonton dit :

    Le commentaire de Chafouin pose, lui, le problème, ô combien difficile en pratique, de l’instauration de règles partagées dans des espaces démocratiques flottants: la distinction entre forum ouvert et anarchie sont ténus et le glissement vers la raison du plus fort (physiquement ou symboliquement) est toujours possible (et à mon avis assez rapide en anarchie, mais c’est un autre débat).
    De manière très pratique, on touche à la question de la solidité des liens et du tissu démocratiques : les règles de participation que Cratyle évoque sont-elles suffisamment fortes pour s’imposer à tous comme un cadre non négociable car implicite? Comment un corps flottant dans le temps et l’espace social et politique se dote-t-il de règles de décision et quelles sont les frontières du possible et de l’acceptable? Sans entrer dans un débat sur le droit de grêve aux US, ni évidemment être dupe de la capacité de groupes constitués à y usurper le résultat de réunions, le réflexe démocratique ‘local’ y rend absolument impensable l’imposition de règles telles que celles que le Chafouin évoque dans le cadre d’un groupe même flottant (on pourra reparler plus tard des difficultés de ce pays à transcrire ces nobles principes démocratiques à l’échelle fédérale ou à tous les niveaux des questions économiques et sociales: comme je le disais c’est un autre problème).

  6. le chafouin dit :

    @Tonton
    Tout ce que tu dis, c’est bien beau, mais en théorie parce qu’en pratique, les étudiants dont on parle ne sont pas des exclus, mais des gens ultra-politisés qui sont des dictateurs en puissance. J’ai eu déjà une centaine d’exemples d’exactions depuis le début du « mouvement » étudiant. Syndicalistes de l’Uni agressés physiquement par des types de la CNT, bourrage d’urnes, journalistes exclus des AG car « complices du capital » (on aura tout entendu), vote à main levée et tutti quanti. JE ne vais pas m’étendre là-dessus. Ce que je veux dire, c’est que oui, le blocage est une forme d’action politique légitime, mais dans une forme de respect des règles. Cele-ci ne sont pas mouvantes : on ne saurait donc tolérer qu’une minorité bloque. Oui au blocage, si celui-ci est le fruit d’un débat et qu’il a remporté l’adhésion du plus grand nombre.
    Sinon, le contrat social n’a plus lieu d’être!

  7. dinosaure dit :

    C’est nécessairement une minorité qui bloque. Ne pas l’accepter revient à considérer que le blocage n’est pas une forme d’action politique légitime.
    Par ailleurs, le vote à bulletins secrets me paraît bien lourd à organiser et susceptible d’être davantage truqué dans les conditions d’une AG d’étudiants que le vote à main levée. Si les gens ne sont pas capables d’avoir le courage de leurs opinions, ne serait-ce qu’en levant la main pour approuver ou refuser une proposition, leur opinion mérite-t-elle d’être prise en compte?

  8. Cratyle dit :

    D’accord avec vos remarques: une fois les blocages reconnus comme légitime, vient la question des limites pratiques de l’acceptable.

    Je crois que pour répondre, il faudrait prolonger l’idée de tonton sur le capital social. Les avancées de la démocratisation résolvent progressivement la question, et le capital social peut-être compris comme un bon indice de cette avancée.

    Voir aussi http://cratyle.net/2007/11/01/republique-des-blogs-le-bistro-la-blogosphere-et-le-capital-social/ mais il y a certainement beaucoup à développer sur le sujet.

  9. le chafouin dit :

    dinosaure : va dire ça aux cheminots qui font grève par preuve des représailles. Faut pas êtr enaïf, non plus ;)

  10. tonton dit :

    @u chafouin: le passage sur les exclus était plus un filage du post de cratyle. Certains étudiants sont ‘exclus’, de plus en plus sont précaires, ceux qui bloquent les facs sont assez souvet bien insérés dans des réseaux politiques. tout à fait d’accord sur ce point.
    En fait, ma réaction à ton post sur le bourrage et les actions physiques, cherchait plus à voir comment ces actions phyisiques sont tout simplement possibles: il n’est pas écrit que les situations sociales exceptionnelles, y compris avec gros enjeux de pouvoir, doivent déboucher sur de la violence physique et des atteintes aux règles de base de la démocratie. Pourquoi est-ce le cas?
    Et après tout, n’est-ce pas tout simplement de l’angélisme de ma part d’maginer que ça puisse ne pas se passer comme ça (après tout, on n’est pas au pays des bisounours et les conflits et enjeux de pouvoirs se ramènent à des rapports de force qui débordent assez nécessairement…)?

  11. le chafouin dit :

    je suis bien d’accord, mais dans ces cas là, il faut invoquer la force et la violence, pas la démocratie!

  12. tonton dit :

    Indeed.
    La question devient ainsi: comment se fait-il que l’on en vienne à évoquer la force te la violence plutôt que la démocratie alors qu’a priori, les grèves occupations et autres mouvements sociaux entrent tout à fait dans une conception élargie de l’exercice démocratique comme le proposait Cratyle…

    Si l’on dissocie mouvements sociaux et entorses à la pratique démocratique, mais que l’on s’interroge sur le pourquoi de conjonctions occasionnelles entre les deux (sans se prononcer encore sur la fréquence des occurences) : comment se fait-il que les autres participants ‘tolèrent’ qu’il y ait de tels débordements, qu’il n’y ait pas de ‘contrôle social’ des règles démocratiques (après tout, on nous rabache à longueur de JT que ce ne sont que des poignées d’activistes… en particulier lorsqu’ils s’en prennent physiquement à d’autres on pourrait s’attendre à des réactions de la masse, force est de constater qu’elle ne vient pas: pourquoi?)

    Au passage, et si l’on renversait les termes? Et si l’on considérait que la démocratie formelle n’était qu’un état métastable, une forme exceptionnelle des règlement de conflits entre groupes, quand ceux-ci ne sont pas trop conséquents ou trop clivants? Les contrats signés tous les jours dans le cadre du drot privé ne respectent pas véritablement les principes de base de la démocratie ou en tout cas n’ont pas besoin au sens strict de la présence formelle de celle-ci. Et même en cas de crise sociale (tant que celle-ci ne menace pas leur vie – cf. émeutes en Argentine), les gens s’entendraient sur un contrat de participation plus minimal que le respect des droits et règles démocratiques, fait de rapports de force acceptés ou tolérés dans certaines limites et force est de constater que ce contrat est toujours respecté dans le cas des grèves (pas de morts, sauf accidentellement, solidarité quand des galères ou des évènements extérieurs viennent perturber le jeu du conflit social, etc. les témoins de cela ne manquent pas!).
    Les limites entre Anarchie, participation et démocratie deviennent ténues et mériteraient d’être clarifiées. Sans doute l’ont-elles été, mais je ne suis pas familier des recherches dans ce domaine…

  13. le chafouin dit :

    Intéressant… Si si.
    Je pense que si les gens ne contestent pas cet état de fait (quoi que ce constat soit en train d’évoluer, on l’a vu à Nanterre par exemple), c’est parce qu’il est toujours plus facile d’être médiatisé en bloquant une fac qu’en étant indigné par ce blocage. D’où le phénomène de majorité silencieuse.
    De la même façon qu’on remarque surtout les trains qui arrivent en retard, les médias parlent globalement davantage de ce qui va mal (affaire financière, corruption, meurtre, que sais-je) que des choses qui vont bien.
    Donc oui, les grèves et blocages entrent bien dans le champ de l’action démocratique, je suis d’accord là dessus. Mais sauf lorsque justement, les mouvements en question ne respectent eux-mêmes pas les règles démocratiques (vote d’AG, par exemple). CF. http://penseespolitiques.over-blog.com/article-13839864.html
    Je ne parle bien sûr pas du cas où la vie est en jeu, comme on l’a vu dans les facs mexicaines!
    Sur le reste et la fin de ton commentaire, entièrement d’accord.

  14. dinosaure dit :

    Si on s’aventure à prêter aux gens des opinions inverses à leur pratique, il serait plus logique de supposer que ce sont les cheminots non-grévistes qui ont peur des représailles. Pourquoi penser que la majorité silencieuse serait nécessairement contre la grève?

  15. tonton dit :

    @ dinosaure:
    Ouhlala! mais c’est une pensée hypersubversive ça!!! De là à sous-entendre que les reportages et plateaux télés biaisent eux-aussi le traitement des usagers pour ne sélectionner que les représentants de « commerçants en colère » et de « usagers contre les privilgiés des services publics » ou autres faux nez putatifs du parti au pouvoir!
    Quoique… cela expliquerait peut-être le décalage que l’on peut voir entre le débat sur les grèves tel qu’il ressort des différents posts sur le net (souvent tranchés, parfois mesurés, mais le plus souvent représentatifs de l’ensemble des parties en présence) et à la télé (au final, nettement moins ambigu… et systématiquement représentatif de l’ensemble du Parti en présence… ça finira par ne plus m’étonner mais j’ai encore du mal).
    Lol

  16. le chafouin dit :

    ouais enfin on trouve toujours dans les médias des gens qui disent comprendre les grévistes.. C’est marrant mais je n’en ai jamais croisé un seul!

  17. dinosaure dit :

    @ tonton:
    Je vois qu’on persifle. Comme mon nom l’indique, je ne suis pas très subtil.
    Alors j’enfonce des portes ouvertes mais je voulais simplement rappeler à mon interlocuteur que la violence limitée de quelques syndicalistes est peu de choses comparée à la violence économique et symbolique. Quand l’Etat s’oblige à rembourser des millions aux plus fortunés, on peut comprendre que les cheminots acceptent difficilement une baisse de leur pension.
    Bref je trouve un peu fort qu’on prétende qu’ils ne respectent pas la démocratie quand ils utilisent leur seul moyen de pression. Quand à longueur de JT on entend le prix que la grève coûte à la France, j’ai plutôt l’impression que ce sont les grévistes qui sont mis sous pression. Je me demande si ce 0.1 point de croissance en moins est aussi grave qu’on veut nous faire croire.

  18. tonton dit :

    @ dinausore: LOL !!!
    Sans oser convoquer Kierkegaard (ça y est, c’est fait…) j’aime à penser que l’ironie peut avoir ses vertus du moment que l’on s’en saisit pour recentrer les problèmes. Pour le coup, je n’ai fait que me mettre dans les pas d’un reptile géant et à la tête haut perchée ;-)

  19. le chafouin dit :

    @Dinosaure
    Comparer le coût du paquet fiscal et des régimes spéciaux est vraiment spécieux. Le paquet fiscal, quoi qu’on en pense, est une série de mesures censées nous faire gagner de la croissance. Les régimes spéciaux, eux, ne font gagner d’argent à personne si ce n’est à leurs bénéficiaires!
    Et alors que tout le monde semble prêt à négocier, le 0?1 point de croissance a son importance…
    @Tonton
    Excellent, kierkegaard…

Laisser un commentaire