Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée

Comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Les murmures des étudiants longtemps étouffés, les échos d’assemblées générales, les foyers de grève disparates, les rancœurs longtemps retenues, les colères, les couleurs syndicales, le développement souterrain des ententes et des coordinations. Ailleurs, loin, la faible agitation des ministères, les lois déjà votées, les décrets déjà bouclés, les budgets déjà annoncés, le besoin déjà de ne pas céder. Ailleurs encore, très loin des deux foyers, l’incompréhension des uns et des autres, les vieux médias qui nettoient leurs vieux récits de protestataires déchainés, les nouveaux qui lancent par réflexe des arguments déjà conditionnés, des voix soutenant la montée de la clameur, d’autres conspuant les inflexibles et les réformes bloquées.

La réforme des universités n’est pas une invention de ce gouvernement: tous les acteurs portent depuis des années le besoin d’autonomie, de décentralisation, d’initiative, de nouveauté. Comme nos sociétés, comme les institutions qu’elles abritent, les universités sont partout à l’âge de la démocratisation. Elle réclame l’assouplissement des règles générales, la responsabilisation, la personnalisation. Les projets qui sont sortis des bureaux des ministres sans qu’eux même l’aient nécessairement ni voulu ni compris participent à un mouvement utile, nécessaire, inévitable. Un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer. Qu’ils ne pourraient que revendiquer?

La réforme des universités est un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer s’ils approfondissaient ses causes et ses conséquences, s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés.

La décentralisation des universités est un mouvement que le gouvernement ne peut pas expliquer car c’est un mouvement dont la réalité le dépasse. Il s’agit de déconcentrer les pouvoirs quand le président veut tout décider. Il s’agit de responsabiliser les institutions quand le président les attaque partout au nom de son égotisme débridé. Il s’agit de définir un destin collectif quand le président ne vante que sa très chère individualité. Il s’agit enfin que les ministres écoutent et discutent alors que leur chef a depuis longtemps cessé de discuter et d’écouter.

Voila la catastrophe qui veut maintenant s’annoncer: la réforme des universités est une décentralisation nécessaire, imposée par un gouvernement qui ne peut ni la comprendre ni l’expliquer à des étudiants qui ne peuvent ni l’entendre ni y participer.

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

D’un coté, l’on vante et l’on va bientôt crier la nécessité de faire le bonheur des étudiants et des professeurs contre les étudiants et les professeurs. On attaquera leur cécité, leur ignorance, leur cynisme. On montrera du doigt leurs arguments caricaturaux, leur incompréhension des faits. On sera sincèrement triste que l’intérêt général soit à nouveau bafoué. On fera les matamores. On oubliera le peu que l’on savait de l’indispensable réforme que l’on voulait promouvoir. On cédera. Soit en plein jour soit dans l’opacité.

De l’autre coté, l’on se laisse et l’on se laissera porter par le romantisme de la révolte. Les couleurs, les fumées, les cris, les amis rencontrés, les amours de manifs, l’action pure et belle, le plaisir de l’instant tous les jours retrouvé. On se moquera des arguments et des bonnes volontés. On voudra tout obtenir. On ne cédera pas. Pourquoi le ferait-on? Pour qui le ferait-on? On a l’avenir et la jeunesse, les cours n’apportent pas d’argent, on a rien à perdre ni à abandonner. On obtiendra gain de cause. Gain de cause sur quoi? Gain de quoi?

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Il est plus que temps que chacun reprenne ce fardeau que le gouvernement n’a jamais était capable de porter: celui d’écouter, de discuter, de comprendre. Celui de révéler ces étonnants paradoxes: le gouvernement ne comprend pas la réforme qu’il impose, elle est utile et nécessaire aux universités, elle doit être appliquée au plus vite, les étudiants sont capables de le reconnaitre et de l’accepter, une apparence de succès n’empêchera pas ce gouvernement de s’écrouler.

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14 réponses à to “Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée”

  1. Eric dit :

    « s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés. »

    Ah bon? Il n’y a pas eu les concertations nécessaires?


    J’ai lu la conclusion, je suis d’accord. Mais, j’avoue que je n’ai pas trop suivi ce débat… trop occupé par les rencontres de notre président avec les pêcheurs de morues. (Je ne mange pas de morue, mais bon…)

  2. Raveline dit :

    Ce qui est désolant, c’est le risque que nous ayons chaque année droit à ce genre de scènes. Gouvernement un peu déconnecté des réalités, et mouvement estudiantins qui tiennent de plus en plus du rite initiatique.

  3. Cratyle dit :

    Il y a bien eu une concertation… D’ailleurs assez emblématique de ce qu’il faut appeler la méthode Sarkozy: 15 jours de discussions entre Pécresse et les patrons de syndicats, 7 jours de débats dans la presse, 7 minutes d’annonces du président pour sauver une situation -déjà- mal engagée, puis zapping sur un autre sujet. Le tout au creux des vacances universitaires pour être bien sur que chacun soit impliqué…

    @Raveline: malheureusement, si ce gouvernement ne sait pas gérer un dossier sur le fond duquel tout le monde est d’accord -je ne parle pas du texte de loi, sur lequel il y a beaucoup à redire-, je ne vois pas comment échapper au renouvellement du problème…

  4. Criticus dit :

    Si je peux me permettre d’être un tout petit peu grinçant… ton billet est un peu bien-pensant, non ? Pour toi, c’est une bonne réforme (à laquelle, pour être complet, j’ajouterais l’indispensable sélection à l’entrée, qui a malheureusement été abandonnée), mais le gouvernement, rétif au dialogue, n’a pas su l’expliquer à des étudiants ouverts qui n’attendaient que ça… et les bloqueurs, eux, penses-tu qu’ils y sont ouverts, au dialogue, quand ils sont prêts à empêcher l’immense majorité des étudiant de travailler ?

  5. Cratyle dit :

    Je ne crois pas. Pour moi, être bienpensant c’est croire qu’une réforme doit avoir lieu simplement parce qu’elle est juste, indépendamment d’une réflexion sur sa discussion, sa rédaction et sa mise en oeuvre.

  6. Criticus dit :

    Pourquoi faudrait-il rediscuter une loi que les présidents d’universités jugent nécessaire -on ne peut pourtant pas leur reprocher d’être complaisants à l’égard du gouvernement, à l’exception notable de M. Pitte-, qui faisait partie du programme du président et de la majorité parlementaire nettement élus par les Français, et à laquelle les syndicats étudiants ne proposent pas d’autre alternative que le statu quo ? La seule discussion que je jugerais utile, sur la réforme de l’Université, celle des régimes spéciaux de retraite et le service minimum, touchant donc tous au service public, c’est une campagne référendaire… au moins on aurait un vote clair des Français sur ces sujets.

  7. tonton dit :

    Il me paraît toujours proprement hallucinant de vouloir trancher des questions politiques de cet ordre par Referendum, surtout alors que le débat contradictoire n’a pas eu lieu et que ce sont des sujets sur lesquels la démagogie est extrêmement facile… Politiquement, les Referendum ne servent qu’à deux choses: rassembler la communauté nationale (ah, les plébiscites…) ou la diviser très profondément (ah, le TCE…). Dans les deux cas, la démocratie ‘en train de se faire’, la démocraite moderne, celle du discours est sacrifiée. Que les choses soient claires: je ne fais pas l’apologie de l’absence de décision. Les décisions politiques valent plus autant sinon par les étapes qu’elles marquent dans la construction commune d’un discours national que par leurs conséquences plus ou moins lisibles dans le droit.

    Je suis plutôt favorable à la réforme mais je comprends tout à fait que les syndicats universitaires principaux souhaitent en profiter pour obliger le gouvernement à se pencher sur la question de la précarité étudiante (les conditions de vie et de travail des jeunes sont systématiquement occultées dans un pays de plus en plus vieux), car c’est me semble-t-il l’objet implicite des négociations en cours.
    Là où le billet de Cratyle est pertinent, c’est qu’il pointe l’importance de la discussion pour construire du consensus dans une démocratie. Quant aux régimes spéciaux (qui a dit spécieux? qui a dit factieux? à dresser les français les uns contre les autres, on avance rarement), je dirais en substance la même chose. En ajoutant que, privilégiant le passage en force plutôt que la négociation généralisée, le gouvernement attente à l’équité des citoyens, tout comme en 2003 : le passage en force se termine toujours par des solutions négociées en catimini qui favorisent systématiquement les acteurs installés. Ce sera à nouveau le cas cette fois ci puisque l’on sait déjà que les négociations de couloirs ont commencé entre l’Elysée et les syndicats, pour échanger telle concession contre telle porte de sortie médiatique… Et le jour où les femmes de ménages immigrées auront un pouvoir de blocage, on s’interessera peut-être à leurs conditions de travail, en attendant elles rament…
    Bref, vivement une démocratie mature servie par un pouvoir adulte et non une démagogie généralisée au service d’un pouvoir aux formes passéistes.

  8. Ben dit :

    Je ne comprends pas quelle est la catastrophe ? On casse du lien social qui n’existe pas. Cette catastrophe annoncée, ce ne serait pas plutôt le révélation du mode de régulation de la société française depuis des siècles non ? On ressent simplement, que le mode de discussion est plutôt basé sur le rapport de force et des résurgences de violence sociale ou politique et d’intimidation… Cela conduira sûrement à prolonger le pourrissement de l’université française, et du reste certes… Mais cela les étudiants semblent s’en accoutumer … Cratyle, il nous faut un discours de la méthode maintenant , comment recréer ce lien social…entre gens qui ont l’air de se détester cordialement ces jours ci…

  9. le chafouin dit :

    Je ne suis pas trop d’accord avec l’argument de Criticus selon lequel il faudrait dire amen à tout le programme de sarkozy sous prétexte qu’il a été élu. J’aimerais faire un papier là dessus car je m’aperçois que c’est une confusion chez beaucoup. C’est un homme qui est élu, pas un programme. Dans ces cas là, ça sert à quoi d’élire une assemblée?
    Et puis, on ne ovte jamais pour l’intégralité d’un programme. Sans compter qu’on vote aussi parfois par défaut.

  10. Criticus dit :

    Je parle aussi de la majorité issue des élections législatives et évoque un référendum pour trancher ces questions. Ne tronque pas mon argument.

  11. Cratyle dit :

    Cela dit, je ne suis pas sur que le rérendum sur une question non-institutionnelle puisse fonctionner dans la pratique.

    Sur la réforme des régimes spéciaux, par exemple, le texte proposé au vote serait soit trop précis -et l’on contesterait justement la légitimité du vote- soit trop général -et l’on ferait toujours grève pour négocier l’application de la loi.

  12. le chafouin dit :

    @Criticus
    Un référendum sur la loi LRU? J’ai préféré ne pas relever l’argument car le risque, c’est justement d’affaiblir la portée et la valeur du référendum. Cratyle note à juste titre les inconvénients liées à l’intitulé de la question… Je sais que tu apprécies ce mode d’expression démocratique, mais il ne faut pas non plus exagérer. Comme dit Tonton, le risque de démagogie est important. Combien se décideraient à la seule écoute de l’argument fallacieux selon lequel on veut « privatiser » l’université?

  13. Criticus dit :

    Le référendum garde toute sa valeur lorsque, ce que fit le général de Gaulle en 1958 puis en 1969, celui qui le déclenche met sa légitimité en jeu, ce que n’a pas fait Chirac en 2005. Il y a un risque de plébiscite que j’assume parfaitement. Quant au plan constitutionnel, l’article 11 prévoit la possibilité de référendums touchant à l’organisation des services publics.

  14. le chafouin dit :

    Il serait idiot de mêler l’univeristé à un plébiscite…

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