Wikis, blogs et créations collectives renouvelées

Les wikis et les blogs engendrent deux formes radicalement opposées de création collective. Dans les wikis, le produit est d’emblé partagé et l’individualité des contributeurs marginalisée. Cette dernière se développe néanmoins au fil des contributions, où les auteurs acquièrent une expérience et une renommée qui leur permet peu à peu d’arbitrer les conflits et de tracer les orientations. Inversement, les blogs sont individuels au premier abord, et ce sont les ajouts successifs de liens, de commentaires, de citations, de réponses de billets à billets, de sujets de discussion croisés, qui génèrent un produit véritablement collectif.

Ces mouvements opposés dessinent les forces et limites des deux formes d’expression.

Les Wikis bâtissent le consensus et la pérennité. En alignant progressivement les points de vue, ils stabilisent une œuvre commune qui se perpétuera dans la durée. En alignant progressivement les points de vue, ils éliminent aussi l’originalité, le sens créateur, l’énergie et la nouveauté. A cet égard il est naturel qu’une encyclopédie en soit jusqu’à présent le produit principal: quoi de plus stable qu’une encyclopédie? Quoi de plus durable? Quoi de moins innovant?

Les blogs engendrent le mouvement et la variété. En confrontant les individualités, ils les poussent à la différence, au changement, à la variété. En confrontant les points de vue, ils éloignent aussi la perspective d’un accord durable, d’un approfondissement collectif, d’une pause dans la quête permanente d’originalité. Les bloggeurs sont immanquablement poussés vers l’actualité, vers la nouveauté pour elle-même, quelle que soit son sens et son objet. Comment mieux remplir son obligation permanente de production? Quel meilleur moyen de s’intégrer dans les discussions du moment, de développer des liens, de générer de nouvelles controverses? Quoi de plus dynamique et quoi de moins durable?

Je rêve parfois de nouvelles formes de création collective qui trouveraient de nouveaux points d’équilibres entre feu et solidité… entre création et consensus… entre variation et durée. La technique ne semble pas nous limiter mais bien plutôt l’imagination. Faut-il concevoir des hybrides? Des modes de discussion résolument distincts des deux premiers? Comment et pour quels usages les employer?

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2 réponses à to “Wikis, blogs et créations collectives renouvelées”

  1. tonton dit :

    joli dilemne, très similaire à celui de la vie politique : comment faire de l’Histoire avec de l’actualité, comment permettre au fleuve du temps de sédimenter un peu,… Un parlement non dévoyé permettrait de se rendre précisément compte de cela: comment des préoccupations quotidiennes se transforment en questions d’actualité (le blog en live) puis en propositions de loi (le wiki des commissions parlementaires et des amendements).

    Au lieu de chercher une réponse, retournons le dilemne: est-ce que les blogs créent vraiment du disensus en semant la pagaille et la variété? Ne participent-ils pas plutôt à l’émergence d’un langage commun voire de bribes de discours collectifs? C’est d’ailleurs à mon avis la grande différence entre blogs et forums : sur un forum, on se confronte, sur un blog on pénêtre dans un espace doté de règles propres, plus ou moins définies par l’hôte bloggeur, et du fait de ses règles des échanges constructifs peuvent naître. Ou pas… ensuite, pour que la sauce prenne il faut un certain talent: il y a les bons DJ qui donnent un mouvement à une salle et les mauvais DJ qui parviennent parfois à faire bouger tel ou tel individu sur un morceau qu’il apprécie, de la même manière, il y a les bons blogs et ceux dans lesquels la sauce ne prend pas (il y a aussi les bons chasseurs et les mauvais chasseurs, mais c’est une autre histoire).

  2. Cratyle dit :

    Bien d’accord sur l’effet à moyen terme des blogs: ils créent des perceptions collectives sur lesquelles d’autres actions peuvent s’appuyer. D’ailleurs, ni les billets ni les commentaires ne disparaissent, ils s’accumulent sagement et auraient plutôt vocation à être un jour mieux organisés…

    Sur le rôle du parlement dévoyé, que puis-je ajouter? Que les universités risquent de rappeler à leur dépend qu’un gouvernement ne sauraient se dispenser longtemps de discuter ses projets?

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