République des Blogs: le bistro, la blogosphère et le capital social

J’étais hier soir à la République des Blogs, la réunion de bloggeurs politiques initiée par Versac. Atmosphère de bistro des Halles: couleurs cuivrées, lumières de zinc, saveurs de houblon, effluves de café. Convivialité simple, sans organisation ni formalité: peloton de bloggeurs doucement massé au comptoir, petits groupes s’échappant lentement, se retrouvant, se séparant mollement, au hasard de discussions paresseuses ou enflammées. A première vue, un ballet de rencontres, de retrouvailles et d’apartés semblable à celui de n’importe qu’elle amicale, association d’anciens, large groupe de copain…

A première vue seulement, car au fur et à mesure de mon immersion dans les profondeurs du café, un trait ne cessait de m’intriguer. Chaque bloggeur était loin de connaitre tous les autres, un bon nombre venait très irrégulièrement, beaucoup faisaient comme moi leur première visite. Pourtant la densité des liens, la mobilité des échanges, tout présentait les caractéristiques d’un groupe formé depuis bien longtemps déjà.

Voici donc ce trait qui m’a marqué: la densité sociale du lieu était très supérieure à la réalité des liens personnels entre ceux qui s’y trouvaient. J’ai assez peu remarqué de ces silences, de ces maladresses, de ces malaises qui sont si courants dans un groupe où l’on ne se connait pas. Les discussions s’enchainaient naturellement, les sujets sérieux, les sujets légers, les transitions plutôt bien ménagées. Noblesses virtuelles et joyeux cache-cache avec Laurent et Damien, paris politiques avec Eric, diversions avec Ayemeric, révolutions avec Emmanuel, napoléonismes avec Criticus, et aussi mojitos, breuvages verts, musiques et émotions variées…

Il serait inutile de voir là le seul effet d’un goût commun -tous les groupes ont des raisons d’être ensemble- ou la nature sympathique des participants -comme si les non-bloggeurs ne l’étaient pas…-. Je crois la cause plus profonde: en tissant des liens de sites à sites, les bloggeurs développent des réseaux d’une autre nature que ceux qui les unissent déjà à leurs amis, familles, collègues… Les liens issus d’internet se superposent aux autres liens, mais structurés par des formes de communications différentes, ils ne se confondent pas avec eux.

C’est de l’enchevêtrement de deux formes de sociabilité distinctes -internet et le bistro- que nait la densité particulière de la République des Blogs. En cumulant deux points de vues, elle dessine des identités plus colorées. Voila une dizaine d’année, Putnam a observé que le niveau de confiance au sein d’un groupe d’individus était étroitement corrélé au nombre de réseaux de natures distinctes qui le traversait: c’est ce qu’il a nommé le capital social. Les travaux menés depuis ont montré que le nombre moyen de groupes et d’associations auxquels participent la population d’un pays est étroitement corrélé avec la confiance mutuelle des individus, le respect des règles, le fonctionnement démocratique et même… le développement économique.

Les échanges et les discussions générées par la blogosphère ont un goût et un intérêt par eux même, mais c’est en les croisant avec d’autres formes d’échanges et de discussions que l’on s’élève au-delà de l’intérêt individuel pour produire de l’utilité sociale.

Pour l’alliance du blog et du bistro, en résumé…

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8 réponses à to “République des Blogs: le bistro, la blogosphère et le capital social”

  1. Eric dit :

    Un regard très aigu, presque de sociologue… C’est très juste.

  2. Laurent dit :

    Après ce dépucelage, il te faut tester Paris Carnet…
    http://paris-carnet.org/

  3. Cratyle dit :

    C’est que mon pucelage -même moral- était déjà largement entamé… Merci pour l’invit à Paris-carnet, je ne manquerai pas d’y passer

  4. Juan dit :

    Même constat mais moins de talent pour l’exprimer. Les blogueurs ont l’air de reprendre une discussion interrompue quelques minutes avant.
    Il y a quand même des groupes, des stars, des « qui-se-pensent-stars », des groupies.
    Bravo pour le billet

  5. tonton dit :

    Et quand on passe de l’autre côté de l’écran (ce que je n’ai jamais fait, n’étant pas suffisamment assidu du monde des blogs), trouve-t-on parmi les bloggeurs un représentativité proche de la population française du XXIe siècle ou plutôt de celle d’un XXe siècle finissant? Ces nouveaux média et lieux de pouvoir et d’influence ne font pas systmatiquement (ni surtout immédiatement) émerger une nouvelle classe et il se peut très bien que ce ne soit qu’une recomposition des influences entre personnes déjà installées dans le débat…
    A côté des professionnels de la profession, il y a toujours eu les professionnels de l’amateurisme, pour boucler sur le débat précédent… Alors, véritable appel d’air et renouveau?

  6. Cratyle dit :

    Pour modérer un peu l’optimisme de mon billet, je ne suis pas certain que toute « l’avant garde » actuelle le reste longtemps… Cf. les pseudo stars et les groupies dont parle Juan. Cela dit, le petit monde obéit largement à ses propres règles, et ne se contente donc pas de répliquer les influences entre personnes déjà installées.

  7. [...] le sentiment d’être cousins. Allez à une République des blogs, et vous verrez : malgré un apparent climat de convivialité, ces messieurs de la Haute se distinguent sans le vouloir, discutent entre eux, attablée et en [...]

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