Archive pour novembre 2007

Les trois ages médiatiques

Mardi 27 novembre 2007

Je crois que si l’on classe les médias selon leur finalité, c’est-à-dire selon la finalité de cette discussion égale ou inégale qui constitue le nœud de leur activité, on n’en trouve au fond que trois formes, qui correspondent à trois ages médiatiques 

1- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un projet. Ce sont les médias les plus anciens: les institutions -école, église, armée, corps juridiques et politiques,…

2- Les médias pour lesquels la discussion est subordonnée à un petit groupe identifié. Ce sont les médias hiérarchiques qui ont émergé depuis l’imprimerie, c’est-à-dire depuis la première révolution médiatique -livre, journal, cinéma, radio, télévision,…

3- Les médias pour lesquelles la discussion n’est subordonnée qu’à elle-même, c’est-à-dire aux seules conditions de son existence dans une communauté. Ce sont les médias collaboratifs qui émergent avec internet et avec la deuxième génération du web.

Les premiers ont toujours existé, les suivants furent à la fois causes et conséquence d’un tournant radical, et les derniers, dont on ne saurait encore mesurer la portée, sont en train sous nos yeux de se révéler.

Le web 3.0 sera-t-il un graphe social généralisé?

Vendredi 23 novembre 2007

Il ne faut pas manquer le dernier billet de Tim Berners-Lee sur la prochaine génération d’internet. Il y expose le lien entre les transformations passées et futures du réseau avec cette force toujours remarquable que donne la simplicité maitrisée. Il donne aussi peut-être les limites de la vision du fondateur du Web, et avec elles une occasion de la dépasser.

Pour Berners-Lee, la première génération d’internet était une mise en commun des machines. La deuxième, qui culmine avec notre web 2.0, une mise en commun des documents. La troisième, celle qui pourrait venir, une mise en commun des relations, des goûts et des préférences des individus, c’est-à-dire un graphe social généralisé. Les technologies sémantiques seraient ici mises au service d’un accès direct d’individu à individu, par delà l’écran que représentent les sites et les documents enchevêtrés.

La synthèse de chacune des trois générations ainsi réalisées -les deux passées et celle que Berners-Lee appelle de ses veux- il est possible de dégager une problématique commune, une idée identique à chacune des trois vagues technologiques. Pour Berners-Lee, c’est la dialectique du partage et du contrôle. Chaque vague est l’histoire d’une perte de contrôle acceptée dont le bénéfice est un partage collectif généralisé

On comprend la force rhétorique du raisonnement: puisque les deux premières vagues ont bien déferlé de cette manière, la troisième ne saurait en être empêchée. On comprend aussi sa capacité à fixer les termes des discussions à venir: la résistance des individus – par exemple le souci du secret ou de l’intimité- est certes légitime, mais elle devra finalement céder -toujours selon l’argument- face au bien collectif que constitueront un partage et une collaboration renforcés.

C’est peut-être à cause de sa simplicité et de sa qualité que cette synthèse réveille en moi de sérieux doutes sur la thèse qui y est développée, et avec elle sur tout un pan des projets du « web sémantique » -mais pas sur la technologie du « web sémantique » en soi, car il y a bien des manières de l’utiliser-. Mes doutes sont de deux ordres, qui sont au fond tout à fait liés

  • je ne crois pas que le « sens » que l’on attribue aux choses puisse être échangé, car il est trop lié à l’identité et à la volonté. Que l’on partage des mots n’entraine pas toujours que l’on partage des significations. Que l’on partage des significations n’entraine pas toujours que l’on veuille les révéler. L’identité est fluctuante, composite, mobile, elle aime être surprise, être étonnée, parfois s’échapper d’elle-même, rarement se complaire dans ses préférences avouées.
  • je ne crois pas que l’ouverture des identités personnelles, c’est-à-dire la plus grande transparence ou visibilité des actes de chacun sur le web, soit la conséquence de changements techniques. Ce sont les évolutions sociales qui provoquent des évolutions sociales: les techniques nouvelles les consacrent, mais ne peuvent les provoquer.

A la différence des deux premières vagues d’internet, le web sémantique, le graphe social et les idées qui leur sont liées ne mettent plus seulement en jeu des objets physiques, ils touchent à la personne et à l’identité. Tout au moins pour cela, le modèle d’évolution des deux premières générations d’internet ne me parait plus pouvoir s’appliquer.

Des constructions médiatiques, des interprétations et des faits

Mercredi 21 novembre 2007

Je viens de lire un récapitulatif de Libération sur le traitement des grèves, chronique intéressante et utile qui relate comment les télévisions aménagent leur récit des événements. Les aménagent? Bien plutôt les construisent. Car que dire sur cette partialité radicale avec laquelle on semble jouer avec les faits? Faut-il ne pas croire Libération et l’accuser à son tour de malhonnêteté? Cela a-t-il une importance, d’ailleurs, tant on sait combien les médias tendent à s’éloigner de ce qui devrait être leur principal soucis et intérêt?

Parlons d’abord de ces célèbres « faits ».

Les journalistes ont longtemps expliqué leur travail comme une quête de faits, suivie éventuellement par une interprétation et une mise en perspective de ces faits. Selon cette vision, il y aurait d’un coté des éléments objectifs bruts, que le journaliste aurait le pouvoir, et même le devoir de recueillir sans altération, et d’un autre coté les avis et opinions, du ressort de l’éditorialiste, et qu’il conviendrait de ne pas trop mélanger avec les être purs que l’on aura précédemment encapsulé. Les journaux anglo-saxons se sont longtemps donné le titre de gloire de séparer très formellement les « facts » des « opinions », prétendant ne jamais mélanger les articles sur l’un ou l’autre sujet, poussant parfois la quête de pureté jusqu’à ne jamais traiter des deux rubriques sur la même page.

Et pourtant… Il y a bien longtemps que les sciences les moins sensibles à la rhétorique ont renoncé de leur coté à la religion des faits. La physique sait depuis plus d’un siècle qu’elle ne détient que des modèles ou des interprétations successives, qui ont une validité temporaire, qui seront un jour remises en question et dépassées. Depuis bien plus longtemps encore, les sciences sociales pensent ne produire que des récits, dont l’intérêt peut être considérable, mais qui ne constituent jamais certainement des « faits », dont le sens aurait d’ailleurs bien du mal à être précisé. Les mathématiciens eux mêmes se sont toujours demandé si leur discipline si pure comportait une forme quelconque de matérialité. Les philosophes des sciences enfin, ceux qui se sont le moins éloignés de l’ancien positivisme, comme les tenants de cette « sociologie des sciences » dont l’essor menace de tout emporter, tous disent que le discours ou l’image ne se rapportent jamais immédiatement à la « réalité » et ne se confondent en aucun cas avec elle.

Que les physiciens aient depuis longtemps compris que le fruit de leurs efforts ne s’offrait jamais sans distance ni duplicité, qu’on le voyait toujours s’échapper au moment même ou on le pensait le mieux capturé, que le point de vue de l’observateur transformait l’événement, que le langage du récit en déplaçait le référent, tout cela devrait suffire à montrer combien il est ridicule et vain, pour de simples journalistes, que de croire relater des faits.

Si l’on pouvait se rapprocher ou s’éloigner d’un « fait », ce serait d’ailleurs probablement d’une manière opposée à celle que la religion naïve dont je parle ici aurait tendance à l’exprimer. Plus on se concentre sur l’élément, sur l’image brute, sur la parole d’un témoin, plus on écarte de phénomènes, de causes petites ou grandes, de considérations à prendre en compte, c’est-à-dire plus on élimine de points de vues et de part d’objectivité. Dans le récit de Libération, les télévisions ne sont bien sur jamais aussi manipulatrices que lorsqu’elles prétendent « donner la parole au simple usager », lorsqu’elles sélectionnent un plan « vécu » sur un quai de gare, lorsqu’elle offre une « statistique brute », chiffre présentant tous les attraits de la réalité sans apprêt.

La religion du fait possède la vertu de rappeler un certain nombre de principes éthiques tels que la clarté, le croisement des sources, l’interdit du mensonge explicite… Elle présente en revanche l’inconvénient de détourner l’attention du spectateur de la véritable activité d’un média: construire une histoire et une interprétation du monde. Il est de ce point de vue révélateur, dans le journalisme anglo-saxon, que le vocabulaire à usage externe « fact » laisse place dans le jargon interne au mot « story », plus exact, mais bien éloigné de l’image que l’on voudrait donner.

Quelle que soient leurs caractéristiques -écrits, parlés, visuels, quotidiens, instantanés, chauds, froids,…- les médias produisent des discours et n’accèdent jamais directement aux faits. La part « d’objectivité » de ce qu’ils rapportent ne dépend donc pas du respect des règles du journalisme, mais de la quantité de points de vue agrégés, c’est-à-dire de la profondeur de la discussion qui a engendré les récits présentés.

C’est peut-être l’une des lois les plus générales de l’activité médiatique: plus un média est hiérarchique, moins les récits qu’il diffuse recèlent d’objectivité.

En d’autres termes, plus le choix des messages, leur sélection, leur présentation sont concentrés entre un petit nombre d’individus, moins ces choix peuvent prétendre à l’universalité, moins ils sont protégés de l’arbitraire et des intérêts individuels. Les habitués d’Habermas verront que l’explication provient directement des règles et des principes de l’éthique de la discussion. Ceux de Mc Luhan, que la part d’objectivité d’un message est directement liée au nombre de points de vues qu’un média est capable d’agréger.

Par un étonnant paradoxe, les médias les plus authentiquement hiérarchiques – cinéma, télévision hertzienne, radio, dans une moindre mesure presse quotidienne – produisent l’effet d’objectivité le plus fort. C’est bien précisément l’unité originelle de point de vue qui donne l’illusion de la cohérence, et donc le sentiment que l’on se trouve devant un fait. On peut donc rajouter une deuxième loi médiatique, pendant de celle que je viens d’exposer: plus un média est hiérarchique, plus les récits qu’il diffuse contiennent d’illusion d’objectivité.

Dés lors, il ne faut pas s’étonner de ce que le contrôle des médias hiérarchique soit l’un des enjeux de pouvoirs prioritaire des dirigeants politiques. Ces médias sont à la fois les plus manipulables -c’est-à-dire les plus éloignés de la terrible contrainte du « fait »- et les plus rapidement crédibles, les plus capables d’imposer une opinion tout en évitant les méandres de la discussion. On pourra d’ailleurs remarquer -je développerai plus tard cette idée- que l’avènement des régimes politiques les plus strictement dictatoriaux correspond à celui de médias les plus hiérarchiques.

Ainsi le décryptage des constructions des médias classiques est-il un exercice salutaire, mais dont il faut bien comprendre le sens et l’intérêt.

Il ne s’agit pas de dévoiler une construction pour y substituer un fait. Un reportage est par nature une construction, c’est-à-dire un point de vue qui comporte à la fois sa part de légitimité et sa part d’omission, d’inexactitude, d’effets rhétoriques variés. L’analyser et le discuter n’en modifiera pas l’essence, mais permettra de le comprendre et de la situer. Mieux encore, cela permettra de saisir le jeu d’influence auxquels sont soumis les auteurs, et donc de donner des pistes d’actions démocratiques pour équilibrer les influences médiatiques et politiques en présence.

Pour cela, il faudra saisir non seulement comment les médias influencent, mais aussi comment ils sont influencés, sujets que je renvoie à de prochains billets…

Des fruits exotiques

Mercredi 21 novembre 2007

Ce n’est pas sans gourmandise que je place le petit fruit vert que vous trouverez à coté de ces lignes, et qui marque l’entrée de ce carnet dans l’exotique verger des kiwis.

C’est qu’en fait d’exotisme, les kiwis virtuels ont peu à envier à leurs homologues verts perlés. Pensez, le petit monde parvient à faire cohabiter un néo-bonapartiste participatif, un gauchiste dangereux, un droitier qui s’ignore, un analyste réfléchi, un végétal beaucoup plus enflammé, un palmipède, de nombreux autres encore, que je ne peux citer tous, mais qu’on aurait bien tort de ne pas visiter.

C’est bien d’ailleurs de l’exotisme et de la variété de la plateforme que provient son intérêt. En développant des liens entre carnets politiques de toutes sortes, elle accroit la lisibilité de cette vaste jungle qu’est la blogosphère, contribuant modestement mais surement à ce grand effort d’organisation et d’édition auquel rêvait un précédent billet.

Des mœurs médiatiques: tradition et nouveauté

Lundi 19 novembre 2007

L’intervention d’un président de la république dans la nomination du directeur d’un grand quotidien surprendra surtout ceux que de tels sujets n’ont jamais intéressé. Le très bon récit de Rue89 sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le choix de la direction des Echos ne présente donc pas tant d’intérêt par ce qui est révélé que par la manière dont la révélation est faite, par les canaux de diffusion qu’elle a trouvé et par les commentaires qu’elle suscite et va susciter.

Dans l’organisation médiatique traditionnelle, un petit nombre de personnes détient l’essentiel des leviers de commande sur l’administration, le monde économique et les organes de presse. Les interdépendances entre questions politiques, économiques et industrielles imposent à chacun de se préoccuper des changements survenus chez les autres. De nombreux canaux discrets permettent de se faire entendre, de pousser ses candidats, de s’adapter aux nouveaux rapports de forces. Dans un tel contexte, commun à l’ensemble des pays industrialisés, l’intervention d’un président dans l’univers médiatique peut prendre différentes formes et différente voies, mais son indifférence est tout moins qu’assurée.

Ainsi, dans l’organisation médiatique traditionnelle, le récit de Rue89, à la fois trop lointain du quotidien du public et trop proche de celui des journalistes, n’aurait pas été jugé digne d’investigation, de commentaire, de diffusion. Au plus, l’histoire aurait suscité quelques fines allusions d’éditorialistes madrés, quelques échos allusifs ou codés, quelques frissons connaisseurs entre initiés. Quand bien même un grand média l’aurait diffusé, l’article n’aurait pu susciter d’échos, de commentaires, d’approfondissement. Dans une organisation pyramidale, bien peu de gens ont à la fois l’envie et la capacité d’analyser les bouleversements du sommet.

Ce n’est donc pas l’intervention du président de la république dans une nomination bien éloignée de ses responsabilités officielles, ni même son implication personnelle dans ce qu’on aurait traditionnellement laissé faire à un conseiller, qui présentent en soi une nouveauté. C’est l’extension de la discussion publique vers ce sujet.

En prenant place aux cotés des médias traditionnels, les médias issus d’internet élargissent considérablement l’espace des débats. Ils portent la question au cœur des intérêts croisés entre information, politique et économie. Ils ouvrent un vaste champ d’investigation et de réflexion, qu’il faut, par delà l’anecdote du jour, ne pas se lasser de comprendre ni d’explorer.

S’il est poursuivi et mené à bien, nul doute alors que ce renouvellement des moeurs médiatiques n’engendre de formidables opportunités de démocratisation et de progrés.

Choc des civilisations: l’erreur de Huntington

Samedi 17 novembre 2007

En repensant aux déclarations successives de Nicolas Sarkozy sur la « confrontation entre l’Islam et l’occident », à les lire notamment chez Jean Quatremer , je ne peux pas ne pas me souvenir de la célèbre introduction du « choc des civilisations ».

Développant l’article qu’il avait publié en 1993, Huntington y traçait les principes épistémologiques de son travail. Le choc des civilisation était une « théorie causale »: il ne s’agissait bien sur pas d’un impératif moral, pas non plus d’une exacte description de la réalité, mais bien plus modestement « d’un modèle qui rend compte d’événements décisifs et permet de comprendre les tendances mieux que d’autres modèles d’un niveau voisin d’abstraction ».

Dans l’esprit de son concepteur, le « choc des civilisations » n’était en rien souhaitable, il n’exprimait pas même une vérité intrinsèque du monde. Il s’agissait d’un grille d’analyse parmi d’autres, qui selon certains critères et circonstances, s’avérait plus efficace ou plus simple que les grilles alternatives. Fidèle disciple de Popper, Huntington croyait que les descriptions du monde n’avaient qu’une valeur relative, mais qu’il était de bonne méthode scientifique de les classer selon quelques principes objectifs tels que l’efficacité ou la simplicité. Un bon modèle était un bon outil, neutre, non nécessaire, purement descriptif, jamais exclusif d’autres outils descriptifs.

Quinze ans après l’article de Huntington, le modèle du choc des civilisations a été partout repris et discuté. Des universités, il s’est glissé dans les chancelleries, dans les états-majors militaires, dans les Business Schools, dans les boites à idées et dans les programmes de politiciens. Il a été décline, contredit, précisé, raffiné, adapté par des bataillons de chercheurs, de praticiens, de hauts fonctionnaires, de conseillers politiques. Ironiquement, il ne s’est pas contenté de se rependre en occident. Les pays asiatiques émergents, la Chine, l’Inde, bien évidemment les mondes musulmans, tous se sont rapidement familiarisés avec le modèle. Tous l’ont utilisé pour de petites et de grandes décisions. Tous ont oublié sa faible nature de concept relativement descriptif, et insensiblement, inconsciemment, involontairement, tous l’ont transformé en norme d’action.

Quinze ans après l’article de Huntington, le monde n’a jamais été aussi proche du modèle qu’il y développait. Aujourd’hui, le président de la République Française emploit ce modèle pour lire le monde. Quelles que soient ses éventuelles connaissances épistémologiques, ses discours ne seront pourtant jamais purement descriptifs. En employant le modèle de Huntington, il en construit l’avènement. En employant le modèle de Huntington, il éloigne la Turquie de l’Union Européenne, contrôle les frontières, oriente notre diplomatie et notre défense. En employant le modèle de Huntington, il valide ce même modèle aux yeux des Turcs, des immigrés, des autres nations, qui à leur tour en poursuivront la mécanique, qui légitimeront en retour l’analyse du président français et la masse infinie de ceux qui partagent ses orientations.

La distinction entre impératif et descriptif est une fiction d’universitaire. Toute description du monde est un modèle d’action. En croyant définir une grille d’analyse, Huntington a bien involontairement produit une norme. Son modèle a très indirectement mais très largement guidé le monde.

Il l’a bien mal fait.

Les principes épistémologiques de Huntington reposent sur la falsifiabilité, l’utilité, la concision. Qu’est ce que l’impératif de concision au regard du choix de faire ou non rentrer la Turquie dans l’Union Européenne? Qu’est ce que l’utilité pour l’analyste, lorsque on est en train de décider de conflits nucléaires possibles, de massacres quotidiens en Irak, de guerres préventives en Iran?

Le modèle de Huntington est erroné car ses critères de validation sont sans rapport avec l’usage effectif qui en est fait. La remarquable analyse des premières années engendre une mécanique infernale, un projet politique aveugle, irresponsable, dangereux.

Il est urgent de ne plus suivre le modèle de Huntington pour éviter que ne se réalise la morale d’affrontement culturaliste qu’il a très involontairement légitimé et qui lui a aujourd’hui échappé.

Un rêve de l’internet, de la mémoire et de l’oubli

Jeudi 15 novembre 2007

La mémoire et l’oubli sont toutes deux vertus du créateur. Creuserait-on une nouvelle avenue, si l’on savait toute les raisons de l’ancienne, combien de rues et de ruelles, combien d’histoires sérieuse, drôles, minuscules se sont attachées à elle?

Ainsi des discussions qu’y n’avancent que parce que l’idée des derniers mots commence déjà à s’effacer, mais qui se noieraient, sans la mémoire encore vivace des multiples discussions qui les ont précédées.

Ainsi donc des discussions du web et des carnets: il faudrait trouver l’équilibre entre le dynamisme de l’oubli et la fermeté de la mémoire. Tracer des chemins en liant plus souvent les billets passés aux nouveaux billets? Rassembler les commentaires dans des histoires ou des enchainements renouvelés, au fil des nouveaux billets? Si la technique le permettait, il faudrait lier et délier les billets et les commentaires de tous les auteurs à l’intérieur et à l’extérieur d’un carnet. L’internet regorge de textes apparus et disparus, qui auraient trouvé leur place au sein d’un plus large ensemble de textes, qui auraient été emboités dans de plus larges histoires, réutilisés, recyclés, afin que les discussions ne soient pas seulement des empilements successifs, mais des architectures plus vastes, plus mobiles et plus colorées.

L’internet participatif est aujourd’hui un monde d’auteurs sans presque d’éditeur, ou les papiers s’égarent et s’envolent, où les chapitres sont entassés sans soin et sans pensée. En réfléchissant à l’un ou l’autre des commentaires d’un précédent billet, aux pistes techniques nouvelles, je rêve des formes que pourrait prendre une édition participative et généralisée dans un internet réunifié.

De la légitimité du vote, des grèves et des mobilisations forcées

Mardi 13 novembre 2007

Ces temps de mobilisation sociale voient naturellement refleurir les discussions sur la légitimité des votes, des grèves et des mobilisations forcées.

De nombreuses voix se mêlent pour les opposer. Les séides du gouvernement, mais ils ne sont pas les seuls, soufflent partout que l’élection du président légitime définitivement son programme, qu’il serait antidémocratique de s’y opposer. C’est au fond l’idée même de grève qui est contestée. Dans nos sociétés, l’essentiel des pouvoirs formels procède directement ou indirectement de la démocratie. Comme une grève s’oppose par nature à l’une au moins des formes du pouvoir, cette logique la condamne à toujours se trouver en opposition avec la démocratie.

Des voix moins caricaturales portent une autre idée qui n’est pourtant pas très éloignée. Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé.

Ce deuxième raisonnement a l’inconvénient de nous ramener au premier. Dans la pratique, un étudiant ou un employé n’a presque jamais d’intérêt individuel à participer à une grève. Comme il ne représente jamais qu’une part infime de la masse de grévistes, ses actions personnelles n’ont pas d’effet sur le déroulement d’ensemble. Les étudiants et les employés se trouvent confrontés à ce que les économistes appellent le problème du passager clandestin: tout le monde a intérêt à continuer à travailler tout en bénéficiant de l’éventuel succès de la grève… des autres. Ce phénomène n’est pas un aspect mineur des mobilisations sociales, c’est son principal enjeu. Les syndicalistes le savent: si l’on n’exerce aucun forme de contrainte, ni morale, ni physique -je ne parle bien sur pas des violences, qui sont un autres sujet- on ne parvient jamais à mobiliser ceux-là même qui sont favorables aux revendications. Dire que l’on accepte les grèves mais que l’on refuse leurs débordements, c’est s’assurer qu’on aura toujours une bonne raison de les condamner.

Ainsi donc la question de la légitimité des grèves doit se poser dans toute sa brutalité: face au suffrage universel, quel est la légitimité de la grève et de son cortège de mobilisations forcées?

Les réponses juridiques manquent évidemment le point principal: on ne demande pas ici ce que dit la loi, qui peut bien sur être modifiée, on demande si à coté du vote, d’autres formes de légitimité démocratique peuvent coexister.

Posant ainsi la question, on ne peut pas manquer de répondre par l’affirmative. Non seulement le vote n’est pas la seule légitimité démocratique mais sa propre légitimité a toujours été incertaine aux yeux de ceux qui ce sont penchés sur le sujet. Le tirage au sort et l’unanimité sont des processus de décision bien plus équilibrés, dont les principales limites sont d’ordre pratique, ce qui n’entache en rien leur légitimité.

Pour établir un cadre dans lequel le vote majoritaire s’impose fermement à toute autre forme de légitimité, il faut une unanimité préalable, par laquelle chacun s’accorde à abandonner toute discussion devant le résultat voté. Rousseau a très précisément décrit le fonctionnement d’un tel contrat. Implicitement, il en a aussi laissé apparaitre les conditions préalables: l’égalité d’information, de communication, d’accès à la discussion. Pour que le contrat social fonctionne, il requiert ce qui sera plus tard nommé des « conditions idéales de parole » par les théoriciens de l’éthique de la discussion.

Dans nos sociétés, rien n’est moins également partagé que l’accès à l’information, que la capacité d’y participer, que le pouvoir de l’influencer. Quel est la légitimité du vote quand le sens même du vote est perpétuellement obscurci par cette inégalité? Qu’est ce qu’une grève nationale si ce n’est la tentative de rééquilibrer l’inégalité médiatique fondamentale de nos sociétés?

Le vote est le garant nécessaire de la démocratie: il préserve les droits essentiels, corrige les déséquilibres trop marquants, impose des discussions approfondies sur les politiques menées par les élus. Le vote n’est cependant qu’une des formes de la démocratie, qu’un des éléments de la discussion. En renouvelant les conditions du débat, en modifiant les rapports de forces médiatiques et politiques, les mobilisations sociales, les grèves et les discussions syndicales contibuent elles aussi à la démocratie.

Grève étudiante: conjurer la catastrophe annoncée

Vendredi 9 novembre 2007

Comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Les murmures des étudiants longtemps étouffés, les échos d’assemblées générales, les foyers de grève disparates, les rancœurs longtemps retenues, les colères, les couleurs syndicales, le développement souterrain des ententes et des coordinations. Ailleurs, loin, la faible agitation des ministères, les lois déjà votées, les décrets déjà bouclés, les budgets déjà annoncés, le besoin déjà de ne pas céder. Ailleurs encore, très loin des deux foyers, l’incompréhension des uns et des autres, les vieux médias qui nettoient leurs vieux récits de protestataires déchainés, les nouveaux qui lancent par réflexe des arguments déjà conditionnés, des voix soutenant la montée de la clameur, d’autres conspuant les inflexibles et les réformes bloquées.

La réforme des universités n’est pas une invention de ce gouvernement: tous les acteurs portent depuis des années le besoin d’autonomie, de décentralisation, d’initiative, de nouveauté. Comme nos sociétés, comme les institutions qu’elles abritent, les universités sont partout à l’âge de la démocratisation. Elle réclame l’assouplissement des règles générales, la responsabilisation, la personnalisation. Les projets qui sont sortis des bureaux des ministres sans qu’eux même l’aient nécessairement ni voulu ni compris participent à un mouvement utile, nécessaire, inévitable. Un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer. Qu’ils ne pourraient que revendiquer?

La réforme des universités est un mouvement que les étudiants eux-mêmes ne pourraient que revendiquer s’ils approfondissaient ses causes et ses conséquences, s’ils avaient participé à son développement, s’ils en avaient entendu les arguments, s’ils les avaient débattus, s’ils les avaient amendés.

La décentralisation des universités est un mouvement que le gouvernement ne peut pas expliquer car c’est un mouvement dont la réalité le dépasse. Il s’agit de déconcentrer les pouvoirs quand le président veut tout décider. Il s’agit de responsabiliser les institutions quand le président les attaque partout au nom de son égotisme débridé. Il s’agit de définir un destin collectif quand le président ne vante que sa très chère individualité. Il s’agit enfin que les ministres écoutent et discutent alors que leur chef a depuis longtemps cessé de discuter et d’écouter.

Voila la catastrophe qui veut maintenant s’annoncer: la réforme des universités est une décentralisation nécessaire, imposée par un gouvernement qui ne peut ni la comprendre ni l’expliquer à des étudiants qui ne peuvent ni l’entendre ni y participer.

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

D’un coté, l’on vante et l’on va bientôt crier la nécessité de faire le bonheur des étudiants et des professeurs contre les étudiants et les professeurs. On attaquera leur cécité, leur ignorance, leur cynisme. On montrera du doigt leurs arguments caricaturaux, leur incompréhension des faits. On sera sincèrement triste que l’intérêt général soit à nouveau bafoué. On fera les matamores. On oubliera le peu que l’on savait de l’indispensable réforme que l’on voulait promouvoir. On cédera. Soit en plein jour soit dans l’opacité.

De l’autre coté, l’on se laisse et l’on se laissera porter par le romantisme de la révolte. Les couleurs, les fumées, les cris, les amis rencontrés, les amours de manifs, l’action pure et belle, le plaisir de l’instant tous les jours retrouvé. On se moquera des arguments et des bonnes volontés. On voudra tout obtenir. On ne cédera pas. Pourquoi le ferait-on? Pour qui le ferait-on? On a l’avenir et la jeunesse, les cours n’apportent pas d’argent, on a rien à perdre ni à abandonner. On obtiendra gain de cause. Gain de cause sur quoi? Gain de quoi?

Alors comment ne pas voir les indices s’accumuler?

Il est plus que temps que chacun reprenne ce fardeau que le gouvernement n’a jamais était capable de porter: celui d’écouter, de discuter, de comprendre. Celui de révéler ces étonnants paradoxes: le gouvernement ne comprend pas la réforme qu’il impose, elle est utile et nécessaire aux universités, elle doit être appliquée au plus vite, les étudiants sont capables de le reconnaitre et de l’accepter, une apparence de succès n’empêchera pas ce gouvernement de s’écrouler.

Wikis, blogs et créations collectives renouvelées

Jeudi 8 novembre 2007

Les wikis et les blogs engendrent deux formes radicalement opposées de création collective. Dans les wikis, le produit est d’emblé partagé et l’individualité des contributeurs marginalisée. Cette dernière se développe néanmoins au fil des contributions, où les auteurs acquièrent une expérience et une renommée qui leur permet peu à peu d’arbitrer les conflits et de tracer les orientations. Inversement, les blogs sont individuels au premier abord, et ce sont les ajouts successifs de liens, de commentaires, de citations, de réponses de billets à billets, de sujets de discussion croisés, qui génèrent un produit véritablement collectif.

Ces mouvements opposés dessinent les forces et limites des deux formes d’expression.

Les Wikis bâtissent le consensus et la pérennité. En alignant progressivement les points de vue, ils stabilisent une œuvre commune qui se perpétuera dans la durée. En alignant progressivement les points de vue, ils éliminent aussi l’originalité, le sens créateur, l’énergie et la nouveauté. A cet égard il est naturel qu’une encyclopédie en soit jusqu’à présent le produit principal: quoi de plus stable qu’une encyclopédie? Quoi de plus durable? Quoi de moins innovant?

Les blogs engendrent le mouvement et la variété. En confrontant les individualités, ils les poussent à la différence, au changement, à la variété. En confrontant les points de vue, ils éloignent aussi la perspective d’un accord durable, d’un approfondissement collectif, d’une pause dans la quête permanente d’originalité. Les bloggeurs sont immanquablement poussés vers l’actualité, vers la nouveauté pour elle-même, quelle que soit son sens et son objet. Comment mieux remplir son obligation permanente de production? Quel meilleur moyen de s’intégrer dans les discussions du moment, de développer des liens, de générer de nouvelles controverses? Quoi de plus dynamique et quoi de moins durable?

Je rêve parfois de nouvelles formes de création collective qui trouveraient de nouveaux points d’équilibres entre feu et solidité… entre création et consensus… entre variation et durée. La technique ne semble pas nous limiter mais bien plutôt l’imagination. Faut-il concevoir des hybrides? Des modes de discussion résolument distincts des deux premiers? Comment et pour quels usages les employer?