Web 2.0: le mythe des contenus générés par… les professionnels

Trait caractéristique des temps de révolution mentale: les opinions les moins fondées y prennent parfois l’apparence et la force de la lucidité.

C’est en tout cas de lucidité que se parent les thèses anti web 2.0 qui fleurissent en ce moment sur l’internet, et pour lesquelles la participation des utilisateurs à la création de contenu est un « mythe » ou une « illusion ». Voir Scott Karp pour l’argument détaillé, Nicolas Kayser-Brill pour une réponse partielle, Philippe Gammaire pour un débat acharné, Julien Jacob et Benoit Raphael pour plus de contexte sur le sujet.

Nos « anti-amateurs » partent d’un constat simple: des kilomètres de pages Myspace ne supportent pas la comparaison avec les lignes d’un bon écrivain ou les portées d’un bon musicien. Ils en déduisent que le contenu généré par l’utilisateur est un mythe, que les sites collaboratifs sont essentiellement des filtres de sélection, que le web 2.0 est au mieux un processus de recrutement, au pire un moyen de subversion contre les règles établies. S’ils ne parlent pas de « nivellement par le bas », c’est peut-être que l’expression leur parait trop peu « professionnelle », mais l’idée s’est déjà certainement nichée dans leur pensée.

La simplicité de l’argument masque sa totale déficience: si les travaux professionnels sont supérieurs à ceux des amateurs ce n’est pas parce que la nature des uns diffère de celle des autres, pas même parce que les uns y consacrent plus de temps que les autres, c’est tout simplement que les meilleurs créateurs sont devenus des professionnels. Nos chers Trissontins ont-ils déjà vu des diplômes d’écrivain célèbre? Une école de rocker déjanté? Croient-il qu’il existe un gène de la créativité? Croient-ils enfin qu’il existe une différence de nature, c’est-à-dire que la supériorité des personnes se traduise dans leur œuvre?

C’est le contenu généré par les professionnels qui est un mythe. La qualité d’un œuvre dépend de l’originalité de l’auteur, de la qualité de son travail, parfois de son expérience, parfois au contraire de sa fraicheur, en aucun cas de son diplôme ou de son statut. Si l’auteur parvient à faire reconnaitre ses qualités, il deviendra peut-être professionnel, et ne perdra vraisemblablement pas son talent au passage. Voila pourquoi le contenu professionnel est généralement meilleur, et pourquoi nos amusants Trissotins, prenant l’effet pour une cause, peuvent soutenir leurs arguments primesautiers.

Plus pratiquement, l’argument du professionnalisme ne peut germer que dans l’esprit d’un professionnel oublieux de ses jeunes années… Les écrivains, musiciens, plasticiens savent bien que leurs qualités ne sont pas nées le jour de leur reconnaissance; elles se sont bien souvent formées au temps de leur amateurisme; elles ont même parfois décliné au moment de leur succès. Sans parler des œuvres qui amènent à une professionnalisation, il est une infinité de domaines, de la vie quotidienne aux loisirs, dans lesquels se nichent les opportunités de produire et de créer. Retournons encore l’argument: connaissez-vous beaucoup de gens qui ne soient pas capables de produire des choses utiles ou belles? Pas nécessairement des nouveautés considérables, simplement des contenus ou des informations utiles à leurs communautés?

Ceux qui rependent le mythe du professionnalisme voient une aristocratie de créateurs offrant un bien rare et unique à des peuples de spectateurs égarés. La où ils croient dire la norme, ils se contentent de décrire les faits, c’est-à-dire le fonctionnement de ces vieux médias, nécessairement hiérarchiques, naturellement pyramidaux, où la division entre producteur et spectateur solidifie artificiellement les fonctions et les postures.

C’est ce vieux pli de sociétés industrielles que la révolution médiatique est en train d’abolir. Elle étend la légitimité de la création. Les résistances et les hésitations de toutes sortes de « professionnels » ne font que commencer.

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8 réponses à to “Web 2.0: le mythe des contenus générés par… les professionnels”

  1. tonton dit :

    Décidément! Post très intéressant. Merci. A quand un post sur l’analyse et l’organisation des mouvements participatifs qui sont à la source de toute cette floraison d’idées et de débats?
    Juste pour alimenter la discussion, http://www.ecrans.fr/Current-TV-pari-gagnant-d-Al-Gore,1976.html

  2. Cratyle dit :

    Merci pour l’idée de sujet, je la met en réserve…

    En lisant l’article d’écran, je me demande si Current TV est bien le seul média participatif à l’équilibre à ce jour. Quelqu’un a-t-il d’autres exemples de succés?

  3. Tiiimooon dit :

    Post très intéressant (ce qui prouve en soi que la qualité « professionelle » existe bel et bien sur le web 2.0 :) mais qui néglige le vrai problème : l’info de qualité existe bien sur le web 2.0 mais la difficulté c’est de la trouver. Pour un blog à la lecture passionnante, combien de pages de blabla navrant? Quand à Youtube ou Myspace, je n’y ai pas encore trouvé de contenu qui ne puisse être disponible d’une autre manière, avec une qualité de support bien meilleure.

  4. lisia dit :

    one challenge to your last point, a more accessible idea is not a necessarly a good / legitimated one
    and too many ideas can create zero opinions

    agree with last comment

    no top down filter today but common sense and a lot of « because my friends like it » and « looks new and cool »
    so plenty of blabla, with mine in it, now
    understandably a « legitimated professional » feels offended -or better quite pissed, expecially in france ;) - since there is no more value in being such

    the point may be to discuss wheter youtube, myspace and co are the 2.0 version of a mass market publisher of books or magazine at an early stage and likely to develop some more « professional like » criteria sooner or later to re-segment?

  5. Un bon résumé, toujours aussi bien écrit. Pour expliquer la « sagesse des foules » j’utilise souvent un exemple du type: « Qui va écrire l’article le plus passionnant ? Un journaliste ou l’expert mondial de la discipline ? ». Aujourd’hui les équipes de journalisme ne luttent pas contre un autre journal mais contre le reste du monde. C’est perdu d’avance…
    Malheureusement, c’est vrai que l’information pertinente, celle que vous cherchez sans même parfois le savoir, est souvent difficilement accessible.
    Pour moi la solution est le web semantique, couplé à un système de « Trust » tel que le défini TBL.

  6. Cratyle dit :

    D’accord avec Timooon et Lisia: la sélection des oeuvres les plus intéressantes est bien une question en soi. L’édition est une activité artistique, parfois proche de la réalisation des oeuvres même, c’est pourquoi elle ne peut-être obtenue par des moyens aussi simples que le vote des internautes.

    Alors quelle piste? Nicolas propose l’approche technique, mais j’émettrais une réserve: la meilleure sélection n’est pas nécessairement celle qui correspond le mieux à une demande exprimée. Si l’on croit que l’éditeur a un talent propre, un algorithme sémantique parait difficilement capable de s’y substituer.

    Une autre piste: l’approche collaborative de la sélection ?

  7. Le web sémantique n’est pas purement technique quand à son utilisation. Il permet d’effectuer un « reasoning » à partir de liens de différents types (liens de données, liens sociaux).
    Par exemple, si vous connaissez quelqu’un qui a des gouts similaires dans un domaine spécifique et que cette personne a bien noté une information (text, video ou audio), l’agent de recherche (« intelligent ») que vous utilisez peut effectuer du reasoning pour finalement proposer une liste bien plus pertinente que les moteurs de recherche actuels. Twine a lancé la première pierre, on vera comment d’autres services « web semantic » se grefferont sur ce service.

  8. Cratyle dit :

    Merci pour ses éclairages trés utiles: je suis également convaincu de l’intérêt potentiellement formidable du web sémantique.

    Ensuite, si par définition, on nomme « technique » ce qui ne fait pas appel à un choix humain -ou qui est réalisé par un humain selon des règles précises et déterminées à l’avance-. Le web semantique peut-être à la fois « intelligent » -puisqu’il s’appuye sur les « préférences révélées » des internautes- et « technique » -puisque le choix s’appuye in fine sur des algorithmes-.

    A mon avis un sujet central pour les années à venir

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